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lundi 22 septembre 2008

Norbert Elias et l'élucidation de la dynamique de l'Occident

Ce livre est la 2ème partie du travail entamé par La civilisation des mœurs. Il en constitue la conclusion, mêlant le processus de formation de l’État centralisé et la civilisation des mœurs individuelles. C’est un véritable classique, travail fondateur très fécond. Des critiques ont été émises par la suite, notamment au sujet des sources utilisées par Elias et notamment Saint Simon décrivant plus le XVIIIe siècle que le XVIIe, or Elias parle de processus du XVIIe siècle. Il n’empêche, l’élucidation des processus de monopolisation de la violence et de la contrainte par l’Etat, concomitante de l’émergence d’une société d’individus autocontraints, ça n’est pas sans intérêt !

La sociogenèse de l’État. Norbert Elias montre comment, par le gain progressif de complexité sociale, l’on passe des seigneuries féodales à l’État centralisé et absolu. L’émiettement du pouvoir au XIè siècle a provoqué un jeu de concurrence libre entre différentes Maisons qui ont tenté d’agrandir leurs domaines. Les vainqueurs de ce jeu ont alors pu constituer un monopole, d’ordre privé, marqué par le temps des apanages (XIV-XVè). Le pouvoir royal a profité des tensions extérieures / intérieures pour assurer son triomphe et installer son monopole, qui devient petit à petit celui de l’État, de la nation, et non plus de la famille royale. Tout est issu du jeu d’interdépendances économiques entre les différents corps sociaux : relations antagonistes des bourgeois et nobles, qui se révèlent complémentaires pour asseoir les pouvoirs du « maître central ». Si bien que personne n’a jamais souhaité instaurer un monopole d’État, que ce soit militaire ou fiscal, mais c’est ce qui s’est produit (mécanisme absolutiste).

Esquisse d’une théorie de la civilisation. Justement, la monopolisation de la contrainte physique et fiscale par l’État réduit la contrainte sociale entre individus ou entres groupes. On passe alors à une logique d’autocontrainte qui se développe, d’abord par la curialisation des guerriers, mais ensuite par le jeu des interrelations entre couches sociales supérieures et inférieures montantes. Encore une fois, personne n’impose à des dominés une contrainte précise. Cette autocontrainte se manifeste par le refoulement des pulsions et une rationalisation qui n’est donc pas inventée par quelques penseurs des Lumières (ils en sont les porte-parole). La pudeur et la gêne gagnent du terrain, d’abord uniquement vis-à-vis de ses égaux sociaux, puis les relations sociales se complexifiant, en s’étendant par le jeu de la mobilité sociale. Ainsi les comportements « civilisés », nés de l’intériorisation de la peur notamment, sont relatifs, dépendent de la nature humaine tout en en étant autonomes puisque ce sont des Hommes, dans des conditions particulières, qui ont produit ces comportements qui ne sont pas éternels et universels. D’où l’importance de comprendre les processus de l’émergence de ces comportements, la dynamique de l’Occident mêlant sociogenèse de l’État et civilisation des mœurs.

dimanche 21 septembre 2008

L'individu et le culte de la performance


« Un bon sportif est un sportif mort… certes elles sont dures ces paroles de Pierre de Coubertin » aimait à plaisanter Pierre Desproges. Le sport moderne est né avec l’industrialisation et les idéologies productivistes, positivistes et hygiénistes du XIXe siècle. C’était le moyen pédagogique de faire respecter l’autorité dans les collèges anglais, de préparer au mieux les armées pour les prochaines joyeusetés guerrières, voire de les éviter en offrant une confrontation symbolique dans les stades olympiques plutôt que sur les champs de bataille. Soit. Entre-temps, le monde a bien changé, le nationalisme s’est estompé, puis les grandes idéologies ont périclité pour laisser place à l’insignifiance la plus complète. Les stars remplacent les anciennes idoles. Si l’on cherche des valeurs, on les trouvera dans le sport [elles mériteraient pourtant d’être déconstruites, ce sera en partie le cas dans cette revue de lecture]. Et à tel point que ces valeurs du sport ont fini par déborder leur champ d’origine pour contaminer toute la société, et notamment l’entreprise où déboulent les coachs supposés tirer le meilleur parti des cadres sommés d’être toujours plus productifs [voir La question humaine]. Alors il n’est pas inintéressant, à mon avis, d’analyser le raisonnement du sociologue Alain Ehrenberg, raisonnement exposé dans 3 livres : Le culte de la performance, L’individu incertain, La fatigue d’être soi. Indispensable travail si l’on veut comprendre nos sociétés post-fordistes.

La performance est un concept qui vient du monde du sport moderne né de l’ère industrielle en même temps que celui d’autonomie qui remplace la discipline. Dans les années 1980, Ehrenberg montre comment la performance va se transposer dans le domaine entrepeuneurial et devenir un véritable mythe. Démarre alors le culte de la performance. Le sport, c’est la réconciliation de la justice et de la concurrence, l’égalité devant la compétition, une métaphore (apparente) du modèle et de l’idéal démocratique.
Dans le même temps se développent de nouvelles formes de consommation de loisirs autour du phénomène Club Med notamment où les classes sociales disparaissent pour laisser place à l’individualisation. Ce qu’il faut c’est être visible dans une société reconstituée : le village. Tout le monde est à la même enseigne, il faut donc occuper l’espace pour se réaliser soi-même.
La synthèse de ces deux phénomènes amène à une concurrence exacerbée entre les individus, la discipline disparaît au profit de l’autonomie, chacun peut réussir, peut s’accomplir dans sa vie, chacun doit se gouverner soi-même. C’est ce qui amène à penser non plus en terme d’opium du peuple mais en terme de société dopée dans laquelle on trouverait des individus sous perfusion car il y a les « gagneurs » et les autres, ce qui engendre des dépressions.

Ehrenberg s’attache alors à montrer comment cet individu sous perfusion est socialement envisageable car on est conduit à augmenter sans cesse son estime de soi ; mais aussi et surtout techniquement réalisable à l’aide des antidépresseurs qui soignent de troubles dont on ne sait même plus très bien s’ils relèvent de la maladie mais servent peut-être plutôt à désinhiber dans une société où l’inhibition devient un handicap pour s’insérer socialement et relationnellement et où la confiance en soi est un atout croissant. C’est l’âge des drogues sans toxicomanies que l’on étend de plus en plus dans la société par la réduction des effets secondaires des antidépresseurs au moment où la responsabilisation individuelle croît.
Différemment, la télévision participe du même phénomène : réponse rapide à l’individu incertain. La télévision des reality shows traite l’individu comme quelqu’un en difficulté, elle fabrique du bonheur en rendant héroïque le quelconque. Il y a le mythe de la drogue parfaite, la télévision a construit le mythe de la parole parfaite. La vie en direct nous parle de l’individu incertain trouvant sa place dans la société mobile. Le spectacle de réalité fait rentrer dans la norme les déviances ou différences. Chacun peut être visible, chacun peut se reconnaître dans ces héros quelconques.
L’accentuation de l’exigence et de la demande d’autonomie est donc accompagnée par les moyens (chimiques ou herméneutiques) permettant de répondre à l’incertitude qu’elle engendre quand l’individu doit faire face à ses responsabilités. Le risque est de réduire l’individu à l’apparence physique et psychique. La politique de l’individu est à découvrir afin d’éviter les deux écueils qui sont l’apathie dépressive et la non limitation des rapports de force.

Nous sommes entrés dans l’ère de l’homme nietzschéen, l’homme souverain de lui-même qui doit s’autogouverner [nouvelle phase du mouvement décrit par Norbert Elias pour le XVIIe siècle ?]. Le continent du permis a reculé au profit de celui du possible. Il y a une illusion que tout est possible. La fatigue dépressive vient rappeler que tout n’est pas possible mais que l’individu doit en supporter l’illusion. Le déprimé est marqué d’un triple défaut : défaut de projet, d’un défaut de motivation et d’un défaut de communication qui sont à l’envers des normes de socialisation. L’addiction et la dépression sont donc le recto et le verso de la charge imposée à l’individu par la société : le possible. Les normes d’aujourd’hui sont la responsabilité et l’initiative individuelle, et non plus la discipline ou la culpabilité. En ce sens, le « progrès » de la dépression marque les mutations de l’individu dans nos sociétés contemporaines. Ehrenberg parvient à ces conclusions par une étude des définitions des troubles mentaux et de l’histoire de psychiatrie depuis les divergences entre Freud et Janet.

lundi 10 mars 2008

Tenir son rang dans les sociétés anglaise, espagnole et française au XVIIe siècle

Tel fut donc le joyeux sujet du CAPES d'histoire 2008. La première remarque, c'est que ce sujet était ultra-prévisible, la moderne était archi-favorite pour tomber, et ce thème en était le thème central. Nulle surprise donc, et même une satisfaction certaine de nager en eaux connues, même si j'aurais préféré la contemporaine (Penser et construire l'Europe)...
Alors ? Les premiers plans postés sur les forums, ainsi que ceux corrigés de la fac de St Etienne où le sujet était tombé, au mot près, lors de la préparation, vont tous dans le même sens : prendre le sujet au mot, ne pas le questionner, ne pas dépasser les limites. C'est aussi ce que je pensais avoir fait, rester dans les sentiers battus, trop échaudé par l'expérience de l'an dernier, mais quand je compare à ce qu'ont fait les autres, je dois bien constater que, malgré moi, j'en suis très largement sorti, des sentiers battus.
Déjà des problèmes épistémologiques et historiographiques me semblaient essentiels : comment penser et classer les sociétés du XVIIè ? Comment se pensaient et se classaient-elles, elles-mêmes ? S'interroger sur le mot "rang"... très vague. Société d'ordres ? Société de classes ? Etc. Du coup, interroger la pertinence de la question : pourquoi est-il pertinent de se poser la question des stratégies pour tenir son rang au XVIIe ? Se posait-on déjà la question (oui, de toute évidence) ?

- le XVIIe siècle est une période de troubles, d'incertitude, de crise(s) même si le tableau a souvent été trop noirci.
- c'est aussi LE siècle du contrôle social (Civilisation des moeurs - N. Elias ; Grand renfermement - M. Foucault ; confessionalisation, réforme tridentine et reconquête des esprits ; chasse aux sorcières ; obsession de la pureté de sang ; etc.)
- et c'est le siècle d'émergence de nouvelles mobilités sociales (essor bourgeoisies urbaines, sociogenèse de l'Etat accélérée, transition féodalisme => capitalisme avec le commerce au loin)

Et c'est à cause de ces caractéristiques du XVIIe siècle que les acteurs ont cette motivation de "tenir son rang" si présente. C'est parce que les riches marchands concurrencent la noblesse militaire que celle-ci se crispe sur son identité et les nobles leur rang ; c'est parce que c'est une période trouble qu'on cherche des boucs émissaires (sorcières, juifs, mauvais pauvres) et qu'on aspire au maintien de l'ordre social (chacun à sa place). Etc.
Donc, pour moi, ce sujet justifie que l'on parle, en plus des stratégies des acteurs pour tenir leur rang, des nouvelles mobilités sociales et du contrôle social sans quoi on ne comprend rien à ce qui se passe, on reste dans la description bebête (j'ai bien peur que ce ne soit ce qu'on nous demande, justement). Ce sujet justifie qu'on ait en tête des schémas de longue durée (Braudel) et des théories de l'organisation sociale (Elias, théorie des jeux, E. Morin, H. A. Simon). Il me semble m'être justifié assez clairement sur ces choix, j'espère donc que cela ne sera pas jugé trop iconoclaste.

Mon plan, pour mémoire :
I/ Les sociétés A/E/F du XVIIe : des sociétés d'ordre ? => le XVIIe, une phase B ? => le contrôle social => ordre, désordre, organisation sociale
II/ Des mobilités sociales nouvelles => essor urbain => sociogenèse de l'Etat => sur la route du féodalisme au capitalisme
III/ Tenir son rang : les acteurs et leurs stratégies => risques de déclassement => stratégies identitaires (honneur, demeure, habit) => stratégies socio-économiques (mariage, héritage)
Qu'il en soit ainsi... ça va être long d'ici les résultats et la sentence... enfin, avant cela : la géographie demain. Je parie sur un sujet sur la mondialisation, et plus précisément sur les rapports Etats/mondialisation ou territoires/mondialisation. Tant que c'est pas un sujet de régionale française, ça ira...

mardi 4 mars 2008

Mai 68 et le "désastre scolaire"

On n’a pas fini d’entendre parler de Mai 68 et de voir s’affronter sa mémoire mythique et sa mémoire angoissée dans un nouvel avatar de la lutte des mémoires qu’une compréhension de l’histoire (peut-être une question générationnelle est-elle sous-jacente à cette mécompréhension…) permettrait d’apaiser. Vécu avec enthousiasme par ses protagonistes, et raconté par eux depuis, cet événement reste le grand moment de la gauche, quitte à lui accorder une importance qu’il n’a pas. En retour, c’est pour la droite le repoussoir premier. Cependant, cette opposition est possiblement sur le point de commencer à s’estomper et si Sarkozy a eu besoin de lancer une charge féroce contre Mai 68, « il n’en pense pas un mot » comme l’explique Cohn-Bendit qui rappelle simplement qu’à ce moment, Sarkozy doit contrer le rapprochement PS-Verts-UDF que l’esprit 68 appelle de ses vœux (Cohn-Bendit, Kouchner, etc.) : c’est purement électoral. Demeurent des oppositions idéologiques, malgré tout, et c’est d’elles qu’il sera question ici.

Alain Finkielkraut est attachant : sa sincérité et sa passion ne sont que trop frappantes et le voir souffrir – réellement ! – lorsque ses interlocuteurs énoncent des propos avec lesquels il est en total désaccord est impressionnant. Certes, parfois, la sincérité de sa passion le conduit à l’aveuglement – plus qu’à la mauvaise foi – comme lors d’épisodes célèbres (Underground, débats avec Edgar Morin, etc.) mais c’est un revers de la médaille sans trop d’importance. En revanche, comment ne pas être consterné par ses interventions médiatiques qui dénotent une accumulation de confusions intellectuelles qui force le respect venant d’un philosophe !

Il a raison de vouloir « commémorer » Mai 68 en lui joignant une lecture de Rhinocéros de Ionesco, montrant par là que toute subversion porte en elle le risque du conformisme. Il a raison, surtout, d’insister toujours plus sur la culture alors qu’elle est sans cesse dévalorisée dans notre société. C’est passer pour un ahuri que de préférer de nos jours Beethoven à n’importe quel star-académicien, Les frères Karamazov au Da Vinci Code, Cornélius Castoriadis à Bernard-Henri Lévy… Il a raison, encore, d’opposer un 68 parisien, jeune et spontanéiste, à un 68 pragois, adulte et cultivé (il pourrait admettre cependant que la culture sous un régime communiste étant plus mise à mal que sous le régime gaulliste, il est logique que celle-ci soit plus mise en avant là-bas qu’ici). Il a tort d’en tirer les conclusions à l’emporte-pièce qu’il tire et de rendre Mai 68 coupable du « désastre scolaire » et de la grande promotion de Disneyland, de la Citroën « Picasso » et de Bigard.

Tout d’abord, Mai 68 n’est pas coupable. On peut voir, sur le site de l’INA, des archives montrant les discussions de l’époque et que disait-on à l’époque ? Que le niveau se dégradait, que l’enseignement manquait de moyens, que le déclin était en marche. Ce n’est pas convaincant ? Que dit Thomas Mann en 1935 dans un petit texte (Achtung Europa !) ? Ceci : il dénonce « L’invraisemblable déchéance de la culture et la régression morale » qui est « l’affaire du siècle ». Diantre ! Mai 68 a eu des effets rétroactifs d’une puissance inimaginable ! L’argumentaire de Mann, pour en parler brièvement, reprend celui de José Ortega y Gasset (La rebelion de las masas) décrivant l’intrusion des masses dans une civilisation qu’elles ne comprennent pas : à la suite d’un certain anti-intellectualisme (Marx, Nietzsche) justifié (car au nom de l’esprit, pas de son mépris) contre l’idéologie allemande, contre le platonisme, le christianisme, c’est une véritable réaction non-intellectuelle qui s’est produite, méprisant par dessus tout vérité, justice et liberté, ainsi que la durée : la culture, pour résumer. Pourquoi, dès lors, une telle fixation sur Mai 68 aujourd’hui ? C’est d’autant plus surprenant venant de Finkielkraut qu’il en appelle régulièrement à Hannah Arendt qui, pourtant, se place dans le cadre de la modernité quand elle parle d’autorité, de crise de la culture, etc. Or, la modernité, elle commence sa fin en 68, précisément, laissant place à une post-modernité, une ultra-modernité, une modernité tardive selon les auteurs. Pourquoi ne jamais rappeler que le processus était déjà enclenché depuis bien longtemps, plus frappant encore : qu’il était sur le point de passer à autre chose ?

Plus intéressante que la surenchère idéologique, l’analyse des processus socio-économiques et des décisions politiques qui conduisent au « désastre » que l’on « connaît » (et que, justement, il faudra remettre en question plus loin). Finkielkraut, par son célèbre mépris pour les sociologues, refuse d’aller sur ce terrain, grand bien lui fasse.
Premier processus à l’œuvre, ce que Jean Baubérot appelle le « troisième seuil de laïcisation » (Laïcité 1905 – 0005 : entre passion et raison) autour de la période 68-89. Dans la société de consommation (Jean Baudrillard) et de communication, dans le culte de la performance (Alain Ehrenberg), l’individu devient incertain et il y a crise des identités. Des identités, au pluriel, car l’identité n’est plus nationale, façonnée par l’Etat, mais davantage liée aux droits fondamentaux, l’individu est plus nietzschéen, souverain de lui-même, autogouverné, abandonnant la civilisation des mœurs soit la discipline sociale par intériorisation de la contrainte (Norbert Elias). Concrètement, cela se manifeste par une laïcisation des laïcisateurs : l’Ecole et la Médecine, les deux institutions qui ont fait triompher la laïcité jusque-là sont elles-mêmes prises dans le processus et les nouveaux clercs qu’étaient instituteurs et médecins sont contestés dans leur autorité. On peut le regretter, mais on peut aussi y voir un progrès du couple liberté / responsabilité. Le propos ici n’est pas de juger, mais de montrer que le résultat ne provient pas de la seule « pensée 68 » mais qu’il s’inscrit dans une histoire longue de la laïcisation et des rapports individus – société : mieux vaut comprendre avant de hurler au loup. Mai 68 marque le début d’une nouvelle étape, mais largement amendée par la suite d’une part, et conditionnée par ce qui précède d’autre part.
Autre processus faisant intervenir l’histoire longue : la mondialisation, cette grande perturbation (Zaki Laïdi). Elle bouscule en effet les conceptions bodiniennes de la souveraineté, mettant à mal l’autorité de l’Etat, l’identité de la nation, et construisant un imaginaire nouveau basé sur des formes communes (d’où la peur de l’uniformité), une vie quotidienne mondiale et des happenings incessants (d’où la dévaluation culturelle du temps long), un vivre-ensemble émotif (d’où une sentimentalisation sur les décombres du politique), un règne du marché (d’où un relativisme certain, une haine du « détour », de la culture), un caractère normatif du temps mondial (d’où la crise de souveraineté et de l’action politique). Si l’on suit Fernand Braudel (La dynamique du capitalisme), on admettra que le temps du monde date de quelques siècles avant Mai 68. Cela ne signifie pas que tout est joué depuis le XVIè siècle, depuis toujours, que tout est écrit, qu’il n’y a pas d’alternative. Les hommes font toujours leur époque, sans le savoir ni même sans vouloir le savoir, mais si l’on peut légitimement échapper au déterminisme, au rôle déterminant de la structure, on doit aussi, en retour, ne pas accorder à l’événement une force et une singularité qu’il n’a pas. Cela pour signifier qu’il est trop aisé de se défausser en attaquant Mai 68 et en oubliant dans le même geste les processus dont cet événement constitue l’écume, pour reprendre une image braudelienne.

Maintenant, cette tarte à la crème qui consiste à dire que « le niveau baisse » et non seulement baisse, mais de manière tout à fait catastrophique et inédite, et dont le responsable serait Mai 68 qui aurait ruiné la transmission des savoirs en sapant l’autorité du maître, dans une confusion entre le maître de l’esclave et le maître de l’élève. Faire le constat d’un « désastre scolaire » est pour le moins surprenant et risque de signifier qu’on est prêt à jeter le bébé avec l’eau du bain. Il est indiscutable que le niveau général a augmenté par la démocratisation de l’éducation. Les effets positifs sont immenses : il y a aujourd’hui 7 fois plus d’étudiants dans le supérieur qu’en 1960, les filles réussissent désormais mieux que le garçons, etc. Comme c’est systématiquement oublié, il vaut mieux le rappeler. Mais ce n’est pas le seul oubli, loin de là. Il y a au sortir de la guerre une fantastique demande scolaire, dépassant de loin la décision politique : l’exemple de l’école maternelle qui a crû d’elle-même vers 1950-60 est à ce titre très significatif (Antoine Prost parle de « non-décision gouvernementale »). La société était en avance sur un pouvoir central qui avait déjà du mal à gérer un appareil si lourd. C’est elle qui a su dépasser les limites d’une conception héritée des Lumières, angoissée à l’idée que la populace s’investisse des savoirs. Désastre scolaire ?
Autre point fondamental que Finkielkraut n’aborde jamais. C’est le révolutionnaire anti-autoritaire bien connu, le Général de Gaulle, qui a, dans les années 60, orchestré un bouleversement majeur qui n’est pas sans conséquence : le remplacement du latin par les mathématiques comme matière d’excellence. Il est vrai, longtemps les savoirs scientifiques ont eu peu de place dans l’école républicaine. Après la libération, le terrain leur sera plus favorable. De Gaulle veut moderniser le pays, affirmer la puissance militaire et industrielle et les sciences vont donc se retrouver au centre des préoccupations. Au début des années 60, on peut parler de coup d’Etat des mathématiques renversant le latin. Il est fini le temps où l’Ecole républicaine avait pour mission l’unité nationale autour de sa langue, de sa géographie, de son histoire. Une autre utilité lui est donnée. Comment ne pas en voir les conséquences ? Jusqu’à Sarkozy qui estime : « Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études » (20 Minutes, 16/04/07). Autrement dit : il est complètement farfelu de comparer le niveau orthographique et littéraire « avant » et « après » et en conclure que ce sont les pédagogies nouvelles de Mai 68 qui en sont responsables. Comme on dit, la condition « toutes choses égales par ailleurs » n’est ici absolument pas vérifiée. Garder les mêmes critères d’évaluation alors que les contenus, les attentes, les utilités ont été bouleversés, voilà bien quelque chose de curieux.

D’ailleurs, Mai 68 n’a absolument pas inventé les pédagogies nouvelles : encore un raccourci d’une facilité indigne d’un intellectuel. C’est avec Rousseau que se marque une première rupture non dénuée de suite, même si cette suite s’est émancipée de son héritage rousseausite (excellence de la nature, perversion de la société) en s’investissant de la psychologie de la fin du XIXè siècle. Les délicates questions du constructivisme et des pédagogies nouvelles ne seront pas posées ici (se référer aux écrits de Jean Piaget, Herbert A. Simon, Edgar Morin). L’aventure scientifique depuis la fin du XIXè a ruiné les bases du positivisme et dans la perspective constructiviste, l’intelligence chez l’enfant se forme en construisant des structures en structurant le réel selon un processus de développement (et les modes de transmission éducative), les connaissances sont donc de nature active, la tabula rasa – boîte vide à remplir par les savoirs prédisponibles du maître – est rejetée. Finkielkraut a parfaitement le droit, à son tour, de rejeter cette conception, mais alors il doit argumenter contre, et non pas se satisfaire d’un rejet moral au nom d’une préservation de l’autorité du maître prétendument menacée. Prétendument parce que l’autorité, au moins depuis un bel article de Diderot dans L’encyclopédie (« Autorité politique »), ne peut plus être vue comme monolithique. Olivier Reboul en montre 6 formes : le contrat, l’expert, l’arbitre, le modèle, le leader, le Roi-Père. Les pédagogies nouvelles ne font que mettre l’accent sur l’expert, l’arbitre, plus sûrement le contrat, mais ne viennent pas à bout de l’autorité, même si certains discours en 68 notamment ont allègrement confondu l’autorité en général avec sa forme « Roi-Père ». Ce n’est jamais l’enfant qui décide qu’il y aura contrat, mais l’institution ! La rigueur reste un « invariant pédagogique » (Michel Tardy), le souci est qu’elle ne soit pas arbitraire. Qui plus est, malgré les réformes de 1969, les pédagogues ont échoué là où les psychologues ont réussi et on ne peut estimer que les pédagogies nouvelles aient été appliquées (réformes liquidées en 1975 puis encore plus en 1985). Ce serait un formidable tour de passe-passe que de les tenir pour responsables !

Il ne s’agit pas d’être angélique et de nier les problèmes éducatifs rencontrés par notre société, bien au contraire. Si Thomas Mann craignait en 1935 l’abrutissement totalitaire, nous avons à craindre aujourd’hui l’abrutissement d’une « démocratie de marché ». Il est vrai que Mai 68, en s’attaquant à l’Etat jacobin, au PCF, à la famille… s’est attaqué à ce qui restait comme contrepoids au marché. Mais ce n’est là qu’une variation sociétale d’un processus socio-économique plus profond. L’éducation rencontre de nombreux problèmes :
En se démocratisant, l’Ecole a intégré les tensions sociales : « exclus de l’intérieur » (Pierre Bourdieu), marché du travail difficile, demande sociale d’égalité de résultats, …
Bureaucratisation et centralisation sans cesse croissante alourdissant la gestion ; corporatismes et conservatismes bloquant les évolutions
Société foncièrement anti-éducative comme l’illustre le monopole de l’éducation tenu par l’Ecole. Sans suivre Ivan Illich qui considère l'Ecole nocive et inefficace, on ne peut que regretter la « démission » des autres institutions à vocation éducative (famille, partis politiques, associations, média, etc.)

N’est-ce pas un formidable paradoxe ? alors que l’Ecole est en état de crise permanent, et même de crise de plus en plus prononcée, son quasi-monopole éducatif ne fait que se renforcer ! Pourquoi ne pas profiter de ce débat pour réfléchir plus globalement sur les valeurs de l’éducation ? Alain disait : « nous n’avons pas besoin d’une élite éclairée, mais d’un peuple éclairé ». Parfois, le procès simultané de Mai 68 et de la démocratisation de l’éducation sonne comme une condamnation des propos d’Alain et une nostalgie des Lumières seules cultivées et appelées à guider le bon et docile peuple. La querelle autour de Mai 68 est agaçante car stérile : elle masque le fantastique défi à relever qui est de penser l’éducation du XXIème siècle. Il est certain que Finkielkraut veut relever ce défi...

4 petits Que sais-je ? comme introduction à ces questions, ce qui me permet avec Montaigne de dire que les choses ne vont pas de soi : il s’en suit que la réflexivité, la construction/déconstruction est le but de l’éducation.


REBOUL (2006), La philosophie de l’éducation, QSJ n° 2441
TROGER & RUANO-BORBALAN (2005), Histoire du système éducatif, QSJ n° 3729
LEMOIGNE (1999), Les épistémologies constructivistes, QSJ n° 2969
RESWEBER (2006), Les pédagogies nouvelles, QSJ n°2277