mercredi 17 décembre 2008

Piaget & Inhelder, La psychologie de l'enfant


Croissance mentale et physique sont indissociables : la psychologie de l’enfant ne se limite pas à la maturation biologique, mais prend en compte l’exercice, l’expérience acquise, la vie sociale.

I/ Le niveau sensori-moteur

La période antérieure au langage est appelée sensori-motrice : ni pensée ni affectivité liée à des représentations. Les constructions de schèmes s’appuient exclusivement sur des perceptions et des mouvements. L’intelligence sensori-motrice se développe par stades dans une progression continue et selon une réciprocité S ó R : assimilation et non pas association unilatérale.
Le point de départ du développement : les activités spontanées et totales de l’organisme, le réflexe. Jamais passif, l’organisme en se mouvant aboutit à des réflexes différenciés et coordonnés (et non pas l’inverse). Les réflexes du nouveau-né essentiels pour l’avenir donnent ainsi lieu à un « exercice réflexe » qui les consolide. Au stade II se constituent les premières habitudes mais sans différenciation entre buts et moyens. Au stade III (vers 4 mois ½) apparaissent des « réactions circulaires », avec coordination entre vision et préhension. Au stade IV seulement s’impose un but préalable mais les moyens employés ne sont empruntés qu’à des schèmes d’assimilation connus. Vers 11-12 mois (V), des moyens nouveaux sont recherchés. Enfin, en VI, les moyens nouveaux sont trouvés, non plus seulement par tâtonnements extérieurs, mais aussi par combinaisons intériorisées (compréhension soudaine). C’est l’achèvement des précédents niveaux.

Cette intelligence organise le réel en construisant, par son fonctionnement même, les grandes catégories de l’action. L’univers initial est centré sur le corps : cet égocentrisme est aussi total qu’inconscient et il faut 18 mois pour qu’une décentration générale s’opère :
D’abord par la formation d’objets permanents, alors qu’il n’y a que monde sans objets mais uniquement des tableaux mouvants et inconsistants. L’espace et le temps se structurent, indissociablement d’une structuration causale qui remplace la causalité initiale magico-phénoméniste.

3 formes se succèdent pour manifester le schématisme sensori-moteur : les structures de rythmes initiales ; les régulations diverses et contrôles par tâtonnements des premiers actes d’intelligence (feedbacks) ; un début de réversibilité source des futures opérations.

Si l’aspect cognitif des conduites consiste en leur structuration, l’aspect affectif consiste en leur énergétique. Baldwin parle d’adualisme initial : aucune frontière entre le monde intérieur vécu et l’ensemble des réalités extérieures (I et II). C’est un narcissisme (Freud) sans Narcisse. Les rythmes se différencient en recherches des stimuli agréables et en tendances à éviter les désagréables. Les progrès affectifs (III et IV) sont solidaires de la structuration générale des conduites. En V et VI, c’est un « choix de l’objet » affectif (Freud) : double constitution d’un moi différencié d’autrui et d’un autrui devenant objet d’affectivité. Décentration affective et décentration cognitive sont un même processus. Les « relations objectales » se constituent en liaison avec le schème des objets permanents.

II/ Le développement des perceptions

L’intelligence procède de l’action en son ensemble et la connaissance est essentiellement assimilation active et opératoire, à l’encontre de ce que pose l’empirisme (connaissance : copie du réel). Le sensori-moteur est irréductible au perceptif : la perception est en effet enrichie par l’activité sensori-motrice et ne peut donc pas la constituer pleinement. Les effets de champ sont des « illusions » ou déformations systématiques et demeurent pourtant qualitativement les mêmes à tout âge ; seule leur intensité diminue sous l’effet des activités perceptives qui elles se développent progressivement. Et ce jusqu’à pouvoir se plier aux directives que leur suggère l’intelligence en ses progrès opératoires. Alors que la théorie de la Gestalt voyait dans les activités perceptives une simple extension des effets de champ, on voit ici qu’au contraire, les effets de champ ne sont que des sédimentations locales d’activités perceptives de niveaux variés. Les notions de l’intelligence comportent des informations perceptives mais aussi toujours des constructions spécifiques plus ou moins complexes. Les structures perceptives reposent sur un mode de composition probabiliste et ainsi sont irréversibles. Elles contiennent aussi une composition non additive ; et comme les opérations sont rigoureusement additives (2+2=4 et pas un peu plus ou un peu moins comme s’il s’agissait d’une perception) et réversibles, il est exclu de tirer les opérations ou l’intelligence en général des systèmes perceptifs. Il y a donc une dualité.

III/ La fonction sémiotique ou symbolique

Fonction génératrice de la représentation, ou portant sur l’ensemble des signifiants différenciés. Malgré une extrême diversité de manifestations, cette fonction présente une unité remarquable. Il y a d’emblée signification, mais le signifiant est indifférencié avant le cours de la seconde année, quand l’évocation d’un objet ou événement absent est possible : imitation différée, puis jeu symbolique, puis dessin, image mentale et enfin évocation verbale sont les étapes de plus en plus complexes. L’imitation est la préfiguration sensori-motrice de la représentation, c’est par elle qu’on passe de ce niveau à celui des conduites représentatives. Symboles motivés (ressemblants à leurs signifiés) et signes arbitraires/conventionnels sont les nouveaux instruments engendrés par la fonction sémiotique.

Le jeu symbolique remplit le mieux la fonction essentielle du jeu chez l’enfant. Il doit en effet pouvoir s’assimiler au réel, alors que l’imitation est accommodation : l’intelligence est l’équilibre entre les deux. D’ailleurs, le symbolisme du rêve est analogue à celui du jeu (freudisme : M. Klein, A. Freud).

G. Luquet : le dessin jusque 8-9 ans est essentiellement réaliste d’intention, mais l’enfant dessine ce qu’il sait, plutôt que ce qu’il voit. Avant, on passe du réalisme fortuit au réalisme manqué, puis aux « bonshommes-têtards », au réalisme intellectuel et vers 8-9 ans donc au réalisme visuel. Les premières intuitions spatiales sont topologiques avant d’être projectives ou euclidiennes.

On distingue les images mentales reproductrices de celles anticipatrices ; mais même une reproduction imagée de mouvements même connus suppose une anticipation et toute image de mouvements s’appuie sur les opérations permettant de comprendre ces processus en même temps que de les imaginer. Les images préopératoires sont donc statiques. Ce n’est que vers 7-8 ans que les images cinétiques et de transformation deviennent possibles. Les images mentales sont un système de symboles qui traduisent le niveau de compréhension préopératoire puis opératoire de l’enfant : elle ne suffit pas à structurer.

Le mémoire de récognition est très précoce, mais la mémoire d’évocation n’apparaît pas avant l’image mentale, le langage. Ce qu’on appelle mémoire est donc l’aspect figuratif des systèmes de schèmes. Le langage débute par une phase de lallation spontanée puis une différenciation des phonèmes par imitation (11-12 mois) avant un stade de mots-phrases (Stern) puis, dans la seconde année, de phrases à deux mots… (R. Brown). [débat Chomsky / Piaget] Il y a une corrélation surprenante entre le langage employé et le mode de raisonnement. Le langage n’est pas la source de la logique, mais est au contraire structuré par elle. Les racines de la logique : la coordination générale des actions depuis le niveau sensori-moteur.
IV/ Les opérations « concrètes » de la pensée et les relations interindividuelles

Il y a un retard entre le schème de l’objet permanent et la réversibilité et les conservations opératoires (7-8 ans) qu’il annonce. Ce retard montre 3 niveaux successifs (et non pas 2 comme le pensait Wallon, De l’acte à la pensée). Entre l’action directe sur le réel (sensori-motrice) et les opérations, il y a un niveau de progrès mais aussi d’obstacles. En premier lieu : la nécessité de reconstruire sur le plan de la représentation ce qui était sur celui de l’action ; cette décentration est encore plus complexe sur un univers plus étendu comme l’est celui de la représentation. Et puis, il faut qu’elle porte sur un univers non plus physique, mais aussi interindividuel, social. Les opérations nécessitent un processus de socialisation cognitive, affective, morale.

Les opérations sont toujours coordonnées en un système d’ensemble. Réversibles (inversion ou réciprocité), elles impliquent un invariant et donc un schème de conservation, ce qui s’acquiert vers 7-8 ans. Ces opérations portent sur des objets, pas encore sur des hypothèses verbales.

Il existe une précausalité entre la cause efficiente et la cause finale (les « pourquoi » vers 3 ans). Ce finalisme montre un réalisme dû à l’indifférenciation du physique et du psychique. Elle est assez proche des causalités magico-phénoménistes. Pour les formes opératoires de causalité, l’obstacle est que le réel résiste à la déduction, il y a toujours une part d’aléatoire. La notion de probabilité se construit peu à peu.

Vers 3 ans se forment des sympathies ou antipathies durables et d’une conscience ou valorisation durable de soi. Alors l’enfant s’oppose à autrui et il cherche à conquérir son affection et son estime. On doit considérer le processus de socialisation, et non pas celui d’une transmission à sens unique. Or la socialisation pose problème, l’enfant pouvant monologuer alors que l’adulte le prend pour des informations lui étant destinées.

Selon P. Bovet, la genèse du devoir nécessite l’intervention de consignes données de l’extérieur et l’acceptation de ces consignes (donc d’un sentiment sui generis de celui qui les reçoit pour celui qui la donne : respect mêlant affection et crainte). Ce respect unilatéral (et non mutuel) engendre une hétéronomie chez l’enfant qui s’atténuera pour laisser place, en partie, à l’autonomie et au respect mutuel.

V/ Le préadolescent et les opérations propositionnelles

Nouvelle structure (négligée par les « tests » focalisés sur les différences individuelles) de la pensée : maniement d’hypothèses et raisonnement sur des propositions abstraites. A l’adolescence, le sujet peut différencier la forme du contenu, c’est le début de la pensée hypothético-déductive ou formelle. Sont possibles, non plus seulement des sériations, classifications, mais des combinatoires (combinaisons, permutations) ; non plus seulement une réversibilité, mais des groupes de réversibilités : quaternalité réunissant inversions et réciprocités en un même système. Par ailleurs, la notion de proportion débute toujours sous forme qualitative et logique (11-12 ans), avant de se structurer quantitativement.

La formation scolaire néglige totalement ou presque la culture de cette pensée. Pourtant, c’est une remarquable formation spontanée de l’esprit expérimental qui s’opère.

Le passage d’opérations concrètes centrées sur le réel à celles formelles qui atteignent ses transformations possibles est un changement de perspective capital non sans conséquences affectives (identité, autonomie morale, nouvelles valeurs, insertion dans la société…)



Conclusion

Trois grandes constructions se succèdent donc des schèmes sensori-moteurs aux relations sémiotiques puis à la pensée formelle. La chronologie de succession devient de plus en plus variable, prouvant par là que la maturation interne est de moins en moins seule à l’œuvre : les influences du milieu croissent en importance. L’expérience acquise n’est pas pur enregistrement : les structures logico-mathématiques sont élaborées avant d’avoir les connaissances physiques. En plus de la maturation et de l’expérience acquise, sont fondamentales les interactions sociales. On ne saurait démêler les aspects affectifs et cognitifs, qui sont à la fois inséparables et irréductibles l’un à l’autre.

Il reste qu’il n’y a pas de plan préétabli, bien que la construction soit progressive, chaque étape étant nécessaire à la suivante. Dimensions ontogénétique et sociale doivent donc être prises en compte ensemble. La cybernétique donne des moyens de penser ce développement, par l’autorégulation avec les boucles rétroactives et anticipatrices.

mardi 2 décembre 2008

Pour que les lancers de tétine restent autorisés


Il est de bon ton, ces derniers temps, de se moquer du PS et de Ségolène Royal en particulier. Les mêmes qui passent leur temps à commenter ainsi l'actualité de ce parti estiment d'ailleurs en général qu'il ne s'y passe rien : par un étrange mouvement, les voilà donc tout occupés à nager dans l'insignifiance. Il n'y a rien à commenter, et pourtant ils y passent leur temps. Le show, le marketing, la comm' politique des uns et des autres, Ségolène ou Martine, c'est insignifiant. C'est du spectacle, au sens de Debord (se reporter aux billets qui lui sont consacrés). C'est ça qui passionne les foules - en attendant, les vrais sujets, la chose publique, sont esquivés. Je n'ai pas parlé de Chomsky & Cie, le film tiré de l'émission de Daniel Mermet - Là-bas si j'y suis - consacré au "peut-être plus grand intellectuel contemporain". Il y a bien montré comment la propagande s'insinue dans les sociétés dites démocratiques : il n'y a certes besoin d'aucun complot, tout cela se fait naturellement par concourance d'intérêts. C'est spontanément que les gens se passionnent pour l'insignifiant. Pendant ce temps, un incongru personnage prétend "moraliser le capitalisme", réforme l'Education Nationale, entend abolir la "retraite-guillotine" (sacrebleu, Mitterrand n'était pas allé jusqu'au bout !), etc. Il me faudra éplucher plus complètement la réforme de l'Education Nationale... quant à la conception du travail n'en parlons pas... En revanche, il y a quelque chose qu'il me faut bien évoquer, parce que ça touche à quelque chose qui me met vraiment hors de moi. Un rapport remis à Rachida Dati préconise d'abaisser de 13 à 12 ans l'âge légal pour emprisonner. Restons-en là, et ce serait déjà choquant au plus haut point. Mais M. Lefebvre, porte-parole, je crois, de l'UMP, surenchérit ! Il reprend les propos de Sarkozy candidat et estime qu'il faut détecter les comportements violents dès le plus jeune âge (3 ans). Bon, quand l'UMP applique ses idées à l'économie, c'est juste aberrant... mais quand ça touche à la justice, c'est absolument inqualifiable, répugnant... C'est là, je trouve, que l'on voit le mieux la différence entre la droite et la gauche. Si on devait penser binairement, ce qui n'est pas ma tasse de thé par ailleurs, je dirais que droite et gauche se distinguent le long du continuum suivant :

liberté <------------------------------------------> communauté

Pour la droite, la communauté prime : le lien, la tradition, les ancêtres, la généalogie, la tribu, l'identité... Et pour la gauche, c'est la liberté individuelle qui prime, la construction de soi, les cultures, le progrès, l'acquis... Pas la peine de m'expliquer que c'est caricatural, discutable, etc... c'est le but de ce genre d'oppositions. C'est cette opposition que je trouve significative, je reste dessus.
De là découle le reste dont les rapports à la justice, et à la science - pour ce qui m'intéresse dans cet article. Pour la droite, il faut protéger la communauté du désordre (la liberté) et la science est utilisée à cet effet ; pour la gauche en revanche, on ne saurait se priver des libertés au nom d'une prétendue sécurité. C'est ainsi que l'on comprend l'utilisation que l'on peut faire de la psychologie. D'un côté pour contrôler les masses, améliorer la réception de la propagande (pardon, la publicité), obtenir une plus grande efficacité économique en développant la motivation qui pousse les éléments à dépasser leurs limites (l'esclavage, pardon, le coaching), ramener les vilains petits canards vers une norme sociale rassurante, mettre à l'écart les déviants sous le fallacieux prétexte de les soigner...
De l'autre côté, on entend utiliser les connaissances de la psyché humaine pour permettre une plus grande émancipation de l'individu. La psychanalyse par exemple, au départ, a pour but la prise de pouvoir du conscient sur l'inconscient (Où Ca était, Je dois advenir), pas du tout de guider vers une norme préétablie pour reproduire l'ordre social.
Je ne vais pas reprendre l'argumentaire contre la détection dès 3 ans des comportements violents, vous trouverez certainement tout ce qu'il faut sur le vieux site (le gouvernement avait déjà renoncé en 2006 devant le tollé) de la pétition "Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans". Les postulats philosophiques qui conduisent à ce genre de mesures sont inacceptables, tout simplement. Comment peut-on nier l'humanité aussi férocement ?
Il y en a marre ! Ras-le-bol de ces conceptions liberticides. Ras-le-bol de cette tentation de faire de tous des moutons de panurge, de découper les têtes qui dépassent. C'est quoi la vie ? Aller à la crèche, subir des tests psychologiques plus crétins les uns que les autres, aller à l'école, y apprendre qu'on y est uniquement pour intégrer le marché du travail - le plus tôt sera le mieux - marché sur lequel on est amené à faire un boulot de plus en plus dépourvu d'intérêt puisque toujours plus segmenté et spécialisé, sans vision d'ensemble donc sans satisfaction ni motivation... si toutefois on a la "chance" d'avoir un job, auquel cas il ne faudra pas broncher sous peine de le perdre, le job - y en a tellement qui attendent après... C'est ça la vie ? Suivre le chemin de l'abrutissement le plus complet ? Et puisqu'on vit plus vieux, faut travailler plus longtemps (logique à la con s'il en est). Et puisque la vie est si merdique qu'on n'a plus le temps de rien faire en semaine, il faut travailler aussi le dimanche pour qu'on ait le temps de consommer. Le soir, écoeuré et épuisé par son travail e la journée, il n'y a plus qu'à regarder le foot ou les séries US à la télé... pas la force de remettre en cause sa vie... suffit d'attendre les vacances tant attendues (E. Morin : "La vacance des grandes valeurs fait la valeur des grandes vacances"). On ne supporte pas sa vie, et c'est pour cette raison qu'on n'est pas capable de se révolter. Alors tout continu. Stress, chiffres, normalité. G. Debord : "Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles."
Mais qui parle encore de qualité, de qualité de vie ? La preuve que la crise économique que nous traversons n'est pas majeure est bien que le modèle de société n'est absolument pas remis en cause. On le croyait, ou espérait, au début (Wallerstein, Stiegler, ...)... mais c'était prendre ses rêves pour des réalités. Mais rien ne change. Ce débat est totalement esquivé... alors... vous reprendrez bien un baril de Ségolène !

dimanche 16 novembre 2008

Références castoriadisiaques

Eh bien voici le 60è message posté sur ce blog. Je me contenterai de donner deux liens pour qui aura eu envie d'aller plus loin en lisant ce que j'ai écrit sur Castoriadis.

Cornelius Castoriadis/Agora International Website : ce site référence le maximum d'articles sur ou de Castoriadis, une mine d'or, manifestement.

vendredi 14 novembre 2008

La question humaine

Voilà quelques temps sans article, et c'est vrai que je n'avais pas grand chose à commenter. L'enthousiasme débordant pour la victoire d'Obama me semblait vraiment démesuré : si j'y vois un beau symbole, je ne parviens pas à y voir un réel intérêt politique. Chomsky parle d'une démocratie à parti unique des affaires, et je suis bien d'accord : que le curseur soit placé un peu plus d'un côté ou de l'autre, ça ne change pas grand chose. D'ailleurs, pour revenir chez nous, c'est la même histoire. On nous bassine avec la guerre des chefs du PS, mais enfin : quelles différences idéologiques ? Et, pire encore : quelles différences entre le PS et Sarko ? Certes, si Royal était passée, on aurait échappé à une série de mesures anti-libérales (centres de rétention, tests ADN, chasse aux 25 000 voleurs, etc.) mais sinon ? Ce qui m'amène à parler de Soral, et du débat chez Taddéï sur le Front national. Soral vient du PCF, et il est très fort pour montrer les incohérences de la pensée de gauche, ou comment les droits de l'homme et l'internationalisme sont alliés objectifs du capitalisme mondialisé. Voilà, il est là le débat ; elle est là la contradiction à surmonter pour la gauche ; c'est là qu'il faut inventer (parce que, personnellement, je suis évidemment en désaccord total avec les solutions nationalistes de Soral). Le reste ? Débat de pacotille dans lequel il est piquant de constater que c'est Bayrou le plus radical.




Mais passons... En revanche, je n'ai toujours pas parlé de La question humaine, le film de Nicolas Klotz d'après un livre de François Emmanuel. Or, c'est le film le plus marquant de ces dernières années à mes yeux, alors une petite revue s'impose pour ce film très classe (Amalric et plus encore Lonsdale nickels, BO avec Schubert, le flamenco Miguel Poveda, Syd Matters...).




L'histoire, rapidement : Simon est psychologue dans une entreprise pétrochimique, SC Farb (référence au gaz...), filiale d'une multinationale allemande ; il vient de participer à un plan de redressement où son rôle fut d'affiner les critères de sélection du personnel. Le directeur, Karl Rose, le charge de mener une enquête sur le directeur général, Mathias Jüst, dont l'état mental semble se dégrader. Cette enquête le plonge dans un trouble profond et il est, physiquement aussi bien que mentalement, atteint par ce qu'il va découvrir.




Après l'avoir vu, qu'en retenir ? Le film est puissante démonstration de la déshumanisation de nos sociétés. Simon est amené à constater d'effroyables parentés entre son travail - séminaires, coaching, accroître la productivité des cadres, mettre la motivation au coeur du dispositif de production, écarter les élements improductifs (alcooliques), dépasser les limites personnelles - d'une part, et le langage technicien de la Solution Finale. La plupart des critiques addressées au film étaient de cet ordre : c'était faire un amalgame scandaleux entre la Shoah et l'entreprise, entre les nazis et les chefs d'entreprise, et entre les rafles de Juifs et les expulsions de sans-papiers. Malheureusement, c'est n'avoir rien compris au film que de tenir ces propos. Ce qui est démonté, c'est la logique industrielle née au XIXe siècle et son langage qui perd petit à petit sa substance, par une lente et diffuse propagande invisible.




Alors qu'on parlait de "questions" au XIXe siècle, on ne parle plus désormais que de "problèmes" que des experts auront segmentés et qu'ils traiteront sans que personne ne puisse rien y comprendre, au moyen de formules mathématiques, et dans le but d'atteindre la plus grande efficacité possible. Personne ne prend la question dans sa globalité pour en juger la pertinence, chacun est à sa place et fait ce que le Système lui demande de faire, selon un plan préétabli, et si l'objectif est atteint, alors tout le monde sera satisfait. Déjà Nietzsche avertissait qu'on risquait d'avoir tué Dieu pour mieux céder aux idoles scientifiques. Notre Système technoscientifique nous a fait devenir, ainsi que le déplorait Guy Debord, "des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles". Cette logique est à l'oeuvre depuis le XIXe siècle donc, et c'est sans originalité qu'elle s'est traduite par la Solution Finale et son exécution pratique et technique. Cete logique déshumanisante, déjà à l'oeuvre avant, l'est encore depuis. Aussi bien, l'intérêt du film est-il d'appeler à se ressaisir de la "question humaine". C'est ce qui s'exprime autant par le discours final que par la musique de Syd Matters, désarticulée et obsédante, et plus encore peut-être par le chant de Miguel Poveda dont la puissance du chant tzigane symbolise la blessure, le travail, le geste humain soit tout ce qui est hors-champ dans le film.




Se rendre compte de la folie qui consiste, pour l'homme industriel, à se prendre pour une machine rationnelle. Abattre cette idole Croissance : pourquoi la croissance ? quelle croissance ? Est-ce vraiment sans objet de se demander si on va gagner les points de croissance en fabriquant des vaccins ou des chars d'assaut ? Pourquoi 25 000 reconduites à la frontière ? Quelle différence entre le 25 000e et le 25 001e ? Est-ce humain ? Si oui, alors c'est humain, trop humain et il est urgent de relire Nietzsche. Abattre la motivation économique (cf. Castoriadis). Relier science et humanités (Edgar Morin) au service d'une émancipation par une pensée qui saisirait ensemble global et local au lieu d'abandonner les questions générales au profit de petits problèmes sériés pour bureaucrates et techniciens. Le chantier est donc important...




Qu'à cela ne tienne, il y a au moins la bonne nouvelle du retour de Noir Désir. Eux au moins chantent Le Temps des Cerises, et si Bonne nuit les petits résonne, nous on garde un oeil éveillé ...Noir Désir qu'on retrouve intact après toutes ces années... Loin de faire profil bas, il reviennent égaux à eux-mêmes en tapant un grand coup engagé : la volonté de continuité après L'Europe et Nous n'avons fait que fuir se fait sentir dans le texte et dans le choix de la reprise. Histoire de dire : c'est reparti !

dimanche 12 octobre 2008

Faut-il sauver les soldats Nabe et Siné ?


Depuis le 20 septembre, je tourne et retourne ce tract – Sauver Siné – de Marc-Edouard Nabe sans parvenir à savoir ce que j’en pense. Le point de départ est clair : une nouvelle manifestation de la guerre idéologique qui sévit depuis la victoire des (dites) démocraties (dites) libérales sur le communisme et dont la propagande consiste à démontrer que, le meilleur Système l’ayant emporté, il n’y a plus d’idéologies et les Occidentaux peuvent batifoler joyeusement dans les vertes prairies de l’insouciance (le capitalisme centré sur l’Empire américain) et ce jusqu’à ce que les bougnoules déboulent pour restaurer la barbarie moyenâgeuse, cataclysme contre lequel les (dites) démocraties (dites) libérales doivent présenter un front uni duquel aucune tête ne saurait dépasser. La propagande est puissante, mais souffre de quelques mises en cause, si bien qu’elle a recourt à une arme fatale : l’antisémitisme étant devenu après Auschwitz le crime des crimes, lancer l’anathème armé de ce thème assure la disqualification du coupable. On en arrive aux plus délirantes accusations (Max Gallo faisant le lien entre l’antisarkozysme et l’antisémitisme obtient-il le pompon ?) qui fâchent peut-être ceux qui les subissent mais qui m’écoeurent personnellement surtout pour l’insultante banalisation des crimes nazis dont les victimes ne méritent pas, à mon sens, d’être ainsi utilisées à tour de bras pour régler des comptes idéologiques 60 ans plus tard. Je m’égare, je m’égare (et pas seulement de…), mais c’est ainsi que Siné dut quitter Charlie Hebdo en cet été 2008.

En tant que lecteur de Charlie, ce fut difficile à avaler. Je ne me faisais certes guère d’illusion sur la radicalité du journal, mais il restait agréable de lire dans le même canard des propos différents voire contradictoires entre les premières et les dernières pages, et puis Siné quoi… c’est Siné. Alors il a lancé Siné Hebdo, et un enthousiasme certain était de mise. A l’évidence, la liste des trublions laissait un peu perplexe : si je ne regarde plus la télé, ce n’est pas pour lire les mêmes pantins dans un journal qui se voudrait subversif ! L’axe Ruquier-Groland dont parle Nabe, amèrement : très peu pour moi également. Mais enfin maintenant que quelques numéros sont passés, on peut toujours faire la fine bouche mais il n’empêche que Siné Hebdo remplit un vide.

D’accord avec Nabe, pourtant : l’antisarkozysme est facile et sans risque. C’est au Système qu’il faut s’attaquer, et Siné ne le fera pas dans son journal « recentré ». Et justement, le Système est en train de péricliter – à moins qu’il ne sache se métamorphoser une nouvelle fois et se nourrir de la crise qu’il traverse pour renouveler sa domination, ce qui semble plus probable. Quoiqu’il en soit, comme en toute période de crise, il y a là un moment historique pendant lequel il est possible de prendre conscience que nous choisissons nos règles et lois, et que nous, vivants hic et nunc, pouvons agir pour remodeler voire créer un nouveau modèle, bien que son avènement ne soit en aucun cas prévisible, dépendant du résultat combiné de tant d’actions individuelles. Le Système et sa propagande se fissurent.

Est-il temps pour un journal ? Nabe répond négativement. Au contraire, je pense qu’il en est plus que jamais temps. Parce qu’à défaut de se saisir de cette occasion politique que nous offre la crise, c’est le risque d’un violent retour de flamme qui nous guette. Wallerstein parle des guerres de religion pendant que beaucoup évoquent le spectre de 1929 et des années 30. Alors éloignons les tentations apocalyptiques – j’ai au contraire une tendance au « catastrophisme éclairé » assez fâcheuse – car ce n’est pas d’une Révolution des Saints dont nous avons besoin – pour un pacifiste obstiné, la violence extatique, c’est un peu gênant. Ce qu’il faudrait, c’est détruire par la pensée non pas les bases idéologiques de ce qu’on appelle le néo-libéralisme, mais plus radicalement la rationalité prétendument optimale du capitalisme. Il ne s’agit pas de construire un nouveau modèle théorique – il ferait inévitablement fausse route – mais bien de saper la propagande consistant à sanctifier une fatalité contre laquelle nous ne pourrions nous élever. Personne en 1789 n’avait de plan sur ce qui allait se passer, et pourtant le régime a changé. Nul besoin d’une théorie, mais uniquement de la conviction que nous pouvons être révolutionnaires (reste donc d’actualité Cornelius Castoriadis). Comme le disait Guy Debord, « le monde a déjà été filmé, il faut le transformer ». Mais pour cela, il faut bien que les acteurs potentiels sortent de leur léthargie. N’est-ce pas le moment, avant que trop de bruit et de fureur ne rendent la tâche trop violente, d’agir ?

Nabe aurait donc voulu un numéro unique, résurgence de Siné Massacre, regroupant tous les coupables d’antisémitisme, bien qu’ils n’aient rien à voir entre eux si ce n’est leur qualité de pestiférés. « Ça, c’est de l’ouverture ! Moi, je suis le moins sectaire de tous… » clame-t-il. Certes, mais ne pourrait-on pas être encore moins sectaire et ne pas limiter le casting aux pestiférés ? Nabe, remarquant que la police ne fait pas de différence entre ceux qui « [refusent] de se plier au chantage à la Shoah » et ceux qui « [veulent] détruire tous les Juifs comme Hitler le voulait », prétend assumer cette confusion mais ne se dit toutefois fier d’être antisémite qu’à la condition qu’on entende ainsi ceux de la première catégorie. Malgré tout ce qu’il en dit, il garde la distinction.

Et il faut la garder. Etant personnellement persuadé que l’individu se construit dans sa recherche d’autonomie qui se conquiert contre des déterminations partielles naturelles ou sociales, et souhaitant donc mettre l’accent sur l’acquis, l’existence, la liberté, l’individu, l’événement, il m’est impossible d’appliquer des catégories englobantes et donc de penser en termes racistes. A moins de dépasser les frontières de la mauvaise foi et de l’auto-trahison, je ne saurais donc être antisémite. Cependant, n’étant pas sioniste (si tant est que j’aie un avis à donner là-dessus), il se pourrait que l’accusation tombe. En réalité, mon antisionisme n’est qu’un cas particulier de mon antinationalisme : il ne s’agit là d’aucun traitement de faveur et malgré mon soutien (si toutefois je pouvais me permettre) aux Palestiniens, j’aurais beaucoup de mal à leur souhaiter de connaître les Joies d’un Etat-nation, concept qui n’a pas fini de me casser les pieds ici d’où j’écris tranquillement.

C’est donc au nom du respect de la liberté (d’expression) et de la différence que j’estime que nous ne devons pas démissionner et opiner du sous-chef lorsqu’un BHL assimile Siné à « l’antisémitisme le plus rance ». Et qu’il n’est pas « pitoyable » de fustiger Vincent d’Indy, auteur d’un opéra antisémite honoré d’une avenue parisienne, « pour montrer qu’on est du bon côté ». En revanche, rêvons à un journal qui ouvre ses colonnes à tous, qu’ils sentent le soufre ou non (oui : ou non) et que tout ce beau monde s’étripe dans les mêmes colonnes avec pour seul but de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons en usant de tous les mécanismes de servitude volontaire. Le camp des bons (ceux qui approuvent les opérations de l’OTAN) se plaît à se définir comme voltairien, et assène cette phrase qui est faussement attribuée à leur idole : « Je ne suis pas d’accord avec vous mais je battrai pour que vous puissiez le dire ». Hélas, cette phrase, dans l’esprit voltairien malgré tout, prouve leur imposture à eux qui se battent pour que le point de vue opposé au leur ne soit pas formulé.

Je ne crois pas qu’il faille craindre des excès de liberté d’expression, ce avec quoi ils étaient d’accord à propos des caricatures de Mahomet. Il en va de même avec le négationnisme, tare qui passa sous le sous le coup de la loi Gayssot au moment même où elle avait été vaincue par exemple par l’investissement de Pierre Vidal-Naquet. Parce que la liberté appelle son contrepoids : la responsabilité. Que les plus abjectes pensées soient exprimées, et alors elles seront combattues avec passion, sérieux, intelligence, humour et le débat public y aura gagné bien davantage qu’en condamnant dans l’indifférence générale et la bêtise contreproductive les auteurs d’abjections. Si l’on doit reconnaître une force à la démocratie, c’est celle de savoir autoriser ses ennemis à s’exprimer en son sein (liberté pour les ennemis de la liberté), à la différence de tous les autres régimes connus : c’est précisément la force que l’on devrait mettre en avant si l’on voulait la défendre ; c’est celle qui est jetée par-dessus bord par ses défenseurs apparemment les plus acharnés…

samedi 4 octobre 2008

Bob Dylan peut-il couvrir le bruit ?


Le bruit – prenons-le ici dans son sens pauvre (mais non commun) soit celui qui englobe tous les désordres qui nuisent à la communication de l’information, tout ce qui est non pertinent, toute pollution finalement. Tout ce qui nous pourrit la vie. Le bruit des voitures, des sirènes, des klaxons, mais aussi celui de la publicité – et tout ce qui fait notre société de consommation, mais encore celui des papiers à remplir – et tout ce qui fait notre société bureaucratique, etc. – le déchaînement de bruit et de fureur shakespearien rendant la vie insignifiante, déchaînement dédoublé encore par toutes les tentatives humaines pour le recouvrir (religions en tous genres, au sens large). La question est donc : peut-on recouvrir le bruit ? par quelque chose de Beau, de Sublime s’entend. Le dernier film de Béla Tarr (L’homme de Londres, adapté du roman de Simenon) dans son grand et magnifique dénuement stigmatise le bruit, omniprésent, accablant tout au long du film, répétitif comme dictant la destinée à laquelle nul ne saurait échapper ; ce film, donc, répond tragiquement à la question : non, on ne peut pas couvrir le bruit ni s’en débarrasser, et c’est lui qui nous définit.


En revanche, De la guerre de Bertrand Bonello donne une toute autre réponse. 1/ Il faut s’enfuir, échapper au bruit, sortir du monde, s’extraire de la soumission sociale qui fait notre quotidien. 2/ On peut revenir, non sans mal, dans le monde et couvrir le bruit ambiant par du Bob Dylan. Pour accomplir ce chemin, on passe par l’isolement façon Printemps, été, automne, hiver et printemps de Kim Ki-Duk (mais là, on n’en revient pas !) ou Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni (mais en une version communautaire chez Bonello, quoique…), le silence (où l’on retrouve toute la filmographie de Kim Ki-Duk quasiment, hanté qu’il est par le mensonge et le bruit que portent les mots dont il est plus qu’économe), la folie façon I’m a cyborg but that’s OK de Park Chan-Wook et façon, diamétralement opposée, Apocalypse now de Francis Ford Coppola. Un petit côté Eyes wide Shut aussi de Stanley Kubrick. Voilà, il faudrait penser tous ces films ensemble. Je vais simplement laisser en l’air ces réflexions. J’ai beaucoup de mal à croire que ce soit possible et considère qu’il faut sortir totalement du monde pour couper le bruit. Mais enfin… La seule chose certaine, c’est que l’ordre social se charge bien de reléguer comme fou, malade, sectaire, illuminé ou je ne sais quoi celui qui se pose la question, sans doute par excès de sensibilité, de la réduction du bruit. Ce sont donc ces fous qui sont intéressants.

Vive la crise !!


Bon, allons-y, quelques petits commentaires sur la crise financière. Il y a en effet quelques points que j’aimerais souligner.



1/ Economie de marché, capitalisme, libéralisme



Ces trois notions sont habituellement allègrement confondues, or elles ne renvoient pas du tout aux mêmes réalités. Ce n’est pas qu’une affaire de mots, alors revenons dessus.

Le libéralisme est un courant de pensée basé sur le droit naturel qui entend donc limiter le pouvoir (étatique ou autre) pour préserver les libertés individuelles. Il implique donc que chaque individu ait les mêmes droits.

Passons à l’économie. L’approche la plus pertinente me semble être celle de Braudel. En effet, les économistes ont cette fâcheuse tendance à voir du marché partout. Braudel parle d’une tripartition, de trois étages. Le premier serait celui de l’autoconsommation, de la valeur d’usage, des échanges « non économiques », le plus conséquent. L’étage au-dessus serait occupé par l’économie (de marché), celui des régularités du jeu de l’offre et de la demande, de la libre concurrence non faussée, qui prend son envol dans les villes-mondes européennes à partir du XVe siècle. Et enfin, profitant des progrès de l’économie de marché, mais aussi de la complicité de la société, et de l’action libératoire d’un marché mondial (commerce au loin, division internationale du travail), le capitalisme. Le capitalisme a besoin de l’économie de marché, d’où la confusion qui est faite, mais en a besoin pour mieux la contourner. Le capitalisme c’est l’art de s’arroger des monopoles, et à ce titre, l’Etat est à la fois un gêneur et un complice. On se demande en effet lequel du capitalisme et de l’Etat est l’idiot utile de l’autre.

Toujours est-il que, me semble-t-il, d’un point de vue libéral, l’économie de marché est évidemment défendable, et souhaitable, compatible (paradigme libéral fondé sur le travail agricole et la propriété foncière au XVIIIe siècle : tous les sujets se valent en droit, toutes les propriétés sont mesurables en valeur), mais le capitalisme certainement pas.



Pour revenir à la crise des subprimes, il me semble, là encore, qu’on en arrive là à cause d’actions anti-économiques menées à la chaîne et en masse, c’est-à-dire pousser les gens à s’endetter pour des crédits dont les taux augmenteront mais voyez-vous ce n’est pas grave parce que le marché de l’immobilier monte aussi. On est loin du jeu de l’offre et de la demande, mais bel et bien dans la spéculation la plus folle. Il était bien évident que le marché n’allait pas monté indéfiniment. Ça n’a pas empêché un ahuri de proposer des « crédits hypothécaires » pendant la campagne de 2007 sous prétexte qu’il n’y avait pas assez de propriétaires dans ce pays. Ça n’avait manifestement pas affolé ses électeurs. D’ailleurs, au Etats-Unis également, la responsabilité des pouvoirs politiques est bien établie. Bref, étatisme et capitalisme ont encore une fois marché, si j’ose dire, main dans la main, pour le plus grand malheur de l’ensemble des citoyens. La question de la dérégulation soi-disant néo-libérale est donc assez hors de propos. Ce à quoi il faut s’attaquer, c’est au capitalisme, ou, comme dit Daniel Cohen, le jeu qui consiste à lancer une pièce, et dire : « pile je gagne, face vous perdez » - autrement dit la privatisation des profits et la socialisation des pertes.



2/ Le centre du monde va changer



Ce n’est pas vraiment une conséquence, encore que les crises doivent bien accélérer les choses. Mais les richesses sont largement en train, depuis un moment déjà, de se transférer de l’Amérique vers l’Asie. Déjà, on sait que les Chinois sont blindés de bons du Trésor US. Et les 1400 milliards du plan Paulson (700 + 300 qui avaient déjà été avancés, + ce qui va venir, inévitablement) seront financés par la dette publique, donc ira en Chine, encore une fois. C’est peut-être la dernière crise de domination de l’Empire US. Peut-être que la prochaine crise partira d’Asie et signifiera que le centre économique mondial a vraiment changé, comme la crise de 29 partie de New York signifiait le triomphe de cette dernière sur Londres. Surtout que, contrairement à 29 où la solution était somme toute assez simple (faire remonter les prix, inflation, croissance, dépenses publiques), la situation est bien plus complexe aujourd’hui, et seules les exportations pourront sauver les USA, autant dire les pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie. Emmanuel Todd devrait voir les ventes de ses bouquins remonter encore.



3/ Autonomie et action politique



C’est avec stupéfaction que certains ont vu des sommes mirobolantes débloquées soudainement pour palier à cette crise bancaire alors qu’on nous bassine régulièrement comme quoi on ne peut rien faire, il n’y a pas de marges de manœuvre, j’en passe et des meilleures. Merci à la crise, donc, de faire remarquer à tout le monde que si, on a des marges de manœuvre. La condition de maintien d’un pouvoir, quel qu’il soit, est de faire croire au peuple qu’il dirige que celui-ci ne peut pas changer sa situation et sa réalité. Si, justement, on peut la changer. Rien n’oblige à ce que le monde soit celui qu’il est aujourd’hui, et d’ailleurs il n’était pas le même hier et ne sera pas le même demain. Alors il ne manque que la volonté de se saisir de la question politique, de comprendre que nous, ici et maintenant, décidons de quel monde nous voulons habiter. So what ?