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dimanche 21 septembre 2008

L'être humain est un animal symbolique, mais pas religieux

On nous rebat régulièrement les oreilles à propos du retour du religieux, ou de la supposée transcendance inhérente à l’Homme qui expliquerait qu’il y aura toujours des religions et que c’est très bien ainsi. Eh bien non, l’Homme n’est pas né pour être religieux. En revanche, il semble bien qu’il ne sache se limiter, heureusement, à une sage raison, une logique implacable, mais qu’il réclame du symbolique, de l’imaginaire, de la déraison. L’être humain est donc un animal symbolique et imaginatif, oui ! mais pas nécessairement religieux. 3 essais permettront peut-être de saisir la différence…


L’Homme et le sacré (Roger Caillois)

Il n’y a pas d’angoisse dans le profane, il y en a dans le sacré, ainsi que de la dépendance. Les 2 s’excluent et se supposent. Il faut protéger le sacré du profane. Le sacré est source d’efficacité, on en attend secours et réussite, terreur mais confiance. Les rites le protègent de la contagion. D’où 1 distinction permis/défendu ; tabou/libre. D’où un ordre du monde fas/nefas (naturel et social, les 2 se nourrissent). Les sacrifices permettent les grâces, logique donc d’ascétisme et d’offrande. On a peur de la vertu, on veut s’en servir, ça fascine, ça repousse. Le sacré est ambigu. C’est le papillon attiré par la lampe : il se condamne. Ce qui incarne le sacré se dissocie (complémentaire et antagoniste) : pur et impur, vie et mort, droite et gauche. Opposés au profane, pur et impure sont réversibles (sang menstruel), le prêtre intervient ici. L’impureté peut apporter la force mystique (Œdipe). Si la souillure est inexpiable, il faut l’éliminer. Le pur et l’impur se distribue sur une géographie sociale. Cohésion et dissolution définissent l’unité complexe du pur et de l’impur qui organisent l’univers puis l’hygiène et la morale.
Le sacré organise le monde, la société et l’univers. Les totems des phratries sont symétriques et opposés (faucon/corbeau ; été/hiver ; rouge/noir …). L’ordre des choses et des hommes en découlent : ciel et terre s’identifient à Yin et yang, à femme et homme. Le principe de respect rend les distinctions possibles (alimentaires, sexuelles) : sacré et réservé, profane et libre. 1 solidarité se dresse contre le sacrilège, pour protéger la loi sainte. Le meurtre d’un membre du clan est un suicide partiel, la tribu est une totalité vivante. Les sociétés se sont complexifiées et hiérarchisées. Le pouvoir apparaît. L’individuation remplace le respect. Le sacrilège de lèse-majesté paralyse. Pouvoir et sacré s’identifient (source extérieure), pouvoir reçoit caractères sacrés. La servitude est volontaire (La Boétie). Le prince est le yang, la multitude le yin. Il faut rester à sa place.
La fête est un recours au sacré, paroxystique. Les interdits sont renforcés, avant les décharges d’activité. On se met en dehors de l’ordinaire, c’est un remède à l’usure, elle renouvelle nature et société, on se réfère au chaos primordial. On incarne les créateurs, on les actualise, on recrée le monde. Rites d’initiation et rites de fécondité sont parallèles. La fête est la suspension de l’ordre du monde, il faut transgresser, faire à l’envers.
Le dieu freine l’action, le héros provoque l’exploit. Les 2 règnent en alternance. La complexité croissante de la société amenuise le rôle de la fête, le sacré s’intériorise, l’uniformité est de mise. Le sacré devient subjectif (émancipation, autonomie, progrès scientifique), du coup il envahit l’éthique et il suffit de consacrer sa vie à une chose pour la rendre sacrée. Il fixe toujours respect, crainte, confiance, force, engage l’existence, sépare, fascine, horrifie.


Le sacré et le profane (Mircea Eliade)

Le sacré, c’est ganz andere. L’homme moderne a désacralisé le Monde. L’expérience religieuse de la non-homogénéité de l’espace est primordiale. Il y a un Centre, la Création du Monde; alors que pour l’expérience profane, c’est homogène, même si on ne peut abolir complètement l’expérience sacrée (lieu de naissance). Dans l’enceinte sacrée, le profane est transcendé. Le sacré se manifeste par des signes (hiérophanie), on peut le provoquer mais pas le choisir, c’est le réel. Le cosmos est notre monde, à l’opposé du chaos. On consacre, on « cosmise » un territoire par une répétition de la cosmogonie. Il faut une ouverture vers le transcendant, des images communicatives, le monde s’étend autour du Centre. S’installer équivaut à fonder le Monde. Il faut défendre le cosmos de l’extérieur, du chaos (mort, maladie, démon, ennemi humain). Assumer n’est pas toujours facile. Il faut être près de l’axis mundi, assimiler le cosmos ou répéter par rituel, imiter le sacrifice primordial. L’infinité des Centres ne pose fait pas difficulté. On purifie le Monde au moyen de sanctuaires saints (imago mundi). Le Monde se révèle sacré et donc on peut le saisir. L’homme religieux veut vivre dans un cosmos, comme au commencement. Le Temps aussi est non-homogène: Temps sacré réversible, réactualisable ; durée profane qui s’écoule. Cosmos et Temps sont solidaires religieusement. Le Monde peut se renouveler, retrouver sa sainteté à la nouvelle année. L’homme devient contemporain du sacré, du divin, se régénère au moyen de rituels (fêtes, Temps originel). Le Temps sacré rend le temps profane possible. Le progrès est vu comme une révélation divine. Une nostalgie implique le mythe de l’éternel retour, paralysant. Ce n’est pas un refus du nouveau, c’est une soif de sacré, une nostalgie de l’Etre. L’Homme religieux se reconnaît homme seulement en imitant les Dieux. L’homme non religieux se donne lui une responsabilité morale et sociale, non cosmique. Désacralisé, l’éternel retour est terrifiant. Le judaïsme sort du temps cyclique, Yahvé intervient dans l’Histoire. Après Hegel, le temps linéaire peut retrouver un côté terrifiant.
La nature est chargée de valeurs religieuses, le rythme cosmique manifeste ordre, harmonie, fécondité. Il suffit de la contempler : inaccessible, ganz andere. Elle révèle la présence d’un Etre Suprême qui s’éloigne au profit d’autres dieux. On implore l’ES en dernier recours, lui seul peut sauver. L’éloignement s’explique par l’intérêt pour une expérience religieuse plus concrète. Le sacré reste dans le symbolisme. La mort est suivie d’une nouvelle naissance. L’homme religieux est plus « ouvert sur le monde » qu’ enseveli dans la nature (Hegel). Il peut alors connaître le monde, il vit des expériences infinies, la vie est sanctifiée, il se « cosmise », avance vers le nirvana. L’ouverture permet le passage, donc demande des rites d’initiation (mort et naissance sont liés, omniprésents). Le sacré est l’obstacle de l’homme moderne areligieux, mais la mort, la résurrection restent dans son inconscient au moins et il a besoin d’initiation, donc de pseudo-religion. Le symbole ouvre le Monde, aide l’homme à accéder à l’universel.


Le mythe et l’Homme (Roger Caillois)

Caillois tente dans cet essai annonciateur de toute son œuvre de saisir dans leur ensemble les multiples formes que revêtent les démarches de l’imagination. Le monde des mythes n’est pas homogène comme on a voulu le voir, l’Autre a sa place à côté du Même, le multiple à côté de l’un, si bien que tout système explicatif se montre insuffisant. Certes des structures sont mises en lumière, mais jamais la raison suffisante : la dialectique interne d’auto-prolifération et d’auto-cristallisation. La fonction du mythe ne saurait se comprendre selon un utilitarisme rationalisateur, mais davantage en parcourant le chemin biologique (puissance d’investissement de la sensibilité).
Il étudie alors les évocations de la mante religieuse, insecte ayant suscité la fascination s’il en est, établissant un lien biologique entre la nutrition et la sexualité dont il reste des traces chez l’homme : « ici une conduite, là une mythologie ». Nous sommes loin de l’instinct de conservation, mais plutôt de son pendant, l’instinct de mort. L’homme n’est donc pas isolé dans la nature, il obéit aussi aux lois biologiques mais elles déterminent alors la représentation, et non pas l’action, mais le mythe est alors l’équivalent d’un acte. Puis, s’intéressant au mimétisme : il ne peut avoir une fonction de défense, mais plutôt de poésie, de magie, si l’on peut dire. C’est en tout cas un luxe obéissant à la loi de Carnot : le monde tend vers l’uniformité. C’est un mouvement qui joint le besoin physiologique à l’image apaisante, elle-même réalisée par le besoin physiologique. Il en va de même de l’impératif de connaissance tendant à supprimer les distinctions. L’organisme n’est plus à comprendre comme étant dans le milieu, mais il est encore ce « milieu ».
A partir de la dynastie Tcheou, Caillois montre comme les sociétés s’organisent autour du mythe : par les lignes de force qui semblent régir uniformément la totalité du monde, l’inertie d’un côté, soustrayant l’être à sa chronologie sinon à son devenir, la passion de l’autre, exaltant vers un paroxysme dans une accélération qui en fait une chute. Simultanés, ces deux appels provoquent l’angoisse que les structures sociales apaisent par un rapport au temps non univoque confiant le sort à l’inertie ou à la passion. En Grèce, ce qui justifie les héros est moins leur victoire que le fait qu’ils aient eu à combattre.
De quoi subsistent les mythes dans les sociétés modernes ? La littérature (roman-feuilleton) a instauré une représentation de la grande ville si puissante que la question de son exactitude n’est pas posée : poétisation de la civilisation urbaine au moment de la révolution démographique. C’est un passage du Romantisme à la Modernité : intégrer dans la vie les postulations que les Romantiques se résignaient à satisfaire sur le seul plan de l’art. Il y a donc accroissement de l’importance de l’imagination, donc appariement au mythe alors que le Romantisme en était incapable. La conclusion est un pamphlet brillant contre le rationalisme et le positivisme.

dimanche 16 mars 2008

Pour un athéisme radical




La première version n'a rien de satisfaisant, je la publie cependant en espérant - même si j'en doute - qu'elle soit critiquée, ce qui m'aiderait à l'améliorer.


mardi 19 février 2008

Les sacralités républicaines

Sarkozy, d'une manière pour le moins surprenante (et pourtant prévisible pour peu que l'on ait porté attention à ses écrits), bouscule violemment un équilibre qui pourtant tient bien debout et qui a mis longtemps justement à acquérir cette stabilité, je veux parler de la laïcité. Cependant, au-delà des absurdités proférées (l'histoire de France revue selon la légende dorée du catholicisme, notamment, mais pas seulement) se pose la question d'une laïcité adaptée au XXIè siècle. En effet, n'en déplaise aux nouveaux clercs défenseurs inconditionnels d'une "laïcité à la française", seul modèle pur et parfait, universel et éternel à lui tout seul, la laïcité est une construction social-historique et comme telle, évolue ! Il ne s'agit donc pas canoniser Voltaire et de fermer le modèle sur lui-même, de le sacraliser, mais au contraire de penser les nouveaux problèmes qu'il rencontre et pouvoir y apporter des réponses adaptées : que l'on pense notamment à l'autonomisation de l'individu par rapport à la médecine et à l'école - les deux institutions qui, précisément, ont porté la laïcisation - pour se convaincre de la nécessité d'une réflexion renouvelée ; sans parler de l'évolution du paysage religieux du pays ni du rapport, en général, à la religion. Voici donc une introduction aux impensés de l'histoire du modèle républicain sur les 2 derniers siècles.

mercredi 9 mai 2007

Hé camarades...

Sarkozy Président. Il ne faut rien de plus que ces deux mots ce matin pour déprimer. Oh ! cela ne va pas bouleverser notre quotidien, non, mais se dire que l’on refaaaaait le match (©) joué ces cinq dernières années, en plus triste encore, ce n’est pas ce qu’il y a de plus réjouissant (comme dirait La Palisse). Pire encore, pour quelqu’un de gauche, est le constat que la droite « décomplexée » – dit-on, mais la droite tout court, finalement – est passée avec Sarkozy, c’est-à-dire la droite réactionnaire, l’ennemi héréditaire. Le coup est dur mais ce n’est pas le moment de se laisser abattre. Si les jeux sont faits, au son des mascarades, on pourra toujours se marrer…




Pourquoi cette défaite ? Déjà parce que l’adversaire était très bon, il nous faut le reconnaître :



Une rhétorique et une propagande que n’auraient pas renié Bonaparte.
Il a su réaliser en France ce qui s’est produit un peu partout pour les droites occidentales, qui se modernisent – si j’ose dire – en assumant pleinement leur conservatisme voire leur pulsion réactionnaire.
Alors le mur de cristal qui jusque là séparait la droite républicaine de l’extrême droite peut être abattu (vers un scénario à l’italienne : Berlusconi avec le post-fasciste Fini ?)

Nul besoin d’aller chercher d’autres points forts chez Sarkozy, ses défenseurs le feront bien assez et ce n’est pas mon propos. Ce que je souhaite mettre en évidence, c’est le rôle de la gauche dans cette débâcle. 2002 fut difficile à avaler, mais le possible redressement se faisait sentir… jusqu’à ce référendum du 29 mai 2005. Je ne veux pas revenir sur ce référendum pour lui-même, mais pour ce qu’il m’a fait ressentir : la gauche était coupée en deux, c’était une évidence, mais cette fracture était révélatrice de l’archaïsme de la gauche française, archaïsme qui était déjà criant, j’imagine, pour qui avait pris la peine d’observer les autres gauches européennes. Pendant toute la campagne, je ne comprenais pas mes contradicteurs de gauche qui allaient voter contre l’Europe – selon moi – concédons un « contre cette Europe-là » – selon eux. Mais cette Europe-là est celle bâtie depuis le début ! Ce qui signifie qu’il faut inscrire le refus dans le temps : la gauche du « non » ne voulait plus de l’Europe, désormais. Et c’est vrai, les temps avaient changé : nous sommes passés d’un monde industriel, d’une économie multinationale, à un monde post-industriel, une économie globale. Le monde changeant, les solutions pertinentes devaient à l’évidence changer, et c’est alors l’émergence de la social-démocratie, de la troisième voie, du modèle scandinave, du blairisme… Les pays européens se sont appropriés cette modernisation, mais pas la France. C’est ce qu’a mis en lumière ce référendum.






Prendre le train avec un peu de retard n’aurait pas été dramatique. Hélas ! le train n’a pas été pris. Le parti socialiste s’est démené pour produire son improbable synthèse du congrès du Mans. L’unité était retrouvée, les clivages dépassés, les meubles sauvés. La candidature Royal relève du même état d’esprit : faire bloc tout en laissant en retrait les « éléphants », apporter la rénovation et la liberté de ton pour rassembler de part et d’autre. Peut-être les dirigeants et les militants ont-ils vraiment pensé que cette stratégie pouvait fonctionner et que la gauche reviendrait au pouvoir. Et de fait, ce n’est pas passé si loin, le cataclysme de 2002 ayant en tout cas été évité. Mais non ! Ce dont la gauche avait besoin, c’était d’une profonde autocritique, d’une refondation complète, pas de réparer le Titanic avec du sparadrap.




Faute de cela, la gauche française n’a pas compris qu’elle se perdait, qu’elle ressemblait de plus en plus à la droite, qu’elle devenait conservatrice. Elle s’est trahie elle-même, en se laissant glisser sur la pente naturelle, de manière imperceptible, mais pourtant bien réelle. Ici je veux préciser comment je vois la gauche de façon à ce que l’on saisisse en quoi j’estime qu’elle s’est trahie. Si l’on suit la bipolarisation de la pensée humaine selon des anthropologues comme Roger Caillois ou Mircea Eliade, on obtient la dichotomie suivante :

- D’un côté le sacré, le pur, la vie, l’ordre, le Prince, l’essence, le yang, la droite
- De l’autre le profane, l’impur, la mort, le désordre, la multitude, l’existence, le yin, la gauche


Le hasard fait bien les choses (est-ce un hasard ?). Historicisons la séparation. Au sortir de la Révolution Française, Kant faisait remarquer que l’on entrait dans un temps linéaire (en opposition au temps cyclique), qui se dirigerait donc désormais dans une direction donnée, avec les possibilités de libertés que cela suggère. Il est alors facile de séparer des courants politiques :

- Les révolutionnaires qui veulent accélérer le déroulement du temps vers le Progrès
- Les progressistes (libéraux) qui veulent définir l’avenir dans la continuité
- Les conservateurs qui veulent freiner prudemment l’avancée
- Les réactionnaires qui veulent revenir en arrière


Les deux premiers groupes constituants la gauche, les deux derniers la droite. D’autres définitions sont possibles, très certainement, mais c’est celle-là que je trouve pertinente, et qui m’intéresse, parce qu’elle indique le rôle que doit tenir selon moi la gauche : regarder vers l’avenir, porter un projet progressiste et libéral, un projet de résistance à la pente naturelle du conservatisme, un projet de libertés individuelles, un projet de désordre social (éducation, culture, mobilités).



Au lieu de cela, la gauche s’est figée, au sortir des 30 Glorieuses, sur ses vieux dogmes (Etat-Providence) et ses vieux rêves égalitaires dont l’absurdité saute pourtant aux yeux. Des inégalités, il y en aura toujours, mais si la gauche parvient à créer les conditions de possibilités d’ascension et de mixité sociales, alors elle aura gagné. Sa mission est donc de rendre la société dynamique, puisqu’une société dynamique est une société qui s’ouvre, une société qui regarde vers l’avenir, qui permet les ascensions sociales, les parcours individuels originaux, qui tolère les différences, qui conquiert de nouveaux droits humains, en particulier pour ses minorités maltraitées. Certes, de cette ouverture, les plus riches et les plus puissants profitent le plus, au moins ne sont-ils pas les seuls ! au moins les pesanteurs et conditions d’immobilismes s’abattant sur les plus pauvres se perforent – partiellement seulement bien entendu. Au contraire, dans une société sclérosée, les plus riches et les plus puissants trouvent les moyens de se protéger et de limiter les dégâts, alors que les masses plus démunies, elles, voient les quelques portes entr’ouvertes se refermer, et c’est le retour des rancoeurs, des suspicions envers l’Autre, du racisme, des reniements des droits humains (et à commencer, bien entendu, par ceux des femmes, des minorités ethniques), des fatalités sociales, des exclusions durables.



Quel bilan en tirer ? Eh bien que la clé est donc dans le dynamisme socio-économique, et que celui-ci dépend de la capacité d’une société à s’ouvrir aux autres, à échanger, à commercer. L’objectif est de transformer une société-sablier en société-ballon de rugby : élargir autant que possible le goulot d’étranglement. Et justement, ce dont nous disposons dans le monde actuel nous le permettrait plus que jamais : l’Europe, la mondialisation dite libérale, le monde post-industriel : voilà ce qui devrait nous pousser à l’ouverture, au libre-échange. C’est notre présent, c’est notre quotidien. Le refuser, vouloir revenir aux 30 Glorieuses, aux solutions de l’époque… c’est céder à la pente du conservatisme. C’est ce que fait la gauche française.




Alors aujourd’hui que la gauche a perdu, l’heure ne doit surtout pas être à l’opposition à Sarkozy. Elle doit être à la résistance. Pourquoi ce vocabulaire ? Parce que nous ne devons pas nous opposer symétriquement à Sarkozy, ce serait accepter le diagnostic que la droite a repris à l’extrême droite en l’euphémisant. Ce n’est pas le rôle de la gauche que de parler de protectionnisme européen, de patriotisme économique contre les délocalisations, de ne parler de co-développement que dans la rubrique « lutte contre l’immigration » des programmes, de sacraliser la laïcité, etc. S’opposer à Sarkozy sur son terrain, c’est le renforcer d’une part, et c’est d’autre part ne pas voir à quel point nous sommes loin de nos valeurs. C’est donc le moment de changer de stratégie, de résister au conservatisme, de proposer un vrai projet de gauche. Il faut accepter le monde tel qu’il est et regarder vers l’avenir, accepter le monde post-industriel et la globalisation (dont nous profitons largement, soit dit en passant), ce sont les instruments de l’ouverture et de la remise en question, donc de l’avancée vers l’avenir.




C’est pourquoi aujourd’hui, il faut abandonner la France. Nous ne sommes plus Français, nous ne nous reconnaissons pas dans l’Identité Nationale que l’on nous servira, nous sommes des Humani-Terriens, nous sommes humanistes, mondialistes, écologistes. Nous avons besoin du Monde et nous voulons parler du Monde. Le cosmopolitisme, les métissages, les cultures, les échanges, les voyages : voilà ce que nous voulons porter. Notre rôle de Marianne rebelles est de montrer que oui, nous sommes plus jolis métissés. Durant ces 5 années, notre but sera de montrer que nous n’avons pas peur des Africains, des Musulmans, mais que nous voulons nous enrichir humainement, culturellement, à leur contact ; que nous na craignons pas la mondialisation, mais que nous voulons une ouverture réciproque permettant aux uns de se développer et donc de gagner en libertés, en droits humains, et aux autres d’innover pour continuer à avancer. Pour ces derniers, nous voulons trouver chez les Allemands, les Suédois, les Anglais, les Italiens de Romano Prodi, les Espagnols de José Luis Zapatero leurs solutions les meilleures pour adapter notre société. Pour les premiers, nous voulons que cesse le scandale de la mondialisation d’aujourd’hui : « libéralisme au sud, protectionnisme au nord » ou comment les plus riches, pour sauver leurs agricultures, maintiennent la tête sous l’eau les plus pauvres. Nous voulons une nouvelle impulsion de gouvernance globale, seule solution pour traiter les enjeux environnementaux et pour gérer les conflits qui rongent les rapports entre « civilisations ». En clair, nous voulons rendre évident ce besoin de Monde, ce besoin d’Europe, ce besoin de dépassement (sans dissolution) de la Nation ; il nous faut imaginer une mythologie-monde comparable à la mythologie nationale propagée avec le succès que l’on sait au XIXè siècle. Il nous faut rendre visible la culture-monde, les identités multiples et complexes, la littérature de voyage, le cinéma de voyage, la musique de voyage ; il nous faut promouvoir tout ce qui sert le dialogue interculturel, les échanges et les libertés gagnées par cette voie. Voilà comment nous entendons contrer la perception anxiogène du Monde qui est celle que notre société adopte aujourd’hui. Voilà comment la gauche pourra se retrouver, et donc rêver à nouveau, projeter à nouveau, innover à nouveau, gagner à nouveau. J’espère ne pas avoir usé du « nous » abusivement dans ce paragraphe.




Pour conclure, j’estime qu’il ne faut pas attendre cette rénovation des hommes politiques. Certes des possibilités de mouvements apparaissent : les antilibéraux ont la tentation de se regrouper, et la gauche réformiste a la tentation de regarder vers le centre qui lorgne lui-même vers le centre-gauche depuis son émancipation vis-à-vis de la droite menée par François Bayrou. A l’heure qu’il est, rien ne laisse présager du résultat de ces agitations. Peu importe ! A nous de mener la résistance, à nous de manifester notre humani-terrianisme, à nous de porter nos valeurs, de les apporter sur la place publique et d’en faire l’objet du débat, à nous de faire en sorte qu’on ne parle pas en 2012 d’identité nationale menacée, de déterminisme génétique, de protectionnisme, et d’autant de sujets dont la simple évocation signifie la défaite de la gauche. Nous avons 5 ans pour être constructifs. 5 ans pour réunir les conditions de possibilité de naissance d’une anthropolitique (appelée de ses vœux par Edgar Morin depuis 1965 !), c’est-à-dire faire revenir l’humain et pour cela l’ouverture au Monde, selon la magnifique phrase de Jean-Pierre Vernant que je ne me lasse pas de citer : « Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre. Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont. » Reconstruisons le pont…

jeudi 12 avril 2007

Vers une culture-monde ?




Mercredi 04 avril, Lyon, salle du Ninkasi : en route pour la joie du concert d'Interzone [1], le duo composé de Serge Teyssot-Gay et de Khaled Aljaramani. Pour un adorateur de Noir Désir, voir jouer son guitariste est un événement en soi, mais la musique proposée avec son acolyte syrien en est un autre. Et pourtant, il aura fallu l'annulation d'Arcade Fire quelques jours plus tôt pour que je remarque cette tournée d'Interzone - un mal pour un bien.



Ainsi m'y voilà. La première partie est assurée par un groupe de la région lyonnaise dont je n'avais jamais entendu parler : Antiquarks [2]. Quelle surprise ! Un batteur-chanteur (Richard Monségu) et un joueur de vielle à roue (Sébastien Tron), c'est déjà surprenant, mais leur prétention à jouer ce qu'ils appellent de la "musique interterrestre" l'est encore plus. Et avec quelle réussite ! Ils nous font en effet voyager pelle-mêle avec les peuples nomades asiatiques qui font peur malgré leurs intentions nobles car ils étrange(r)s, un pirate humaniste qui aurait rencontré Montaigne et Bartolomé de las Casas, dans le désert avec les Touaregs, dans l'Espagne obsédée par la limpieza de sangre, etc. Tout cela servi par une musique originale, inventive, variée, qui nous transporte à travers la Terre. Impressionnant. Alors quand arrive Interzone, nous sommes prêts à poursuivre le voyage. Et nous n'en serons pas déçus ! Loins de tomber dans un consensus mou, une neutralisation respective de leurs techniques et de leurs instruments, les deux compères, grâce à une complicité éblouissante, parviennent à tirer le meilleur - ou plutôt peut-être l'inédit, mais cela revient au même - de leur jeu, ils paraissent se lancer des défis, l'un répondant à l'autre et vice versa. Leur plaisir de jouer est éclatant et la salle l'incorpore en plaisir d'y assister - comme quoi il n'est pas forcément nécessaire de parler pour communiquer. Ce concert aura donc été un moment d'une rare intensité, mêlant si parfaitement virtuosité et originalité, différences et échange... quel rafraichissement dans un paysage musical - et ceci n'engage que moi - bien morne tant le rock semble tourner en rond.


J'en arrive donc au vif du sujet. Une fois passée l'émotion de ce concert, les idées ont fusé : cette musique en "libre-échange", ou "interterrestre", en tout cas qui voyage partout autour du monde, tente de faire connaître, ou comprendre, les autres peuples, qui appelle au dialogue comme meilleur moyen de se dépasser soi-même... cette musique est hypermoderne - ou postmoderne ou ultramoderne voire de modernité tardive car le qualificatif change selon les auteurs - et constitue à mes yeux la réponse aux angoisses du temps présent. L'historien Jean-Pierre Vernant disait : "Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre. Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont." [3] C'est ce qu'accomplit cette musique, et ce à un moment où la mondialisation est jugée angoissante par tous les bords car elle écraserait les cultures et/ou les identités. Alors que la mythologie nationale est en crise, une mythologie-monde est-elle sur le point d'émerger ?


Depuis longtemps, pourtant, le temps du monde semble être arrivé. Fernand Braudel est peut-être celui qui en a le plus brillament parlé [4]. C'est sous le signe du capitalisme que le monde s'unifie entre XVè et XVIIIè siècle, et c'est le progrès de l'économie d'échange en soubassement qui permet le capitalisme. Braudel utilise donc cette expression d'économie-monde. Aujourd'hui que l'économie est globalisée, il faut se demander si l'économie du monde devient une économie-monde : forme-t-elle un tout économique ? Des travaux d'économie et de géographie semblent y répondre par l'affirmative, parfois un peu vite peut-être [5]. Toujours est-il que cette mondialisation dite libérale paraît pour le moins destructrice, et si je ne partage pas ce diagnostic négatif, il me semble que la réalité d'un système économique mondial ne se dément pas, même si les interdépendances ne sont parfois qu'à l'état de bribes, en tout cas discontinues, laissant place - plus que nécessaire - aux protectionnismes, aux frontières, etc.


Admettons l'économie globale. Il y a également ce qu'on pourrait appeler une philosophie-monde. Elle n'émerge certes pas durant ces dernières années. Que Montaigne défende l'humanité des cannibales, que Montesquieu écrive du point de vue persan, il faut y voir la méthode comparative, l'auto-critique qui ne saurait se développer sans voyage, sans traversée des frontières vers l'autre, sans volonté - et possibilité - d'échange. Et Nietzsche : "on feint de ne pas voir - à moins qu'on en donne une interprétation arbitraire et mensongère - les signes qui avancent avec le plus d'évidence que l'Europe veut s'unifier." [6] Ce qui valait pour l'Europe vaut aujourd'hui pour le Monde. Du moins peut-on en percevoir les éclairs, les instantanés, comme le fait Edgar Morin dans Terre-Patrie par exemple. Il y a communauté de destin terrestre, mais de cela nous ne prenons conscience réellement qu'en cas de catastrophe : qu'un tsunami ravage l'Asie du sud-est et se fait jour un élan mondial de solidarité, qu'Al Quaeda détruise le World Trade Center, et c'est l'effroi un peu partout, etc. Le fait est que les grands enjeux sont mondiaux, interdépendants :

- l'écologie

- les droits de l'être humain

- la laïcisation / sécularisation

- le développement économique

- les inégalités sociales et spatiales...


Il y a donc besoin de Monde. Mais le Monde paraît aliénant, déstructurant, destructeur. Cette vue me semble réductrice, et je reprendrais à mon compte la pensée de Nick Couldry selon lequel la globalisation homogénéise certes la façon d'exprimer ses différences, mais ne les abolit pas [7]. Mais alors, pour éviter les échecs d'un internationalisme abstrait, il convient de faire appel à ce que j'ai appelé une mythologie-monde. Le succès du nationalisme a surtout résidé en ceci qu'il a su créer une mythologie nationale (nos ancêtres les Gaulois, Jeanne d'Arc, culte des grands hommes, fête nationale, surtout monuments aux morts) [8]. Or la pensée mythologique, loin d'être la manifestation d'une civilisation arriérée, est tout aussi utile que la pensée rationelle [9]. Aujourd'hui, nier les localismes, les nationalismes pour ne penser qu'à la communauté de destin ne mènerait à rien. Les cultures du monde sont d'une préciosité infinie, et c'est d'elles que pourrait naître une culture-monde qui ne les abolirait pas, mais au contraire s'en nourrirait. Une culture-monde pourrait déterminer un référentiel commun, une unité dans la diversité, faire valoir le Monde, la communauté de destin de l'humanité sous son beau jour, faire naître une mythologie-monde capable de répondre aux angoisses suscitées par la mondialisation qui serait alors vue sous un jour nouveau.


Et les signes ne trompent pas. Ainsi ai-je débuté cet article par la "musique interterrestre", ou musique-monde. Aussi pourrais-je citer le cinéma-monde, dont l'exemple le plus brillant me venant à l'esprit est celui d'Alejandro Gonzales Inarritu, et notamment son dernier film, Babel, montrant les interdépendances de destin autour du globe. Et puis, comment ne pas parler de cet appel de 44 écrivains en faveur d'une "littérature-monde en français" ? [10]

Le monde revient estiment-ils. Et c'est la meilleure des nouvelles. Il s'agit,
d'après eux, de rattraper le retard de la littérature française sur les Salman
Rushdie, Kazuuo Ishiguro, Ben Okri, Hanif Kureishi ou Michael Ondaatje... Une
littérature de voyage, d'échange, d'identités multiples coexistantes et qui, au
lieu de s'annuler, s'enrichissent mutuellement. Ils ne soucient pas d'un quelconque "impérialisme culturel" [...] c'est à la formation d'une constellation que nous assistons, où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l'imaginaire, n'aura pour pour frontières que celles de l'esprit

Michel Le Bris et Jean Rouaud dirigeront en mai un ouvrage intitutlé Pour une littérature-monde chez Gallimard.


N'est-ce pas là une réponse au désarroi de la gauche dépossédée de ses utopies et qui ne peut se définir que comme anti-libérale, contre un système, et non pas pour un autre monde défini. Faute de cette culture-monde, cette gauche n'a d'autre choix que de résister à ce qu'elle juge néfaste, en courant alors le risque de ressembler à la droite. La campagne électorale à laquelle nous assistons est davantage un concours à celui ou celle qui ressemblera le plus à Astérix résistant à l'envahisseur qu'à un débat dont le centre serait les valeurs humanistes. Car enfin ! qui à gauche pourrait désapprouver Spinoza quand il explique que pour se préserver, nous devons nécesserairement préserver les autres, et donc que la base du comportement éthique est l'altruisme [11], et par voie de conséquence l'échange, le mondialisme ? Certes le processus produit autant de dégâts que de progrès, mais comme le dit le poète Hölderlin,

Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve

Si au XVIIè siècle, on avait peur de la fuite des métaux vers l'Orient, nous avons peur aujourd'hui de la fuite des entreprises. Braudel expliquait que cela revenait à se plaindre de perdre ses boulets après avoir bombardé une ville... Pour contrer cette peur de l'inconnu, il nous manque les Balzac et Baudelaire contemporains [12], il nous manque une nouvelle mythologie, il nous manque une culture-monde. Ce bien modeste article espère la rendre un peu plus visible ...


[1] Myspace de Serge Teyssot-Gay
[2] Site d'Antiquarks
[3] C'est ainsi qu'il conclu La traversée des frontières
[4] cf. Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVè-XVIIIè siècle paru en 1979 ou la présentation qu'il en fait dans La dynamique du capitalisme.
[5] cf. par exemple P. Veltz, Mondialisation, villes et territoires ; C.-A. Michalet, Qu'est-ce que la mondialisation? ; D. Cohen, Richesse du monde, pauvreté des nations
[6] Aphorisme 256 de Par delà le bien et le mal
[7] cité par Eric Macé in Les imaginaires médiatiques
[8] cf. l'ouvrage dirigé par Pierre Nora : Les lieux de mémoire
[9] Edgar Morin, Le paradigme perdu : la nature humaine
[10] publié dans Le Monde le 16 mars 2007
[11] Spinoza, L'éthique. cf. également le livre du neurobiologiste Antonio Damasio : Spinoza avait raison
[12] Roger Caillois, Le mythe et l'homme