Affichage des articles dont le libellé est Genet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Genet. Afficher tous les articles

mercredi 12 septembre 2012

Lettre ouverte à Monsieur Millet

Monsieur Millet,

Permettez-moi de vous appeler Monsieur, j'y suis quasiment contraint par d'étranges forces qui me poussent au respect, plus encore que par mon souci, toujours présent, de la Bienséance. 

Une armée de fantastiques Géants, venus aussi bien de l'ouest que de l'est, du haut et du bas, vous attaque, courageusement, à mille contre un. Nous commençons à les bien connaître, ils nous surprennent pourtant éternellement, capables de surpasser leurs exploits à chaque bataille - et ils en mènent, des batailles. C'est qu'ils ont la machinerie moderne pour les conduire, alors que notre pauvre, pauvre, Rossinante commence à fatiguer. 

Je suis de gauche démocrate anti-raciste et internationaliste. Tout devrait donc me pousser contre vous, et dans le camp du Bien, des belles personnes, des bienpensants, des honnêtes gens, des gens de bien, et pourtant : non. Eux aussi se proclament cependant de gauche, démocrates, anti-racistes, internationalistes. 

Je le répète, les honnêtes gens en mènent, des batailles. J'ai pu comprendre, au fil des années, et des défaites, qu'ils ne parlaient pas la même langue que moi. 

Ça a débuté comme ça : Edgar Morin était attaqué pour "incitation à la haine raciale". Et pourquoi pas Gandhi, tant qu'on y est ? D'autres affaires, innombrables, du même acabit, avant et après l'affaire Morin, firent monter la crispation. Le cas Dieudonné est exceptionnel : un métis qui se pense comme tel (donc un pont entre deux continents, deux cultures, donc une négation vivante du racisme) dont le patronyme est devenu synonyme de racisme, quoi de plus tragi-comique ? Mais l'histoire est pleine de ces grands renversements, de ces transferts. Il est facile d'accuser l'Autre d'être ce que nous ne voulons pas voir que nous sommes.

Je ne vous avais encore pas lu. Je vous avais entendu, je crois, dans l'émission Ce soir ou jamais, à propos de cette désormais fameuse complainte du seul blanc. Je n'en avais rien pensé de particulier, si ce n'est que c'est une chanson qui ne peut me toucher. Je ne suis pas attentif à ces détails, je ne les remarque pas, et je suis incapable de réduire un individu à une quelconque communauté. Je crois que je suis nietzschéen par réflexe : dans "Deviens ce que tu es", le terme important est "deviens". Un Homme à la peau noire n'est pas noir tant qu'il ne l'est pas devenu. Sous le regard éhonté du colonisateur (lequel était de centre-gauche, ce conflit idéologique ne date pas d'hier, et j'estime ainsi mon positionnement tout à fait cohérent dans ma critique du racisme et du colonialisme depuis Jules Ferry jusqu'à SOS Racisme), il est devenu nègre. La négritude et le jazz font plus pour ridiculiser le colonialisme que toute la bienpensance anti-raciste réunie - et pour cause !

Ce qui m'intéresse donc chez les autres, c'est leur devenir, leur liberté, pas leur passé ni leur communauté. Je suis d'ailleurs tout à fait infirme quand il s'agit de décrire une personne, avant que cette personne ne m'ait révélé sa façon de se décrire. Quand bien même, je vis dans un quartier assez peu blanc, idem dans mon travail, je n'écoute quasiment que de la musique de nègres et de bougnoules, et j'aime ça. Je suis, je l'espère, curieux de l'Autre, et les ponts historico-géographiques qui nous permettent de les rencontrer, de les connaitre, c'est là une chance. Je ne me suis jamais interrogé, en tant que "seul blanc", et même après réflexion, ça me paraît tout à fait incongru. Obama est plus blanc que Jean Genet, non ? Ah ! j'exagère ?! C'est à cause de Nabe.

Vous enfoncez d'ailleurs le clou, cet été, avec vos pamphlets, et toujours la complainte du seul blanc. Mais cette fois-ci, l'acharnement médiatique contre vous dépasse l'entendement. Toute la bienpensance déglinguée rivalise d'abjection. Tout y passe : vous faites de Breivik un héros, vous êtes raciste, vous insultez la mémoire des victimes, vous êtes fasciste. Des témoins vous auraient vu à plusieurs reprises chez Marc Dutroux, et des amis d'enfance déclarent - horresco referens ! -  que vous torturiez déjà des chats pendant les récréations à l'école. 

Je ne supporte plus ces médiacrates, leur propagande et leur tartuferie, de laquelle Molière lui-même s'étonnerait. Il me fut surtout pénible d'encaisser la chronique de Fabrice d'Almeida sur France Inter, lui qui est historien, et spécialiste des médias et de la propagande. Il est lugubre, lugubre de penser qu'il peut, malgré cela, servir la plus infecte soupe propagandiste sauce Val, préparée du mélange Millet, Dieudonné, Faurisson, Céline, avec pour résultat une clownerie iconoclaste et néanmoins nazifiée.

Quant au coup de grâce, c'est bien entendu au journal Le Monde qu'il revenait de le donner. Après les sous-fifres de itélé, des Inrocks, et compagnie, c'est la maison-mère qui attaque. Trouver 119 écrivains, 119 écrivains !... pour fustiger avec Annie Ernaux votre "fascisme", aucun écrivain au monde n'aurait pu l'imaginer. Cette fois-ci, les choses sont claires, le fond est touché, la partie est terminée, Babylone est brûlée, en cendres. Les mots n'ont plus de sens. La guerre c'est la paix. 

Ils s'y mettent à 119, et pas un, pas un, pas un de ces 119 écrivains n'a compris l'ironie du titre, ne sent que l'anéantissement de la littérature par le Nouvel Ordre moral, selon votre expression, est la condition sine qua non de l'émergence d'un Breivik, et donc que la situation logique, non ironique, voudrait que ce soit un cultureux mondain et mondialiste qui fasse l'éloge de Breivik. Quant à l'écrivain, dinosaure de la littérature, les faits lui ayant donné raison (la montée de l'insignifiance conduisant entre autres à des pratiques terroristes monstrueuses), il ne peut que redoubler de virulence dans ses alertes, ce que le Nouvel Ordre moral, pour se perpétuer, ne peut que prendre comme une justification et un éloge du monstre terroriste. Le piège est terrible, et magnifiquement déjoué par l'ironie de votre titre.

Pas un de ces 119 écrivains n'a le moindre commentaire à faire sur le contenu de vos trois pamphlets. L'histoire littéraire du XXe siècle, la théorie du Spectacle, celle des simulacres de Baudrillard, le rôle de Mai 68, les relations entre les médias, le Culturel et la politique, l'industrie culturelle, l'illusion démocratique, la surestimation totalitaire, Lévi-Strauss, René Girard, rien, il n'y a rien de pertinent à dire. En un sens, je m'en félicite, et vous aussi, assurément, c'est toujours ça de "débat" et de "commentativite" en moins.

La littérature, la langue, l'altérité ? il n'y a personne non plus, ces sujets n'existent pas. Il est beaucoup plus important de chasser le racisme. Pourtant, en cherchant bien, le racisme pourrait être trouvé là où ils ne l'attendaient pas. Vos livres transpirent en effet d'une idée centrale : la défense de l'altérité et la critique de l'indifférentiation. Vous pleurez la disparition de l'Autre. C'est du racisme, ça ? C'est d'extrême-droite, ça ? Si on prend cette propagande au pied de la lettre, cela signifie alors que l'anti-racisme, c'est la tolérance de tous (ceux qui boivent du Coca, écoutent de la pop, et lisent le Da Vinci Code). Quel magnifique exploit que de tolérer le même ! Quel humanisme ! Quel raffinement ! Si j'osais, je citerais la première phrase de Bagatelles pour un massacre. Boum ! Vrang !

Vous vous affirmez au fil des pages comme défenseur de la biodiversité des idées et des cultures. Grâce notamment à Péguy, j'en comprends bien les implications. Je me disais internationaliste - mais pour aller à la rencontre, et au-delà des nations, il faut bel et bien que les nations existent. L'inter-nationalisme, ce n'est pas le mondialisme, c'en est le contraire : l'échange dans l'altérité d'un côté, et la communication globish de l'autre. 

J'en finis, maintenant. Les honnêtes gens ne sont pas démocrates, ils sont voltairiens ; ils ne sont pas internationalistes, ils sont mondialistes ; ils ne sont pas de gauche, ils sont l'instrument de résignation sociale du capitalisme financier. Pasolini nous répèterait que là est le vrai fascisme. C'est pourquoi il est extrêmement important pour eux que leurs opposants passent pour fascistes, d'extrême-droite, racistes. 

Nous le savons. Soyons les plus forts. Enfilons le heaume de Mambrin. Et en avant !

"En avant. […] Puissé-je ne rien garder à mes semelles de tout ce que je quitte, et ne rien emporter que mes belles douleurs, mes belles conquêtes, toutes mes victoires sur moi-même en tant de combats où j’ai été vaincu selon le monde, défait par la laideur et révolté par le bruit. […] En avant !"
André Suarès

Très cordialement,

mardi 13 octobre 2009

En attendant Nabot

J'espère qu'il n'est pas le nouveau Godot, mais tout indique le contraire. Marc-Edouard Nabe entend apparemment mettre fin à ses démêlés avec le monde des lettrés qui ne lui ont rien épargné en 25 ans. Sans éditeur, il a enfin récupéré les droits de ses anciens livres et va désormais s'éditer lui-même. L'Art s'émancipe du monde de la culture. Quelle meilleure nouvelle ? Pour ma part, je pourrai donc enfin lire la grosse moitié de son œuvre aujourd'hui introuvable. Avant de suivre la suite des aventures. Extrait de son interview dans la revue Médias (N°22, Automne 2009) :

Mais si, aujourd’hui, vous annonciez que vous cherchez une maison d’édition…

Je ne cherche pas d’éditeur. Qu’ils aillent se faire foutre. J’ai passé un cap. C’est moi qui ne veux plus d’éditeur. Je ne veux plus être dans ce système. Je suis une sorte de pionnier, petit et modeste, qui veut concevoir une nouvelle façon pour un écrivain de s’exprimer dans sa société.

[...]


Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Il faut sortir de la structure, du système. Le véritable ennemi de l’écrivain, ce n’est pas la société, mais le milieu littéraire lui-même. Et c’est pareil pour les autres arts. C’est le milieu de la peinture du XIXe siècle qui a entraîné Van Gogh à se couper l’oreille. C’est le milieu du jazz américain qui a fait crever de faim Bud Powell ou Thelonious Monk. Actuellement, le milieu littéraire est notre ennemi à nous, écrivains. L’éditeur, le diffuseur et le libraire sont trois parasites du livre.


Et comment fait-on pour se passer de ces trois-là ?

Je viens de gagner mon procès contre Le Rocher et j’ai récupéré tous les droits de mes livres, je peux en faire ce que je veux. Pas question de les remettre dans le circuit. Si ça amuse d’autres écrivains de continuer d’accepter de ne toucher que 10 % de leur travail, ça les regarde. Moi je suis davantage pressé de vivre de ce que je crée, le milieu éditorial m’excusera. Alors, j’ai décidé de m’éditer moi-même. En cliquant sur marcedouardnabe.com, vous pouvez dès à présent acheter mes livres anciens et surtout celui, inédit, que je sors ces jours-ci.


Voilà. Tout était prévu pour le 15 septembre, il y a manifestement du retard. Mais on peut attendre. Bientôt le Vingt-huitième livre de MEN ! Pour patienter, on peut toujours regarder les quelques émissions qu'il a faites, notamment chez son ami Taddeï, quasiment le dernier à l'inviter. Il y a une émission sur l'Afrique que je trouve particulièrement savoureuse. C'était il y a quasiment deux ans, après l'affaire de l'Arche de Zoé et l'annulation du Paris-Dakar. Jacky Mamou puis Bruno Saby sont un peu seuls sur ce plateau, mais la charge de tous les autres contre l'impérialisme occidental est vraiment magnifique.

Nimrod et Nabe, sur Genet, la mascarade, les dominants / dominés :


Bricmont contre l'idéologie de l'ingérence :


Brauman sur le mot génocide :


Contre le Dakar :

lundi 14 septembre 2009

"Il manque Ahmad Jamal, mais on a essayé de continuer la lutte"

C'est difficile de parler d'un concert, sans véritablement avoir d'intérêt, et plus encore quand on a l'impression qu'il n'y a pas de mots, et quand bien même, on n'aurait pas l'écriture pour les exprimer. Je m'y sacrifie malgré tout ; parce que les mots musicaux de cette soirée ne doivent pas tomber dans l'oreille de sourds, uniquement. Voici donc le compte-rendu du concert de clôture du Festival Jazz à la Villette.


Dimanche 13, 13h13. ça s’inventerait, mais ce n’est pas le cas. La nouvelle tombe – aïe ! j’ai mal. En raison de difficultés logistiques, Ahmad Jamal n’a pas pu quitter Bogota à temps – à temps pour rejoindre Paris où il devait jouer pour un concert historique. Le mot n’est pas galvaudé, car le dieu vivant du piano joue essentiellement en trio, depuis cinquante ans. Ce soir, il se présentait dans une configuration inédite, avec deux souffleurs ; et, quels souffleurs ! Yusef Lateef. Archie Shepp. Excusez du peu. Deux dieux vivants du saxo. Jamal ils n’avaient joué avec jamais. C’était ici… maintenant… l’occasion unique… c’était ce soir (ou jamais), ce fut ce soir où Jamal ?

Il faut encaisser la déception ; mais, il est facile d’admettre que le plateau demeure exceptionnel. L’ahuri qui se serait plaint il y a deux siècles de ne voir que Mozart et Haydn ensemble, sous prétexte que Beethoven était aussi annoncé pour compléter la trinité, aurait bien porté son qualificatif substantivé.

Il est 21h quand les artistes entrent en scène. Yusef en avant-dernier : avec ses 89 ans, il se dépêche de mettre du temps à s’asseoir. Archie, enfin. Avec son chapeau, la classe à l’état pur. Il prend la parole. « Malheureusement, Ahmad Jamal n’est pas là […] mais on continue la lutte… avec le légendaire… Yusef Lateef ! »

Parce que c’est bien d’une lutte qu’il s’agit. Plus tard, Archie parlera de sa grand-mère, de l’esclavage – ils n’avaient pas d’instruments, alors ils tapaient sur leur corps pour jouer de la musique. Démonstration de son batteur à l’appui, c’est édifiant. C’est Hambone. C’est la révolution. Oui, this is [their] music comme l’affirmait Ornette, lui aussi au programme du festival, quelques jours plus tôt, d’ailleurs. Shepp se met alors à chanter, qu’il sent la souffrance dans les yeux de Grand-Mère ; et, les plus analphabètes des sentiments eux-mêmes ressentiraient l’âme de cette musique qu’est le jazz : le jazz n’est pas noir, il est nègre. Avoir la peau blanche ou noire, ce n’est qu’une donnée de la biologie, anecdotique si l’on en croit la génétique des populations. Mais être nègre, c’est un attribut social, on l’est parce que le colon existe. Le jazz prend le parfait contrepied du colonialisme, comme les acteurs de la pièce de Jean Genet, d’ailleurs (Les nègres). Les vaincus se jouent des vainqueurs à leur propre jeu, se marrent de leurs mascarades.

Or, si l’esclavage est aboli ; et, si les colonies sont démantelées (du moins pour les physiciens de la géopolitique tenant la Cisjordanie pour quantité négligeable), la lutte continue. La servitude ne prend plus sa source dans les monts de la politique, mais dans ceux de l’économie et de la culture. L’un et l’autre se renforcent mutuellement. On exploite, on lamine ; mais, on verse des larmes de crocodile supposées remplir des puits – en forme de tonneau des Danaïdes – en Afrique. Et en effet, les larmes tombent dans le puits. Le crocodile aussi. C’est un grand bouffeur de nègres, hop !... hop !... hop !... il prend ça pour d’étranges fruits.

L’histoire est trop connue – comment le rock a vampirisé le jazz et le blues. Précisément, le vampire se vampirise en vampirisant. Le rock a tout piqué – tout sauf l’âme. La culture pop est une culture d’athées. Athées, je veux dire capitalistes. Cette équivalence aussi est trop facile à démontrer. Et c’est dans ce monde de morts-vivants que Michael Jackson peut se promener dans le cimetière et s’assurer le statut de génie de la musique du XXe siècle, au même titre que les Beatles et Elvis. On peut affirmer cela, aujourd’hui, sans risque courir d’être écartelé en place publique pour blasphème. C’est même le contraire : celui qui le contestera sera jugé comme un vil provocateur à conspuer. Mais laissons le rock qui, né d’une dégradation, la poursuit sans cesse : de Led Zep’ à Coldplay, il y a une certaine* perte de qualité certaine* (* rayez la mention inutile).




Le sujet, c’est un autre genre d’athées, pas les progressistes technicistes scientistes ; non, les artistes amoraux et spirituels de la révolution permanente et du renversement des valeurs. Post-scriptum intégré : Dieu n’a rien à voir dans ces définitions des athéismes, et si cela vous étonne, pensez que l’autre l’a hurlé : Dieu est mort.

En l’espèce, la lutte dura pas moins de 2h30. Au pied levé, Wayne Dockery (contrebasse), Steve McCraven (batterie), Leon Parker (percussions) et Tom McLung (piano), ont remplacé Ahmad Jamal et ses acolytes. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont été à la hauteur de l’événement, et ce n’était pas tâche facile. Comment ne pas regretter, toutefois… laissons les regrets. Quatre morceaux sont joués, quatre morceaux qui se méritent parce qu’ils sont longs, complexes, difficiles à mettre en place, épuisants aussi, jubilatoires finalement. Le fond mérite l’effort que la forme impose : tout est là. Ça polyphone à tout va, Shepp et Lateef jouent parfois au ping-pong avec des raquettes en forme de saxophones : ce sont les meilleurs moments. Lateef semble tour à tour grand-père des montagnes marocaines, fakir indien, ou pygmée jouant de la flûte dans la forêt (spéciale dédicace à Dieudonné : part 1 et part 2), et finalement grand nègre dieu du saxo. Il délaisse pourtant régulièrement son saxo, comme lors du coup d’envoi du concert qu’il donne à la flûte, pour une multitude d’instruments à vents. Ce ne sont que bouts de bois, bambous, cuivres, peaux de serpents, cannes à sucre, quelle importance ? La profusion de sons différents nous transporte : c’est un oriental avant tout.

Quant à Shepp, il veut laisser la vedette, mais il n’est pas en reste. Même quand il ne joue pas, il assure. Par exemple quand il se trouve bien malin à devoir ouvrir une fermeture-éclair pour récupérer sa clarinette. Chez Simenon, la fermeture-éclair suffit à confondre un meurtrier. Mais porter atteinte au solo de Lateef, c’est une autre histoire… quoiqu’il en soit Archie se fait discret. Shepp chante peu, mais lorsqu’il s’y colle, les oreilles de beaucoup de chanteurs sifflent tant il les surpasse. Il est impressionnant et quasi-monstrueux. C’est l’apothéose de fin de concert. Lateef se lève, mais au lieu de saluer, il prend le micro et se met à son tour à chanter ! Qu’il veut rejoindre l’autre côté de la rivière, même si celle-ci est profonde, sauvage, etc. Quel moment ! Quelle voix, encore ! Shepp reprend la parole : « Il manque Ahmad Jamal, mais on a essayé de continuer la lutte… » Mission accomplie. Les mots de pianiste, les mots de saxophonistes, les mots de bassiste, les mots de percussionnistes auront été entendus ce soir.

Ils s’en vont, et reviennent pour le rappel de derrière les fagots : aux petits oignons ils nous cuisinent, aux anges nous sommes, tout le rappel durant une standing ovation ils reçoivent. L’impression commence à se dégager que rien ne pourra les arrêter. Et pourtant si, ils s’arrêtent. Mais l’ovation, elle, ne s’estompe pas. On en serait presque honteux de demander un nouvel effort à ces vieux artistes ; mais ils en sont touchés, je crois. Ils reviennent donc pour un second rappel, plus calme et émouvant après le très festif premier. Cette fois, c’est terminé. La scène s’éteint, la salle s’allume, le public enchanté s’en va. Sauf que, deux minutes plus tard, Lateef revient, dans le noir, seul, pour aller chercher ses instruments – comme s’il n’avait pas pu envoyer quelqu’un… Et ce qui devait arriver arriva : il s’assied, souffle dans sa flûte, provoquant l’hilarité et les applaudissements de ceux qui restent… alors il se lance dans un long solo à la flûte, magistral. Puis, un petit coup de hautbois. Mais non, quand même pas : il se contentera de passer de longues minutes à dédicacer des albums, serrer des mains et saluer. Comment avait dit Archie, déjà ? Légendaire ?

jeudi 30 juillet 2009

Pas d'Equerre II

Eh bien oui, Pas d'Equerre a survécu à une première glaciation et entame donc sa période II. J'aimerais toujours mener à bien le petit Horresco Referens, mais c'est reporté sine die.


Beaucoup de choses en suspense... Il faudra bien un jour parler de livres qui resteront très importants dont je vais faire l'énumération des auteurs pour me souvenir qu'il me faut y revenir : Léon Bloy (pour Le Désespéré ; et Exégèse des lieux communs), Georges Bernanos (Monsieur Ouine), Antonin Artaud (Héliogabale ou l'anarchiste couronné), Jean Genet (Le Bagne, Les Nègres), le comte de Lautréamont (Les chants de Maldoror), Luigi Pirandello (Un, personne et cent mille), André Suarès (Voyage du Condottière), tous récemment lus ; mais aussi les livres de Marc-Edouard Nabe ; et je ne crois pas avoir mentionné Louis-Ferdinand Céline, pourtant lu il y a plus longtemps, non plus... A chaque fois transpercé par l'Oeuvre.


Et que dire des mystiques persans ? Hussein Mansour al-Hallâdj (son Diwân est fabuleux) ; ou Djalâl od-Din Rûmî dont je vais attaquer le deuxième tiers du considérable Mathnawi (La Quête de l'Absolu). Qu'en dire ? Réponse à la fin de l'été, sans doute...

lundi 12 janvier 2009

Le possible est plus riche que le réel ?

C'est Ilya Prigogine qui disait "le possible est plus riche que le réel". J'aime beaucoup cette phrase. Allez, je jette en pâture quelques noms, quelques commentaires peut-être, dans le seul but de ne pas les oublier d'ici à ce que je puisse me pencher plus sérieusement sur leurs cas.


Commençons par le dvd Cinéastes à tout prix de Frédéric Sojcher. Ce documentaire est consacré à trois cinéastes belges, quasiment privés de moyens, et qui tournent en Don Quichotte du cinéma. Ils sont parfaitement mégalos, et peut-être un peu psychopathes... et c'est ça qu'est bon, comme on dit. Ils s'appellent Max Naveaux, Jacques Hardy, et surtout Jean Jacques Rousseau (sans tiret, et ce n'est pas un pseudonyme), cinéaste de l'absurde par excellence dont Le diabolique Docteur Flak par exemple débute par un écriteau "20 ans après" ! Ce n'est que surréalisme, delirium tremens et créativité débordante. Et, que ça ait quelque chose à voir ou non, que ce soit surréaliste, pataphysique, ou quichottesque, je crois utile de parler de toutes ces choses grandes et magnifiques à découvrir., celles qui prouvent, comme le disait Albert Aycard, que la réalité dépasse la fiction.


La musique inaudible (si ce n'est par les chiens) de Michel Magne ; l'institut des mécontents (une fois qu'ils y entrent, les voilà contentés !) ; Le Petit Silence Illustré, la revue lancée par Jacques Sternberg, la seule revue qui n'a "strictement rien à dire" ; le catalogisme de Léon Bopp, philosophie de l'omnipotence ou logique qui englobe toutes les logiques existantes ou non - c'est pourquoi il termine toujours ses phrases par "etc.", cet etc. prouve à quelles tâches immenses il s'attaque. Et que dire de Cami, "plus grand humoriste in the world" disait Charlie Chaplin (excusez du peu) et de son M. Rikiki ? Résumons-nous : plus on avance, plus on recule. C'est tous azimuts qu'on a envie de s'élancer, pour combler ses considérables lacunes culturelles. C'est bien ce qui est effrayant.


Il me reste 300 pages à lire pour finir le premier tome des Chroniques de Vialatte. Je profiterai de l'occasion pour lire une petite rafale d'Alfred Jarry, l'inventeur de la 'Pataphysique dont un collège s'est investi en son honneur en 1948. La richesse de ce mouvement, dégagé dans tous les sens du terme dégagé et du terme sens, comme disait l'autre, est sans limite, semble-t-il. La 'Pataphysique est la science du particulier quand il ne saurait y avoir que science du général ; la science des solutions imaginaires. L'absurde y a certes toute sa place, mais ce n'est pas la négation du sens qu'elle pointe du doigt, mais sa surabondance. Tout vient du principe épicurien de clinamen, que les théoriciens du chaos n'ont fait que redécouvrir. C'est l'infime déviation des atomes qui permet au monde d'exister et à l'homme de n'être pas entièrement déterminé. Une notion dérisoire, une aberrance infinitésimale élevée au rang de Principe !Quelques pensées pataphysiciennes :


Alors qu'un gradé lui ordonne de balayer la cour de la caserne, Alfred Jarry répond : "Dans quel sens ?"


"Tout ce que je ferai sera de trop" Julien Torma


"C'est une grande science que de modeler son âme sur celle de sa concierge" René Daumal


"Le courage consiste à rester chez soi, face à la nature qui ne tient aucun compte de nos désastres" Joan Miro


"De deux choses lune / l'autre c'est le soleil" Jacques Prévert





La peinture de Jean Dubuffet, l'oeuvre d'Umberto Eco... mais enfin comment s'en passer ? Eco, par exemple. Et sa cacopédie : somme du savoir négatif ou somme négative du savoir, qui se propose d'étudier l'histoire de l'argiculture antarctique, la psychologie des foules en terres sahariennes, les techniques du tiers inclus, l'urbanistique tzigane ou la phonétique du film muet... avec de nouvelles disciplines telles la tétrapilectomie (art de couper les cheveux en quatre) ou la luthomiction (l'art de pisser dans un violon). Etonnant, non ? Allez, je raccroche, il y a Benoît Poelvoorde et Marc-Edouard Nabe chez Taddeï... A propos de Nabe, quand même... je suis sur le point de finir Les Nègres de Jean Genet, je ne saurais trop vous le conseiller tant le racisme, non ethnique mais culturel, social, y est laminé avec ironie, dérision et talent (dont manquent généralement les antiracistes primaires, dirait probablement Desproges).


Cornegidouille, j'aurais voulu parler de Choron dernière, du Matricule des anges, du blog de Dror... Bah, qu'en dire ? Simplement que si les altermondialistes demandent toujours un autre monde, celui-ci ou ceux-ci même, existent d'ores et déjà et qu'il suffit d'éteindre la télé et de s'échapper du discours dominant pour satisfaire sa curiosité...