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samedi 4 octobre 2008

Vive la crise !!


Bon, allons-y, quelques petits commentaires sur la crise financière. Il y a en effet quelques points que j’aimerais souligner.



1/ Economie de marché, capitalisme, libéralisme



Ces trois notions sont habituellement allègrement confondues, or elles ne renvoient pas du tout aux mêmes réalités. Ce n’est pas qu’une affaire de mots, alors revenons dessus.

Le libéralisme est un courant de pensée basé sur le droit naturel qui entend donc limiter le pouvoir (étatique ou autre) pour préserver les libertés individuelles. Il implique donc que chaque individu ait les mêmes droits.

Passons à l’économie. L’approche la plus pertinente me semble être celle de Braudel. En effet, les économistes ont cette fâcheuse tendance à voir du marché partout. Braudel parle d’une tripartition, de trois étages. Le premier serait celui de l’autoconsommation, de la valeur d’usage, des échanges « non économiques », le plus conséquent. L’étage au-dessus serait occupé par l’économie (de marché), celui des régularités du jeu de l’offre et de la demande, de la libre concurrence non faussée, qui prend son envol dans les villes-mondes européennes à partir du XVe siècle. Et enfin, profitant des progrès de l’économie de marché, mais aussi de la complicité de la société, et de l’action libératoire d’un marché mondial (commerce au loin, division internationale du travail), le capitalisme. Le capitalisme a besoin de l’économie de marché, d’où la confusion qui est faite, mais en a besoin pour mieux la contourner. Le capitalisme c’est l’art de s’arroger des monopoles, et à ce titre, l’Etat est à la fois un gêneur et un complice. On se demande en effet lequel du capitalisme et de l’Etat est l’idiot utile de l’autre.

Toujours est-il que, me semble-t-il, d’un point de vue libéral, l’économie de marché est évidemment défendable, et souhaitable, compatible (paradigme libéral fondé sur le travail agricole et la propriété foncière au XVIIIe siècle : tous les sujets se valent en droit, toutes les propriétés sont mesurables en valeur), mais le capitalisme certainement pas.



Pour revenir à la crise des subprimes, il me semble, là encore, qu’on en arrive là à cause d’actions anti-économiques menées à la chaîne et en masse, c’est-à-dire pousser les gens à s’endetter pour des crédits dont les taux augmenteront mais voyez-vous ce n’est pas grave parce que le marché de l’immobilier monte aussi. On est loin du jeu de l’offre et de la demande, mais bel et bien dans la spéculation la plus folle. Il était bien évident que le marché n’allait pas monté indéfiniment. Ça n’a pas empêché un ahuri de proposer des « crédits hypothécaires » pendant la campagne de 2007 sous prétexte qu’il n’y avait pas assez de propriétaires dans ce pays. Ça n’avait manifestement pas affolé ses électeurs. D’ailleurs, au Etats-Unis également, la responsabilité des pouvoirs politiques est bien établie. Bref, étatisme et capitalisme ont encore une fois marché, si j’ose dire, main dans la main, pour le plus grand malheur de l’ensemble des citoyens. La question de la dérégulation soi-disant néo-libérale est donc assez hors de propos. Ce à quoi il faut s’attaquer, c’est au capitalisme, ou, comme dit Daniel Cohen, le jeu qui consiste à lancer une pièce, et dire : « pile je gagne, face vous perdez » - autrement dit la privatisation des profits et la socialisation des pertes.



2/ Le centre du monde va changer



Ce n’est pas vraiment une conséquence, encore que les crises doivent bien accélérer les choses. Mais les richesses sont largement en train, depuis un moment déjà, de se transférer de l’Amérique vers l’Asie. Déjà, on sait que les Chinois sont blindés de bons du Trésor US. Et les 1400 milliards du plan Paulson (700 + 300 qui avaient déjà été avancés, + ce qui va venir, inévitablement) seront financés par la dette publique, donc ira en Chine, encore une fois. C’est peut-être la dernière crise de domination de l’Empire US. Peut-être que la prochaine crise partira d’Asie et signifiera que le centre économique mondial a vraiment changé, comme la crise de 29 partie de New York signifiait le triomphe de cette dernière sur Londres. Surtout que, contrairement à 29 où la solution était somme toute assez simple (faire remonter les prix, inflation, croissance, dépenses publiques), la situation est bien plus complexe aujourd’hui, et seules les exportations pourront sauver les USA, autant dire les pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie. Emmanuel Todd devrait voir les ventes de ses bouquins remonter encore.



3/ Autonomie et action politique



C’est avec stupéfaction que certains ont vu des sommes mirobolantes débloquées soudainement pour palier à cette crise bancaire alors qu’on nous bassine régulièrement comme quoi on ne peut rien faire, il n’y a pas de marges de manœuvre, j’en passe et des meilleures. Merci à la crise, donc, de faire remarquer à tout le monde que si, on a des marges de manœuvre. La condition de maintien d’un pouvoir, quel qu’il soit, est de faire croire au peuple qu’il dirige que celui-ci ne peut pas changer sa situation et sa réalité. Si, justement, on peut la changer. Rien n’oblige à ce que le monde soit celui qu’il est aujourd’hui, et d’ailleurs il n’était pas le même hier et ne sera pas le même demain. Alors il ne manque que la volonté de se saisir de la question politique, de comprendre que nous, ici et maintenant, décidons de quel monde nous voulons habiter. So what ?

samedi 29 mars 2008

Fernand Braudel et l'économie-monde




Aucune réflexion sur la mondialisation ne peut, à mon sens, faire l'économie de la connaissance des travaux de Fernand Braudel. Voilà pourquoi je livre ici une rapide présentation ainsi qu'un résumé plus conséquent des 2500 pages de Civilisation matérielle, économie et capitalisme - XVe-XVIIIe siècle.









1/ En repensant à la vie matérielle et à la vie économique. L’économie européenne entre 1400 et 1800 a du son développement à la qualité de ses institutions (Bourses, formes de crédit) plus performantes que dans les régions non européennes qui pourtant connaissent toutes les instruments de l’échange économique, à des degré divers : Japon, Insulinde et Islam, Inde… et tout en bas, habituée à vivre sur elle-même, la Chine. Mais partout, y compris en Europe, les zones d’auto-consommation sont majoritaires.

2/ Les jeux de l’échange. L’économie de marché progresse, reliant entre eux les différents marchés du monde, au point que l’on croit à la « main invisible » (A. Smith), alors que les liaisons ne sont que partielles. Le monde de l’échange est hiérarchisé, les capitalistes faussent la concurrence. Le capitalisme est conjoncturel, non spécialisé. Il y a 2 types d’échanges donc : l’un concurrentiel (le marché), l’autre dominant – c’est le 2è qui est capitalisme, déterminé par le progrès de l’économie d’échange en soubassement (d’où l’erreur de Weber). Il y a donc des conditions sociales favorisant le capitalisme : ordre social stable, faiblesse de l’État. Ce n’est pas le capitalisme qui provoque cela, il arrive après. Faut-il briser les hiérarchies ? Oui pour Sartre en 1968… Est-ce seulement possible ?

3/ Le temps du monde. Le monde s’unifie entre XVè et XVIIIè sous le signe du capitalisme. Des crises provoquent parfois des changements de polarité de l’économie-monde, en général renforcent au contraire la centralité existante. Les inégalités se font ressentir par rapport à ce centre en cercles concentriques : zones de « libertés », pays intermédiaires, régions marginales (servage). Le capitalisme, s’inscrivant sur cet étagement, est une création de l’inégalité du monde, il lui fallait donc l’ouverture économique internationale (ce qui contredit la thèse successive). Il y a – toujours aujourd’hui - tripartition : vie matérielle, économie de marché, économie capitaliste.





Pour aller plus loin : La dynamique du capitalisme, publié en 1985 et présentant l'ouvrage majeur de Braudel en 3 tomes : Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVè - XVIIIè siècle

mardi 11 mars 2008

La place des réseaux internationaux de transport et de communication dans le processus de mondialisation

Voilà, après l'histoire, la géographie. Comme prévu, ça tombe sur la mondialisation, et donc sur les réseaux, ce qui est assez logique. Après coup, un mot du sujet que j'ai sous-estimé certainement, c'est "internationaux" qui semble renvoyer aux travaux de Carroué, qui fait office de référence quasi officielle sur la question mais que je n'ai pas lu. Donc, peut-être une direction était attendue pour le traitement du sujet que je ne pouvais pas prendre, sans connaître les travaux de Carroué.
A cette réserve près, j'estime avoir bien maîtrisé le sujet. Mais, encore une fois, je constate que mon plan et mon traitement de la question est en total décalage avec tout ce qu'ont fait les autres, qui ont construit des plans géographiques thématiques en général, par échelle parfois... Certains ont fait de la géohistoire mais en ne remontant qu'à 1945.
De mon côté, ma première partie est purement géohistorique, mais remontant au XVe siècle, c'est-à-dire à l'origine de la mondialisation, en résumant le livre de Fernand Braudel, trop volumineux pour que les candidats l'aient lu, d'où le fait qu'ils n'en parlent pas. Mais moi je trouve que ça a un intérêt parce qu'il montre comment la mondialisation est née de ces réseaux de transport et de communication d'une part, et que l'asymétrie spatiale est due à ces mêmes facteurs (navigation hauturière, institutions de réduction d'incertitude pour les activités des capitalistes des grandes villes européennes). La preuve du rôle archaïque (premier, essentiel) des réseaux est ainsi faite. Or, on nous demande de traiter de leur place dans le processus !
Ma deuxième partie est elle économique : analyse du passage du fordisme au toyotisme, les 3 configuration de Michalet, la globalisation et l'économie de la vitesse. C'est certes économique et non géographique, mais on ne comprend rien aux dynamiques spatiales sans comprendre la nature de la gobalisation. Là encore, ça se justifie tout à fait selon moi, mais ça fait 2 parties sur 3 qui ne sont pas directement géographiques, et je crains que cela ne me soit reproché.
J'ai donc allongé au maximum la troisième partie, purement géographique, elle, qui dresse une typologie des espaces selon leur degré de connexion au système-monde, et ce à différentes échelles (ce qui plaît par-dessus tout aux géographes) : macrorégionale, nationale, city régions, locale. Avec des exemples à la clé, autant que possible.
Je regrette de ne pas avoir parlé de Dubaï (juste mentionné dans le croquis de synthèse, bien difficile à faire d'ailleurs, avec ce thème !), mais enfin, on ne pouvait pas tout dire. Je ne me souviens pas avoir mentionné l'expression Archipel mégapolitain mondial, ni même économie d'archipel, ce qui est un peu idiot même si j'en ai décrit les logiques. Au final, je pense que je m'en suis plutôt bien sorti, et que ça devrait pouvoir passer. On verra bien au mois de mai.Mon plan, pour mémoire, encore une fois :
A/ Les Grandes Découvertes et le temps du monde
=> Braudel
=> industrialisation / baisse coût du transport / littoralisation économie
=> Michalet et les configurations successives/concurrentes de la mondialisation
B/ La globalisation : une économie de la vitesse
=> Pierre Veltz et la métropolisation
=> externalisation, just-in-time, post-fordisme, risque/assurance, NTIC
=> villes globales, hub&spoke, effet tunnel, réseaux (systémique et complexité)
C/ Etre ou ne pas être connecté... (typologie spatiale)
=> Macrorégions
=> Etats
=> city regions
=> local

lundi 10 mars 2008

Tenir son rang dans les sociétés anglaise, espagnole et française au XVIIe siècle

Tel fut donc le joyeux sujet du CAPES d'histoire 2008. La première remarque, c'est que ce sujet était ultra-prévisible, la moderne était archi-favorite pour tomber, et ce thème en était le thème central. Nulle surprise donc, et même une satisfaction certaine de nager en eaux connues, même si j'aurais préféré la contemporaine (Penser et construire l'Europe)...
Alors ? Les premiers plans postés sur les forums, ainsi que ceux corrigés de la fac de St Etienne où le sujet était tombé, au mot près, lors de la préparation, vont tous dans le même sens : prendre le sujet au mot, ne pas le questionner, ne pas dépasser les limites. C'est aussi ce que je pensais avoir fait, rester dans les sentiers battus, trop échaudé par l'expérience de l'an dernier, mais quand je compare à ce qu'ont fait les autres, je dois bien constater que, malgré moi, j'en suis très largement sorti, des sentiers battus.
Déjà des problèmes épistémologiques et historiographiques me semblaient essentiels : comment penser et classer les sociétés du XVIIè ? Comment se pensaient et se classaient-elles, elles-mêmes ? S'interroger sur le mot "rang"... très vague. Société d'ordres ? Société de classes ? Etc. Du coup, interroger la pertinence de la question : pourquoi est-il pertinent de se poser la question des stratégies pour tenir son rang au XVIIe ? Se posait-on déjà la question (oui, de toute évidence) ?

- le XVIIe siècle est une période de troubles, d'incertitude, de crise(s) même si le tableau a souvent été trop noirci.
- c'est aussi LE siècle du contrôle social (Civilisation des moeurs - N. Elias ; Grand renfermement - M. Foucault ; confessionalisation, réforme tridentine et reconquête des esprits ; chasse aux sorcières ; obsession de la pureté de sang ; etc.)
- et c'est le siècle d'émergence de nouvelles mobilités sociales (essor bourgeoisies urbaines, sociogenèse de l'Etat accélérée, transition féodalisme => capitalisme avec le commerce au loin)

Et c'est à cause de ces caractéristiques du XVIIe siècle que les acteurs ont cette motivation de "tenir son rang" si présente. C'est parce que les riches marchands concurrencent la noblesse militaire que celle-ci se crispe sur son identité et les nobles leur rang ; c'est parce que c'est une période trouble qu'on cherche des boucs émissaires (sorcières, juifs, mauvais pauvres) et qu'on aspire au maintien de l'ordre social (chacun à sa place). Etc.
Donc, pour moi, ce sujet justifie que l'on parle, en plus des stratégies des acteurs pour tenir leur rang, des nouvelles mobilités sociales et du contrôle social sans quoi on ne comprend rien à ce qui se passe, on reste dans la description bebête (j'ai bien peur que ce ne soit ce qu'on nous demande, justement). Ce sujet justifie qu'on ait en tête des schémas de longue durée (Braudel) et des théories de l'organisation sociale (Elias, théorie des jeux, E. Morin, H. A. Simon). Il me semble m'être justifié assez clairement sur ces choix, j'espère donc que cela ne sera pas jugé trop iconoclaste.

Mon plan, pour mémoire :
I/ Les sociétés A/E/F du XVIIe : des sociétés d'ordre ? => le XVIIe, une phase B ? => le contrôle social => ordre, désordre, organisation sociale
II/ Des mobilités sociales nouvelles => essor urbain => sociogenèse de l'Etat => sur la route du féodalisme au capitalisme
III/ Tenir son rang : les acteurs et leurs stratégies => risques de déclassement => stratégies identitaires (honneur, demeure, habit) => stratégies socio-économiques (mariage, héritage)
Qu'il en soit ainsi... ça va être long d'ici les résultats et la sentence... enfin, avant cela : la géographie demain. Je parie sur un sujet sur la mondialisation, et plus précisément sur les rapports Etats/mondialisation ou territoires/mondialisation. Tant que c'est pas un sujet de régionale française, ça ira...

mardi 4 mars 2008

Mai 68 et le "désastre scolaire"

On n’a pas fini d’entendre parler de Mai 68 et de voir s’affronter sa mémoire mythique et sa mémoire angoissée dans un nouvel avatar de la lutte des mémoires qu’une compréhension de l’histoire (peut-être une question générationnelle est-elle sous-jacente à cette mécompréhension…) permettrait d’apaiser. Vécu avec enthousiasme par ses protagonistes, et raconté par eux depuis, cet événement reste le grand moment de la gauche, quitte à lui accorder une importance qu’il n’a pas. En retour, c’est pour la droite le repoussoir premier. Cependant, cette opposition est possiblement sur le point de commencer à s’estomper et si Sarkozy a eu besoin de lancer une charge féroce contre Mai 68, « il n’en pense pas un mot » comme l’explique Cohn-Bendit qui rappelle simplement qu’à ce moment, Sarkozy doit contrer le rapprochement PS-Verts-UDF que l’esprit 68 appelle de ses vœux (Cohn-Bendit, Kouchner, etc.) : c’est purement électoral. Demeurent des oppositions idéologiques, malgré tout, et c’est d’elles qu’il sera question ici.

Alain Finkielkraut est attachant : sa sincérité et sa passion ne sont que trop frappantes et le voir souffrir – réellement ! – lorsque ses interlocuteurs énoncent des propos avec lesquels il est en total désaccord est impressionnant. Certes, parfois, la sincérité de sa passion le conduit à l’aveuglement – plus qu’à la mauvaise foi – comme lors d’épisodes célèbres (Underground, débats avec Edgar Morin, etc.) mais c’est un revers de la médaille sans trop d’importance. En revanche, comment ne pas être consterné par ses interventions médiatiques qui dénotent une accumulation de confusions intellectuelles qui force le respect venant d’un philosophe !

Il a raison de vouloir « commémorer » Mai 68 en lui joignant une lecture de Rhinocéros de Ionesco, montrant par là que toute subversion porte en elle le risque du conformisme. Il a raison, surtout, d’insister toujours plus sur la culture alors qu’elle est sans cesse dévalorisée dans notre société. C’est passer pour un ahuri que de préférer de nos jours Beethoven à n’importe quel star-académicien, Les frères Karamazov au Da Vinci Code, Cornélius Castoriadis à Bernard-Henri Lévy… Il a raison, encore, d’opposer un 68 parisien, jeune et spontanéiste, à un 68 pragois, adulte et cultivé (il pourrait admettre cependant que la culture sous un régime communiste étant plus mise à mal que sous le régime gaulliste, il est logique que celle-ci soit plus mise en avant là-bas qu’ici). Il a tort d’en tirer les conclusions à l’emporte-pièce qu’il tire et de rendre Mai 68 coupable du « désastre scolaire » et de la grande promotion de Disneyland, de la Citroën « Picasso » et de Bigard.

Tout d’abord, Mai 68 n’est pas coupable. On peut voir, sur le site de l’INA, des archives montrant les discussions de l’époque et que disait-on à l’époque ? Que le niveau se dégradait, que l’enseignement manquait de moyens, que le déclin était en marche. Ce n’est pas convaincant ? Que dit Thomas Mann en 1935 dans un petit texte (Achtung Europa !) ? Ceci : il dénonce « L’invraisemblable déchéance de la culture et la régression morale » qui est « l’affaire du siècle ». Diantre ! Mai 68 a eu des effets rétroactifs d’une puissance inimaginable ! L’argumentaire de Mann, pour en parler brièvement, reprend celui de José Ortega y Gasset (La rebelion de las masas) décrivant l’intrusion des masses dans une civilisation qu’elles ne comprennent pas : à la suite d’un certain anti-intellectualisme (Marx, Nietzsche) justifié (car au nom de l’esprit, pas de son mépris) contre l’idéologie allemande, contre le platonisme, le christianisme, c’est une véritable réaction non-intellectuelle qui s’est produite, méprisant par dessus tout vérité, justice et liberté, ainsi que la durée : la culture, pour résumer. Pourquoi, dès lors, une telle fixation sur Mai 68 aujourd’hui ? C’est d’autant plus surprenant venant de Finkielkraut qu’il en appelle régulièrement à Hannah Arendt qui, pourtant, se place dans le cadre de la modernité quand elle parle d’autorité, de crise de la culture, etc. Or, la modernité, elle commence sa fin en 68, précisément, laissant place à une post-modernité, une ultra-modernité, une modernité tardive selon les auteurs. Pourquoi ne jamais rappeler que le processus était déjà enclenché depuis bien longtemps, plus frappant encore : qu’il était sur le point de passer à autre chose ?

Plus intéressante que la surenchère idéologique, l’analyse des processus socio-économiques et des décisions politiques qui conduisent au « désastre » que l’on « connaît » (et que, justement, il faudra remettre en question plus loin). Finkielkraut, par son célèbre mépris pour les sociologues, refuse d’aller sur ce terrain, grand bien lui fasse.
Premier processus à l’œuvre, ce que Jean Baubérot appelle le « troisième seuil de laïcisation » (Laïcité 1905 – 0005 : entre passion et raison) autour de la période 68-89. Dans la société de consommation (Jean Baudrillard) et de communication, dans le culte de la performance (Alain Ehrenberg), l’individu devient incertain et il y a crise des identités. Des identités, au pluriel, car l’identité n’est plus nationale, façonnée par l’Etat, mais davantage liée aux droits fondamentaux, l’individu est plus nietzschéen, souverain de lui-même, autogouverné, abandonnant la civilisation des mœurs soit la discipline sociale par intériorisation de la contrainte (Norbert Elias). Concrètement, cela se manifeste par une laïcisation des laïcisateurs : l’Ecole et la Médecine, les deux institutions qui ont fait triompher la laïcité jusque-là sont elles-mêmes prises dans le processus et les nouveaux clercs qu’étaient instituteurs et médecins sont contestés dans leur autorité. On peut le regretter, mais on peut aussi y voir un progrès du couple liberté / responsabilité. Le propos ici n’est pas de juger, mais de montrer que le résultat ne provient pas de la seule « pensée 68 » mais qu’il s’inscrit dans une histoire longue de la laïcisation et des rapports individus – société : mieux vaut comprendre avant de hurler au loup. Mai 68 marque le début d’une nouvelle étape, mais largement amendée par la suite d’une part, et conditionnée par ce qui précède d’autre part.
Autre processus faisant intervenir l’histoire longue : la mondialisation, cette grande perturbation (Zaki Laïdi). Elle bouscule en effet les conceptions bodiniennes de la souveraineté, mettant à mal l’autorité de l’Etat, l’identité de la nation, et construisant un imaginaire nouveau basé sur des formes communes (d’où la peur de l’uniformité), une vie quotidienne mondiale et des happenings incessants (d’où la dévaluation culturelle du temps long), un vivre-ensemble émotif (d’où une sentimentalisation sur les décombres du politique), un règne du marché (d’où un relativisme certain, une haine du « détour », de la culture), un caractère normatif du temps mondial (d’où la crise de souveraineté et de l’action politique). Si l’on suit Fernand Braudel (La dynamique du capitalisme), on admettra que le temps du monde date de quelques siècles avant Mai 68. Cela ne signifie pas que tout est joué depuis le XVIè siècle, depuis toujours, que tout est écrit, qu’il n’y a pas d’alternative. Les hommes font toujours leur époque, sans le savoir ni même sans vouloir le savoir, mais si l’on peut légitimement échapper au déterminisme, au rôle déterminant de la structure, on doit aussi, en retour, ne pas accorder à l’événement une force et une singularité qu’il n’a pas. Cela pour signifier qu’il est trop aisé de se défausser en attaquant Mai 68 et en oubliant dans le même geste les processus dont cet événement constitue l’écume, pour reprendre une image braudelienne.

Maintenant, cette tarte à la crème qui consiste à dire que « le niveau baisse » et non seulement baisse, mais de manière tout à fait catastrophique et inédite, et dont le responsable serait Mai 68 qui aurait ruiné la transmission des savoirs en sapant l’autorité du maître, dans une confusion entre le maître de l’esclave et le maître de l’élève. Faire le constat d’un « désastre scolaire » est pour le moins surprenant et risque de signifier qu’on est prêt à jeter le bébé avec l’eau du bain. Il est indiscutable que le niveau général a augmenté par la démocratisation de l’éducation. Les effets positifs sont immenses : il y a aujourd’hui 7 fois plus d’étudiants dans le supérieur qu’en 1960, les filles réussissent désormais mieux que le garçons, etc. Comme c’est systématiquement oublié, il vaut mieux le rappeler. Mais ce n’est pas le seul oubli, loin de là. Il y a au sortir de la guerre une fantastique demande scolaire, dépassant de loin la décision politique : l’exemple de l’école maternelle qui a crû d’elle-même vers 1950-60 est à ce titre très significatif (Antoine Prost parle de « non-décision gouvernementale »). La société était en avance sur un pouvoir central qui avait déjà du mal à gérer un appareil si lourd. C’est elle qui a su dépasser les limites d’une conception héritée des Lumières, angoissée à l’idée que la populace s’investisse des savoirs. Désastre scolaire ?
Autre point fondamental que Finkielkraut n’aborde jamais. C’est le révolutionnaire anti-autoritaire bien connu, le Général de Gaulle, qui a, dans les années 60, orchestré un bouleversement majeur qui n’est pas sans conséquence : le remplacement du latin par les mathématiques comme matière d’excellence. Il est vrai, longtemps les savoirs scientifiques ont eu peu de place dans l’école républicaine. Après la libération, le terrain leur sera plus favorable. De Gaulle veut moderniser le pays, affirmer la puissance militaire et industrielle et les sciences vont donc se retrouver au centre des préoccupations. Au début des années 60, on peut parler de coup d’Etat des mathématiques renversant le latin. Il est fini le temps où l’Ecole républicaine avait pour mission l’unité nationale autour de sa langue, de sa géographie, de son histoire. Une autre utilité lui est donnée. Comment ne pas en voir les conséquences ? Jusqu’à Sarkozy qui estime : « Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études » (20 Minutes, 16/04/07). Autrement dit : il est complètement farfelu de comparer le niveau orthographique et littéraire « avant » et « après » et en conclure que ce sont les pédagogies nouvelles de Mai 68 qui en sont responsables. Comme on dit, la condition « toutes choses égales par ailleurs » n’est ici absolument pas vérifiée. Garder les mêmes critères d’évaluation alors que les contenus, les attentes, les utilités ont été bouleversés, voilà bien quelque chose de curieux.

D’ailleurs, Mai 68 n’a absolument pas inventé les pédagogies nouvelles : encore un raccourci d’une facilité indigne d’un intellectuel. C’est avec Rousseau que se marque une première rupture non dénuée de suite, même si cette suite s’est émancipée de son héritage rousseausite (excellence de la nature, perversion de la société) en s’investissant de la psychologie de la fin du XIXè siècle. Les délicates questions du constructivisme et des pédagogies nouvelles ne seront pas posées ici (se référer aux écrits de Jean Piaget, Herbert A. Simon, Edgar Morin). L’aventure scientifique depuis la fin du XIXè a ruiné les bases du positivisme et dans la perspective constructiviste, l’intelligence chez l’enfant se forme en construisant des structures en structurant le réel selon un processus de développement (et les modes de transmission éducative), les connaissances sont donc de nature active, la tabula rasa – boîte vide à remplir par les savoirs prédisponibles du maître – est rejetée. Finkielkraut a parfaitement le droit, à son tour, de rejeter cette conception, mais alors il doit argumenter contre, et non pas se satisfaire d’un rejet moral au nom d’une préservation de l’autorité du maître prétendument menacée. Prétendument parce que l’autorité, au moins depuis un bel article de Diderot dans L’encyclopédie (« Autorité politique »), ne peut plus être vue comme monolithique. Olivier Reboul en montre 6 formes : le contrat, l’expert, l’arbitre, le modèle, le leader, le Roi-Père. Les pédagogies nouvelles ne font que mettre l’accent sur l’expert, l’arbitre, plus sûrement le contrat, mais ne viennent pas à bout de l’autorité, même si certains discours en 68 notamment ont allègrement confondu l’autorité en général avec sa forme « Roi-Père ». Ce n’est jamais l’enfant qui décide qu’il y aura contrat, mais l’institution ! La rigueur reste un « invariant pédagogique » (Michel Tardy), le souci est qu’elle ne soit pas arbitraire. Qui plus est, malgré les réformes de 1969, les pédagogues ont échoué là où les psychologues ont réussi et on ne peut estimer que les pédagogies nouvelles aient été appliquées (réformes liquidées en 1975 puis encore plus en 1985). Ce serait un formidable tour de passe-passe que de les tenir pour responsables !

Il ne s’agit pas d’être angélique et de nier les problèmes éducatifs rencontrés par notre société, bien au contraire. Si Thomas Mann craignait en 1935 l’abrutissement totalitaire, nous avons à craindre aujourd’hui l’abrutissement d’une « démocratie de marché ». Il est vrai que Mai 68, en s’attaquant à l’Etat jacobin, au PCF, à la famille… s’est attaqué à ce qui restait comme contrepoids au marché. Mais ce n’est là qu’une variation sociétale d’un processus socio-économique plus profond. L’éducation rencontre de nombreux problèmes :
En se démocratisant, l’Ecole a intégré les tensions sociales : « exclus de l’intérieur » (Pierre Bourdieu), marché du travail difficile, demande sociale d’égalité de résultats, …
Bureaucratisation et centralisation sans cesse croissante alourdissant la gestion ; corporatismes et conservatismes bloquant les évolutions
Société foncièrement anti-éducative comme l’illustre le monopole de l’éducation tenu par l’Ecole. Sans suivre Ivan Illich qui considère l'Ecole nocive et inefficace, on ne peut que regretter la « démission » des autres institutions à vocation éducative (famille, partis politiques, associations, média, etc.)

N’est-ce pas un formidable paradoxe ? alors que l’Ecole est en état de crise permanent, et même de crise de plus en plus prononcée, son quasi-monopole éducatif ne fait que se renforcer ! Pourquoi ne pas profiter de ce débat pour réfléchir plus globalement sur les valeurs de l’éducation ? Alain disait : « nous n’avons pas besoin d’une élite éclairée, mais d’un peuple éclairé ». Parfois, le procès simultané de Mai 68 et de la démocratisation de l’éducation sonne comme une condamnation des propos d’Alain et une nostalgie des Lumières seules cultivées et appelées à guider le bon et docile peuple. La querelle autour de Mai 68 est agaçante car stérile : elle masque le fantastique défi à relever qui est de penser l’éducation du XXIème siècle. Il est certain que Finkielkraut veut relever ce défi...

4 petits Que sais-je ? comme introduction à ces questions, ce qui me permet avec Montaigne de dire que les choses ne vont pas de soi : il s’en suit que la réflexivité, la construction/déconstruction est le but de l’éducation.


REBOUL (2006), La philosophie de l’éducation, QSJ n° 2441
TROGER & RUANO-BORBALAN (2005), Histoire du système éducatif, QSJ n° 3729
LEMOIGNE (1999), Les épistémologies constructivistes, QSJ n° 2969
RESWEBER (2006), Les pédagogies nouvelles, QSJ n°2277

lundi 18 février 2008

Visite du village planétaire




Etant donné que la mondialisation est le principal processus de transformation de nos sociétés contemporaines, de nombreux débats ont lieu sur cette question dans lesquels foisonnent les lieux communs et les idées reçues. C'est pourquoi j'ai tenté de rassemblé les idées et connaissances que j'ai rencontrées dans mes lectures pour en avoir une vision aussi complexe que possible.


jeudi 12 avril 2007

Vers une culture-monde ?




Mercredi 04 avril, Lyon, salle du Ninkasi : en route pour la joie du concert d'Interzone [1], le duo composé de Serge Teyssot-Gay et de Khaled Aljaramani. Pour un adorateur de Noir Désir, voir jouer son guitariste est un événement en soi, mais la musique proposée avec son acolyte syrien en est un autre. Et pourtant, il aura fallu l'annulation d'Arcade Fire quelques jours plus tôt pour que je remarque cette tournée d'Interzone - un mal pour un bien.



Ainsi m'y voilà. La première partie est assurée par un groupe de la région lyonnaise dont je n'avais jamais entendu parler : Antiquarks [2]. Quelle surprise ! Un batteur-chanteur (Richard Monségu) et un joueur de vielle à roue (Sébastien Tron), c'est déjà surprenant, mais leur prétention à jouer ce qu'ils appellent de la "musique interterrestre" l'est encore plus. Et avec quelle réussite ! Ils nous font en effet voyager pelle-mêle avec les peuples nomades asiatiques qui font peur malgré leurs intentions nobles car ils étrange(r)s, un pirate humaniste qui aurait rencontré Montaigne et Bartolomé de las Casas, dans le désert avec les Touaregs, dans l'Espagne obsédée par la limpieza de sangre, etc. Tout cela servi par une musique originale, inventive, variée, qui nous transporte à travers la Terre. Impressionnant. Alors quand arrive Interzone, nous sommes prêts à poursuivre le voyage. Et nous n'en serons pas déçus ! Loins de tomber dans un consensus mou, une neutralisation respective de leurs techniques et de leurs instruments, les deux compères, grâce à une complicité éblouissante, parviennent à tirer le meilleur - ou plutôt peut-être l'inédit, mais cela revient au même - de leur jeu, ils paraissent se lancer des défis, l'un répondant à l'autre et vice versa. Leur plaisir de jouer est éclatant et la salle l'incorpore en plaisir d'y assister - comme quoi il n'est pas forcément nécessaire de parler pour communiquer. Ce concert aura donc été un moment d'une rare intensité, mêlant si parfaitement virtuosité et originalité, différences et échange... quel rafraichissement dans un paysage musical - et ceci n'engage que moi - bien morne tant le rock semble tourner en rond.


J'en arrive donc au vif du sujet. Une fois passée l'émotion de ce concert, les idées ont fusé : cette musique en "libre-échange", ou "interterrestre", en tout cas qui voyage partout autour du monde, tente de faire connaître, ou comprendre, les autres peuples, qui appelle au dialogue comme meilleur moyen de se dépasser soi-même... cette musique est hypermoderne - ou postmoderne ou ultramoderne voire de modernité tardive car le qualificatif change selon les auteurs - et constitue à mes yeux la réponse aux angoisses du temps présent. L'historien Jean-Pierre Vernant disait : "Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre. Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont." [3] C'est ce qu'accomplit cette musique, et ce à un moment où la mondialisation est jugée angoissante par tous les bords car elle écraserait les cultures et/ou les identités. Alors que la mythologie nationale est en crise, une mythologie-monde est-elle sur le point d'émerger ?


Depuis longtemps, pourtant, le temps du monde semble être arrivé. Fernand Braudel est peut-être celui qui en a le plus brillament parlé [4]. C'est sous le signe du capitalisme que le monde s'unifie entre XVè et XVIIIè siècle, et c'est le progrès de l'économie d'échange en soubassement qui permet le capitalisme. Braudel utilise donc cette expression d'économie-monde. Aujourd'hui que l'économie est globalisée, il faut se demander si l'économie du monde devient une économie-monde : forme-t-elle un tout économique ? Des travaux d'économie et de géographie semblent y répondre par l'affirmative, parfois un peu vite peut-être [5]. Toujours est-il que cette mondialisation dite libérale paraît pour le moins destructrice, et si je ne partage pas ce diagnostic négatif, il me semble que la réalité d'un système économique mondial ne se dément pas, même si les interdépendances ne sont parfois qu'à l'état de bribes, en tout cas discontinues, laissant place - plus que nécessaire - aux protectionnismes, aux frontières, etc.


Admettons l'économie globale. Il y a également ce qu'on pourrait appeler une philosophie-monde. Elle n'émerge certes pas durant ces dernières années. Que Montaigne défende l'humanité des cannibales, que Montesquieu écrive du point de vue persan, il faut y voir la méthode comparative, l'auto-critique qui ne saurait se développer sans voyage, sans traversée des frontières vers l'autre, sans volonté - et possibilité - d'échange. Et Nietzsche : "on feint de ne pas voir - à moins qu'on en donne une interprétation arbitraire et mensongère - les signes qui avancent avec le plus d'évidence que l'Europe veut s'unifier." [6] Ce qui valait pour l'Europe vaut aujourd'hui pour le Monde. Du moins peut-on en percevoir les éclairs, les instantanés, comme le fait Edgar Morin dans Terre-Patrie par exemple. Il y a communauté de destin terrestre, mais de cela nous ne prenons conscience réellement qu'en cas de catastrophe : qu'un tsunami ravage l'Asie du sud-est et se fait jour un élan mondial de solidarité, qu'Al Quaeda détruise le World Trade Center, et c'est l'effroi un peu partout, etc. Le fait est que les grands enjeux sont mondiaux, interdépendants :

- l'écologie

- les droits de l'être humain

- la laïcisation / sécularisation

- le développement économique

- les inégalités sociales et spatiales...


Il y a donc besoin de Monde. Mais le Monde paraît aliénant, déstructurant, destructeur. Cette vue me semble réductrice, et je reprendrais à mon compte la pensée de Nick Couldry selon lequel la globalisation homogénéise certes la façon d'exprimer ses différences, mais ne les abolit pas [7]. Mais alors, pour éviter les échecs d'un internationalisme abstrait, il convient de faire appel à ce que j'ai appelé une mythologie-monde. Le succès du nationalisme a surtout résidé en ceci qu'il a su créer une mythologie nationale (nos ancêtres les Gaulois, Jeanne d'Arc, culte des grands hommes, fête nationale, surtout monuments aux morts) [8]. Or la pensée mythologique, loin d'être la manifestation d'une civilisation arriérée, est tout aussi utile que la pensée rationelle [9]. Aujourd'hui, nier les localismes, les nationalismes pour ne penser qu'à la communauté de destin ne mènerait à rien. Les cultures du monde sont d'une préciosité infinie, et c'est d'elles que pourrait naître une culture-monde qui ne les abolirait pas, mais au contraire s'en nourrirait. Une culture-monde pourrait déterminer un référentiel commun, une unité dans la diversité, faire valoir le Monde, la communauté de destin de l'humanité sous son beau jour, faire naître une mythologie-monde capable de répondre aux angoisses suscitées par la mondialisation qui serait alors vue sous un jour nouveau.


Et les signes ne trompent pas. Ainsi ai-je débuté cet article par la "musique interterrestre", ou musique-monde. Aussi pourrais-je citer le cinéma-monde, dont l'exemple le plus brillant me venant à l'esprit est celui d'Alejandro Gonzales Inarritu, et notamment son dernier film, Babel, montrant les interdépendances de destin autour du globe. Et puis, comment ne pas parler de cet appel de 44 écrivains en faveur d'une "littérature-monde en français" ? [10]

Le monde revient estiment-ils. Et c'est la meilleure des nouvelles. Il s'agit,
d'après eux, de rattraper le retard de la littérature française sur les Salman
Rushdie, Kazuuo Ishiguro, Ben Okri, Hanif Kureishi ou Michael Ondaatje... Une
littérature de voyage, d'échange, d'identités multiples coexistantes et qui, au
lieu de s'annuler, s'enrichissent mutuellement. Ils ne soucient pas d'un quelconque "impérialisme culturel" [...] c'est à la formation d'une constellation que nous assistons, où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l'imaginaire, n'aura pour pour frontières que celles de l'esprit

Michel Le Bris et Jean Rouaud dirigeront en mai un ouvrage intitutlé Pour une littérature-monde chez Gallimard.


N'est-ce pas là une réponse au désarroi de la gauche dépossédée de ses utopies et qui ne peut se définir que comme anti-libérale, contre un système, et non pas pour un autre monde défini. Faute de cette culture-monde, cette gauche n'a d'autre choix que de résister à ce qu'elle juge néfaste, en courant alors le risque de ressembler à la droite. La campagne électorale à laquelle nous assistons est davantage un concours à celui ou celle qui ressemblera le plus à Astérix résistant à l'envahisseur qu'à un débat dont le centre serait les valeurs humanistes. Car enfin ! qui à gauche pourrait désapprouver Spinoza quand il explique que pour se préserver, nous devons nécesserairement préserver les autres, et donc que la base du comportement éthique est l'altruisme [11], et par voie de conséquence l'échange, le mondialisme ? Certes le processus produit autant de dégâts que de progrès, mais comme le dit le poète Hölderlin,

Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve

Si au XVIIè siècle, on avait peur de la fuite des métaux vers l'Orient, nous avons peur aujourd'hui de la fuite des entreprises. Braudel expliquait que cela revenait à se plaindre de perdre ses boulets après avoir bombardé une ville... Pour contrer cette peur de l'inconnu, il nous manque les Balzac et Baudelaire contemporains [12], il nous manque une nouvelle mythologie, il nous manque une culture-monde. Ce bien modeste article espère la rendre un peu plus visible ...


[1] Myspace de Serge Teyssot-Gay
[2] Site d'Antiquarks
[3] C'est ainsi qu'il conclu La traversée des frontières
[4] cf. Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVè-XVIIIè siècle paru en 1979 ou la présentation qu'il en fait dans La dynamique du capitalisme.
[5] cf. par exemple P. Veltz, Mondialisation, villes et territoires ; C.-A. Michalet, Qu'est-ce que la mondialisation? ; D. Cohen, Richesse du monde, pauvreté des nations
[6] Aphorisme 256 de Par delà le bien et le mal
[7] cité par Eric Macé in Les imaginaires médiatiques
[8] cf. l'ouvrage dirigé par Pierre Nora : Les lieux de mémoire
[9] Edgar Morin, Le paradigme perdu : la nature humaine
[10] publié dans Le Monde le 16 mars 2007
[11] Spinoza, L'éthique. cf. également le livre du neurobiologiste Antonio Damasio : Spinoza avait raison
[12] Roger Caillois, Le mythe et l'homme