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mardi 12 juillet 2011

Jazz à Vienne 2011 : épater les Grands Anciens

La musique a beaucoup de travail : c'est la force guérissante de l'univers - et il est en acharnement thérapeutique, à quelques mois de sa fin (?) Elle est là, la musique, elle est là et joue, elle joue son rôle ; qu'il lui est pourtant difficile de se faire entendre entre le brouhaha démocratique et le bruit culturel. En voilà un procès maintes fois mené (par Jean Baudrillard, par exemple, ou par Franck Lepage), celui de l'Idéologie (déjà ne devrais-je pas employer un mot si désuet) et de la propagande (rebelote : on dit communication) qui va avec. Puisqu'il est au mieux intolérant au pire fasciste de critiquer une œuvre, une ribambelle de zozos zinzins ripaille en piétinant le Verbe, la Musique. 

Aujourd'hui que Michael Jackson et Amy Winehouse sont morts, et en attendant que Coldplay et Justin Bieber fassent montre de toute l'étendue de leurs talents, peut-être avons-nous une fenêtre de tir, comme se plaît à dire le langage dégénéré, pour évoquer quelques cimes piétinées. 

A l'heure où je couche ces mots sur la feuille - hé ! oui, je les écris à la main, sale misonéiste que je suis : les taper directement serait un sacrilège infernal - je devrais être en route pour Vienne où joueront ce soir Herbie Hancock, Marcus Miller et Wayne Shorter pour un hommage à Miles - excusez du peu. J'ai cependant pensé pouvoir, devoir, me contenter des deux soirées déjà passées au festival "Jazz à Vienne". J'ai horreur de l'accumulation, ça doit venir de là, une petite quenelle pour l'esprit Coubertin comme dirait Dieudonné. Toujours plus : très peu pour moi. Voilà : toujours "très peu". Ferait-ce cela de moi un extrémiste de la modération ? Ouille ! Aïe ! Un paradoxe comme la (post-)modernité en raffole. Je procèderai ce soir à mon propre écartèlement en place publique, pour haute-trahison idéologique.

Afin d'occuper le court laps de temps, et le répit qu'il me reste, je veux toucher deux mots de musique. En effet, la sentence s'étant abattue sur moi par moi-même, je ne vois plus bien pourquoi je me ménagerais des temps consacrés à ne rien faire, ce qui est très mal vu. Zou ! de l'utilitarisme. Je n'irai quand même pas jusqu'à raconter les deux soirées viennoises, ça n'aurait pas de sens, et c'est le Sens que, justement, je dénicherai. 

Je suis en Joie ce lundi 4 juillet d'aller écouter Ahmad Jamal pour la troisième fois, sur scène. Je ne m'attends certes pas encore à ce que la vedette lui soit volée par une hôtesse venue lui apporter les fleurs en fin de concert. C'est du jamais vu ! (Avez-vous vu bondir le journaliste toujours en quête de nouveauté ? bien ou mal, peu importe il faut que ce soit nouveau.) Hiromi Uehara qu'elle s'appelle, l'hôtesse. On ne comprend pas très bien, au premier regard : pourquoi diable avoir fait venir du Japon une fille pour donner des fleurs à un vieillard ? C'est que l'une des dernières légendes vivantes du jazz l'a prise sous son aile, Hiromi, la disciple du Maître. Son émotion, sa fierté de lui ouvrir la voie rend le moment très touchant. Le théâtre antique viennois est médusé (n'était-il pas déjà de pierre ?) par sa prestation, les auditeurs sont enchantés. Elle est virtuose, animée d'un humour musical désaltérant dans ce monde de dérision jusqu'à plus-soif, et elle va toujours où il faut : c'est une boussole qui attire le Nord ! N'ayant pas été chargé de sa communication (propagande, pour les intimes), je me bornerai à vous conseiller de la découvrir. 


Mais, si je parle d'elle, c'est qu'elle est parvenue à s'élever pour une évidente raison, une raison toute simple : elle reconnaît des Grands Anciens, les respecte, mais, et, elle veut les épater. Marc-Edouard Nabe nous l'expliquait au sujet de son dernier livre, L'homme qui arrêta d'écrire. Ce qui pèse, c'est l'actuel manque de Grands Anciens à épater, cette absence nous condamne à l'abaissement mortifère dans l'insignifiance. Hiromi joue pour se montrer digne de Beethoven, d'Ahmad Jamal. Nabe écrit pour être digne de Shakespeare, de Cervantès. C'est si prétentieux qu'il faut quasiment être fou pour y croire. Il est pourtant là, le prix à payer, et vous avez la différence entre musique et mumuse, entre Renaissance et dégénérescence.

La semaine suivante, c'est Sonny Rollins. Je répète : Sonny Rollins. Dans ce monde cultureux peuplé de molosses enchaînant les tubes, lui est le Colosse titubant certes mais déchaîné. C'est cahin-caha qu'il va faire tout un ramdam ! A-t-il confondu ce saxophone avec un déambulatoire, cet octogénaire ? Que nenni ! Il se permet même, avec ce saxo, de charger le caméraman, avant le rappel. Un éléphant lancé à pleine vitesse n'aurait pas fait mieux. Hé ! bien, lui aussi, tout Colosse qu'il est, convoque les Grands Anciens. Monk, Bird, etc. tous... ils sont là avec lui, dans son cœur, dans sa tête, cachés au fond de son saxophone, il essaye de les faire sortir. Mais, Sonny, tu en es ! tu es à la hauteur, leur hauteur : quelle Hauteur ! Ton Don't stop the Carnival méritait largement, joué avec toute cette facétie qu'il était, la belle ovation qu'il a reçue.


Un jour, peut-être, tolérance sera devenu un gros mot, comme déjà le souhaitait Rabaut-Saint-Etienne. Alors, la prétention à portée de tous, le cheminement spirituel, l'amour du savoir, la quête de la Vérité, plonger ses racines pour atteindre les cimes vertiges, tout cela sera la règle commune. Oui ? Nous ne serons alors plus en "démocratie". Nous serons en démocratie. Non ? Nous aurons essayé (peut-être) !...

mardi 5 juillet 2011

Hiromi The Trio Project - Jazz à Vienne

Ce soir c'est mon troisième concert d'Ahmad Jamal. Mais la vedette a été volée par l'hôtesse qui lui a apporté des fleurs en fin de concert : Hiromi Uehara. C'est une jeune pianiste que je ne connaissais pas, mais qui a fait sensation à Vienne, ce soir. Disciple de Jamal, elle annonce rapidement être très fière, et l'émotion se lit sur son visage, de lui ouvrir la soirée. Elle s'en montre tout à fait digne, durant toute sa prestation, et lors de la clôture, donc, alors qu'elle traverse la scène pour offrir à son Maître des fleurs comme une petite fille irait demander un autographe. Noble attitude que la sienne : elle reconnaît et respecte les Grands Anciens, ceux qui ont disparu, du moins s'en plaignait Marc-Edouard Nabe dans L'homme qui arrêta d'écrire. Il y a des Grands Anciens à épater, et c'est ce qu'elle entreprend, et c'est ce qu'elle réussit. Elle a un Père, Ahmad Jamal, et un Grand-Père, Beethoven. Sacrée famille, me direz-vous. Mais elle s'en montre à la hauteur.

Sa prestation restera gravée dans beaucoup de mémoires. Quelle sautille-trépigne devant son piano, qu'elle frappe les notes à coups de poing, de coude, de marteau-piqueur (elle n'avait pas de marteau-piqueur ? comment a-t-elle fait ?), qu'elle triture son clavier rouge dégénéré (même couleur que ses diaboliques chaussures) avec un sens de l'humour parfaitement étranger à la dérision régnante à notre époque, elle s'en tire toujours bien. Attention, la voici qui joue Tom et Jerry... le caméraman se laisse entraîner dans un trou de souris pour la filmer et percute le micro. Achtung ! elle joue une mélodie menaçante, et elle se retourne pour voir le loup qu'elle joue s'avançant - c'est peine perdue, elle l'a déjà apprivoisé. Quand elle change de registre, c'est dans la continuité. Quand elle effleure le piano, c'est violemment. Jamais on n'anticipe la direction, elle est toujours dans la bonne. Une boussole aléatoire, mais tous ses chemins mènent au Nord. 

Alors, quand la pathétique, que dis-je ?! quand La Pathétique retentit, celle de Ludwig van bien entendu, je n'en crois pas mes oreilles. Mais à quoi s'attaque-t-elle ? Elle la jazzifie et c'est un enchantement. Bah ! c'est incroyable. 

Elle envoie alors un morceau, seule au piano, époustouflant, et c'est la première ovation debout. Pas la dernière, puisque l'auditoire antique la fera revenir une fois, hélas ! pas deux...