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jeudi 10 avril 2008

La République, sa symbolique, son idéologie


On aura remarqué, ou non, que le modèle républicain et laïque est en crise : c'est, selon les points de vue, du fait de la mondialisation, du multiculturalisme à l'anglo-saxonne, de l'Islam, des néo-républicains eux-mêmes, etc. République laïque s'il en est, elle n'est pourtant pas si éloignée que cela de l'ennemi juré : la "religion civile". Or, sous l'impulsion de Sarkozy (c'est un thème récurrent chez lui, on le retrouve à Latran et à Riyad depuis qu'il a été élu), le modèle risque d'évoluer dans un sens pas vraiment souhaitable. Le problème, c'est qu'évolution il doit y avoir, non pas immobilisme dans l'illusion que la République laïque serait pure, parfaite, éternelle et universelle. Voilà donc, pour mieux comprendre ce qu'est la République laïque, quelques résumés d'ouvrages importants... Puissent-ils servir de base à une réflexion innovante sur laïcité, République et démocratie au XXIe siècle...





PS : je sais, la photo n'a rien à voir, mais c'est pas grave, elle est jolie Norah Jones, et puis il n'y a qu'à écouter sa musique, ça fera passer la lecture plus vite

mardi 19 février 2008

Les sacralités républicaines

Sarkozy, d'une manière pour le moins surprenante (et pourtant prévisible pour peu que l'on ait porté attention à ses écrits), bouscule violemment un équilibre qui pourtant tient bien debout et qui a mis longtemps justement à acquérir cette stabilité, je veux parler de la laïcité. Cependant, au-delà des absurdités proférées (l'histoire de France revue selon la légende dorée du catholicisme, notamment, mais pas seulement) se pose la question d'une laïcité adaptée au XXIè siècle. En effet, n'en déplaise aux nouveaux clercs défenseurs inconditionnels d'une "laïcité à la française", seul modèle pur et parfait, universel et éternel à lui tout seul, la laïcité est une construction social-historique et comme telle, évolue ! Il ne s'agit donc pas canoniser Voltaire et de fermer le modèle sur lui-même, de le sacraliser, mais au contraire de penser les nouveaux problèmes qu'il rencontre et pouvoir y apporter des réponses adaptées : que l'on pense notamment à l'autonomisation de l'individu par rapport à la médecine et à l'école - les deux institutions qui, précisément, ont porté la laïcisation - pour se convaincre de la nécessité d'une réflexion renouvelée ; sans parler de l'évolution du paysage religieux du pays ni du rapport, en général, à la religion. Voici donc une introduction aux impensés de l'histoire du modèle républicain sur les 2 derniers siècles.

jeudi 14 février 2008

L'avocat du diable

C'est fatigant... (ou au contraire enthousiasmant) de devoir défendre une opinion au moment même où elle est le moins défendable. 3 affaires se superposent en ce moment pour l'illustrer : la condamnation de Le Pen, le SMS du Nouvel Obs', la naturalisation d'Ayaan Hirsi Ali.


D'abord Le Pen. On se souvient de sa sortie sur l'occupation allemande qui n'aurait pas été "particulièrement inhumaine, même s'il y eut des bavures, inévitables dans un pays de 550 000 km²" (janvier 2005, Rivarol). Eh bien il vient d'être condamné à 3 mois de prison avec sursis et 10 000 € d'amende pour "complicité d'apologie de crimes de guerre et de contestation de crimes contre l'humanité" en vertu de la loi Gayssot. Si Le Pen a été condamné, ce n'est pas pour la phrase en elle-même, mais pour ce que la connaissance du personnage indique de sous-entendus. Autrement dit, une décision judiciaire a été prise pour des raisons politiques. Cette confusion n'est pas vraiment saine ni digne d'une démocratie. Décrire l'occupation allemande est le travail des historiens, l'Etat n'a pas à en définir le degré d'horreur que chacun se doit d'admettre sous peine d'être condamné. D'une manière générale, l'Etat n'a pas à établir de vérité officielle. La loi Gayssot, comme toutes les lois "mémorielles" suivantes doivent être abrogées. Certains prétendent que la loi Gayssot est spécifique parce que derrière la négation des chambres à gaz se cache l'antisémitisme. C'est vrai. Mais d'une part, s'il est déjà étrange en démocratie de condamner quelqu'un faisant usage de sa liberté d'expression, il l'est encore encore plus de le condamner parce qu'on estime que ses propos en cache d'autres qu'il ne dit pas. D'autre part, cette loi Gayssot intervient au moment même où la partie était gagnée contre les négationnistes, ce qui est quand même paradoxal. Enfin, si la vigilance s'impose évidemment toujours, la voie judiciaire n'est certainement pas la meilleure voie pour lutter : on ferait beaucoup mieux de faire lire Les assassins de la mémoire par exemple, non ? Enfin, l'Etat fixe la vérité, un juge applique la loi, Le Pen est condamné, TF1 en a-t-il parlé ? et le problème est réglé ?


Il ne s'agit ici que de réagir à l'actualité, mais cela nécessiterait une plus ample réflexion sur le thème Histoire et mémoire(s)... En attendant, voici le texte de la pétition signée par 19 historiens demandant l'abrogation des lois mémorielles : Liberté pour l'histoire par Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock rejoints ensuite par Esther Benbassa, Jean Baubérot, Elie Barnavi, Marcel Gauchet, Paul Ricoeur, etc.



Le Nouvel Obs', ensuite. Ce grand journal où publiaient les plus grands intellectuels de gauche est en bien mauvaise posture. Déjà la Une avec Simone de Beauvoir nue et un article quasiment people associé m'avait semblé marquer l'apothéose, si je puis dire, d'une grande dégringolade. Voilà qu'ils publient un SMS que le Président aurait envoyé. Que ce SMS existe ou non me laisse complètement de marbre, la vie privée de Sarkozy ne m'intéressant que moyennement... Que le Nouvel Obs' se permette ça, voilà qui est bien plus triste. La séparation de la vie privée et de la vie publique et l'opacité de cette première, voilà quelque chose de constitutif d'une démocratie, et que les philosophes et intellectuels ont maintes fois rappelé dans les colonnes même du Nouvel Obs'. Que ça vole en éclats est un signe très inquiétant. Il est facile de se cacher derrière l'argument selon lequel Sarkozy expose sa vie privée et qu'il n'a que ce qu'il mérite. Au contraire : parce que Sarkozy expose sa vie privée dont on se fout complètement, on attend d'un journal d'opposition qu'il ne tombe surtout pas dans ce travers et qu'il s'attache à la reconstruction de la gauche en renouvelant ses concepts, que les intellectuels meurent d'envie de féconder. L'attitude de Nouvel Obs' est donc tout à fait pitoyable. Et pourtant, Philippe Val le rappelle dans Charlie Hebdo cette semaine, la solidarité s'impose face à la plainte déposée par Sarkozy. Pourquoi ? Sarkozy a en effet droit au respect de sa vie privée. Mais la manière employée est très dangereuse : "Au lieu de la procédure habituelle en matière de presse, il attaque au pénal pour faux, usage de faux et recel, délits passibles de le prison. Les lois de 1881 sur la presse offrent toutes les possibilités à Nicolas Sarkozy de faire condamner lourdement le responsable. Mais dans aucune démocratie moderne on ne menace de prison les journalistes coupables de ce genre de fautes. Il n'y a que Poutine qui attaque sur ce genre de mode." explique P. Val avant de conclure, à propos de Sarkozy : "S'il fallait que nous portions plainte contre lui chaque fois qu'il dit une contrevérité, il passerait son temps au tribunal." Au final, donc, l'attaque contre la presse libre se révèle plus grave encore que la faute du Nouvel Obs'. Décidément, c'est la surenchère dans le démantèlement des "tabous", c'est-à-dire de ce qui sépare la démocratie d'un régime totalitaire. Ce n'est guère réjouissant. Devoir d'un côté défendre Sarkozy contre le Nouvel Obs' et de l'autre le Nouvel Obs' contre Sarkozy, alors que dans les deux cas les défendus ne le méritent pas, c'est dur !



Ayaan Hirsi Ali, enfin. Les intellectuels médiatiques demandent sa naturalisation et, en tant que femme menacée par les islamistes, elle répond à un engagement de Sarkozy durant sa campagne. Soit, je n'ai rien contre une naturalisation d'Ayaan Hirsi Ali, évidemment. Mais ce qui est plus gênant, c'est ce climat qui veut que les intellectuels de gauche, ces néo-républicains, commencent à tourner en rond de manière inquiétante dans une sorte de sacralisation du modèle républicain laïque français. Jean Baubérot avait prédit que cette famille de pensée tournerait au néo-conservatisme. En est-on loin ? Non ! Souvenons-nous de l'affaire Redeker pendant laquelle il était interdit de critiquer les propos de Redeker sous peine d'être accusé de faire le jeu des intégristes. Et de l'affaire des caricatures pendant laquelle Voltaire fut élevé au rang de saint laïque, manifestation paroxystique d'une religion laïque (national-laïque) avec ses intégristes. Il y a beaucoup à dire sur la laïcité "à la française" qui se pense modèle unique et parfait à préserver des attaques venant de l'extérieur. Que d'occultations et de contrevérités proférées alors même que c'est la démarche critique et rationnelle qui est mise en avant ! C'est le même phénomène avec Ayaan Hirsi Ali. La naturaliser, oui, mais en oubliant sa collaboration avec le douteux Théo Van Gogh, en oubliant que c'est un think tank néo-conservateur proche de Bush qui l'emploie désormais ? L'assassinat de Théo Van Gogh est un double scandale (fait de tuer + tuer pour des idées) ; j'estime que si on pouvait éviter un troisième scandale (saborder l'esprit critique au nom d'une lutte pour "les martyrs de l'Islam(isme)"), on ne s'en porterait que mieux. A défaut de projet de société porteur d'avenir, la gauche républicaine se cherche un combat quasi-mystique pour la démocratie et la laïcité à la française, quitte à combler à grande vitesse la mer qui la sépare du camp néo-conservateur du choc des civilisations. Inquiétant. Merci à Esther Benbassa de s'être élevée contre ce phénomène. Et là encore, ça ne me fait pas plaisir de m'en prendre à ceux qui pensent sincèrement combattre l'intégrisme et le totalitarisme... Pour se réconforter, on peut se dire qu'un travail critique et scientifique sur l'Islam a le vent en poupe avec notamment la récente publication du Dictionnaire du Coran sous l'égide de Mohammed-Ali Amir-Moezzi.

lundi 4 février 2008

Les laïcités dans le monde

Avec l’élection de Nicolas Sarkozy, la France s’est donc « dotée » d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, ce qui, pour avoir suscité un temps quelques levées de boucliers, semble pour le moins bien accepté. Et pour cause ! Ce n’est, finalement, que la manifestation d’un national-laïcisme hégémonique ou presque dans le pays. C’est pourquoi le nouveau « Que sais-je ? » (PUF, n° 3794) rédigé par l’historien et sociologue Jean Baubérot et intitulé Les Laïcités dans le monde devrait résonner et raisonner.



Le format (les 120 pages d’un « Que sais-je ? ») est le principal défaut de cet ouvrage et, souvent, c’est le regret qui nous envahit tant il faut passer vite sur des questions si passionnantes. Qu’importe ! La bibliographie alimentera les plus affamés de réflexion sur la laïcité. La démarche est claire : « Une approche rationnelle, dynamique de la laïcité, où sciences humaines et philosophie concourent ensemble à la construction d’un savoir. Que cette approche soit internationale [...] n’est pas indifférent au sujet traité. »


Je me risquerai même à juger ce livre « salvateur » tant il permet de combattre les idées reçues et de mettre à jour celles refoulées. Qu’y apprend-on ? Déjà que la laïcité n’est pas une idée, un concept pur tombé du ciel (tiens ?) une fois pour toute et pour tous, mais qu’au contraire, la laïcité se construit selon le temps et l’espace, selon des références philosophiques différentes, contradictoires et/ou complémentaires. Par exemple, la laïcité française emprunte largement à l’anticléricalisme voltairien et à la religion civile rousseauiste, mais, ce qui est plus ignoré ou nié, c’est que la séparation de 1905 est tout à fait lockéenne. Comment ? La laïcité française inspirée du modèle anglais ? Je ne puis le croire... Ce n’est pourtant pas le plus stupéfiant. Chacun sait, bien évidemment, que la laïcité est une exception française et que partout ailleurs, il y a de graves manquements. Or, démonstration est faite par J. Baubérot qu’Aristide Briand, père de la séparation de 1905, faisait de l’Amérique latine le continent le plus laïque et s’est largement inspiré des expériences américaines, jugeant ainsi que la France n’était pas du tout à la pointe de la laïcité. Or, quand l’Assemblée nationale réédite Briand pour le centenaire de la loi de 1905, elle oublie purement et simplement le chapitre dans lequel Briand parle des expériences étrangères. C’est comme cela qu’en 2007, le Haut Conseil à l’intégration, lors de l’élaboration d’une Charte de la laïcité, peut tranquillement avancer que le Mexique s’est inspiré du modèle de séparation français alors que la séparation mexicaine date en réalité de 1861 !


Que se cache-t-il derrière tout ça ? La France moderne s’est construite sur ce que les historiens appellent le « conflit des deux France ». Il y avait alors un conflit pour définir l’identité nationale : France catholique versus France laïque. Or, ce conflit est pour ainsi dire terminé si bien que la laïcité, acceptée par la France catholique, fait désormais figure d’emblème national. Dans un contexte de globalisation anxiogène, il s’agit de préserver l’identité nationale, c’est-à-dire la laïcité, qui serait menacée par le communautarisme anglo-saxon et l’islam. D’où le besoin de réécrire l’histoire en oubliant soigneusement ce que la laïcité française doit au reste du monde et en exagérant ce que le reste du monde doit à la laïcité française. Le risque est donc celui de sacraliser un modèle, le rendre intouchable, penser qu’il est immuable pour toujours alors qu’au contraire il a toujours évolué, et de le voir en complet décalage avec la réalité.


La lecture de ce petit livre de J. Baubérot devrait permettre la prise de conscience de ce risque parce que la laïcité est remise sur ses pieds, c’est-à-dire sur son histoire, sur ses fondements philosophiques, sur ses différentes expériences dans le temps (avancées et reculs) et dans le monde. Il permet de dégager des outils pour comparer les niveaux de laïcisation de chaque pays, mais aussi pour en comprendre les mécanismes, liés à la modernité, à la sécularisation. Il permet, par un rapide panorama géopolitique, de dégager les enjeux mondiaux en termes de laïcité, les enjeux du XXIe siècle : une laïcité qui a bien entamé son 3e seuil qui consiste à déconstitutionnaliser les institutions qui ont permis, justement, de déconstitutionnaliser la religion, à savoir l’Ecole, la médecine, l’Etat voulant enseigner la nation. Faute de saisir ces mécanismes et enjeux, ne sommes-nous pas condamnés à prendre les manifestations pour les causes des problèmes ? A voir dans l’islam en France une menace pour la laïcité, pour l’identité française, alors que, selon l’expression de J. Baubérot, il n’en est que le « miroir grossissant » ?





Table des matières :



Introduction - La laïcité, réalité internationale
I/ Protohistoire de la laïcité
II/ Fondements philosophiques de la laïcité
III/ Despotismes éclairés, révolutions, laïcité
IV/ Laïcité et modernité triomphante
V/ Sociétés sécularisées et laïcité
VI/ Géopolitique de la laïcité
VII/ Laos, laïcité et défis du XXIe siècle

mardi 18 septembre 2007

L'ADN, la France, la gauche et les impensés

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » Merci à M. Mariani de nous donner une chance de vérifier cet adage hölderlinien et de nous ressaisir. En effet, le vote solennel du 23 octobre n’y fera rien, seul le Conseil Constitutionnel peut sauver les meubles en supprimant cet amendement « ADN ». Je ne veux pas revenir longuement sur le débat direct, tout a été dit et redit à propos du droit du sol, du droit familial, de la protection de la vie privée et des libertés individuelles ; mais aussi sur la suspicion jetée sur les immigrés ; et encore sur la banalisation de l’utilisation de la génétique jusque-là strictement confinée à la médecine et à la justice ; et enfin sur l’illusionnisme d’une mesure si « édulcorée » qu’elle ne sert plus à rien, en admettant qu’elle ait eu une utilité au départ. Tout cela fait de cet amendement quelque chose de parfaitement absurde, néfaste, et stupéfiant. Tant d’acharnement pour imposer un « détail » ! Ne reste plus que le symbole (mais un symbole qui occulte le reste de la loi, dont la tentative, avortée fort heureusement en CMP, de durcir les conditions du droit d’asile).
Il faut dire que l’équipe en place est multirécidiviste sur ces terrains : ne sont pas oubliés les 4 lois en 4 ans sur l’immigration (celle-ci n’est toujours pas votée qu’une cinquième est annoncée, ce sujet devant visiblement rester sous les projecteurs), n’est pas oubliée la volonté de détecter les délinquants en bas-âge, n’est pas oubliée la prétendue prédisposition génétique à la pédophilie et au suicide, n’est pas oublié l’hallucinant discours de Dakar (l’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire), n’est pas oubliée la grand-guignolesque communication du Ministère Hortefeux sur les chiffres « à faire » en matière d’expulsion, ne sont pas oubliées les déclarations du candidat Sarkozy innocentant la France de la solution finale, n’est pas oubliée l’absence d’inauguration officielle de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration… Oh ! je sais, il s’agit de bousculer les tabous, d’en finir avec la pensée unique, et se placer du côté du peuple, pas de parler de principes de philosophes, ceux qui feraient réfléchir avant de fournir une centrale nucléaire à un dictateur dont les hobbies semblent être le terrorisme et la torture.
A ce stade de la lecture, le sarkozyste aura reconnu l’intellectuel (de bas étage) et ses questions de principe, il pourra donc fuir la suite, car lui parle « bon sens », « pragmatisme » et « sondages » tels ceux réalisés par OpinionWay montrant que 56 % des Français sont favorables à cet amendement. Arrêtons-nous un instant sur ce sondage. La question posée était : « êtes-vous favorable ou opposé au fait de faire passer un test génétique pour s'assurer de la filiation des enfants et lutter contre la fraude dans le cadre du regroupement familial. » Et pourquoi pas : « êtes-vous favorable ou opposé au rétablissement de la peine de mort pour lutter contre le terrible fléau qui menace vos enfants qu’est la pédophilie ? » Bref, un sondage parfaitement biaisé par la question posée, mais seuls quelques chercheurs en sciences sociales seront là pour ne pas être écoutés sur la question. Peu importe, M. Hortefeux en conclu qu’il est du côté du peuple contre les intellectuels. Vous avez dit populisme ?

Je voudrais désormais en venir au cœur de mon sujet : ce que dit ce débat sur la France, et surtout ce qu’il dit sur la gauche. La France d’abord, comme chacun sait, pays des Droits de l’Homme, porteur à lui seul de la pensée universel, terre d’accueil s’il en est. Je ne peux m’interdire une pointe d’ironie, pourtant tout cela comporte une incontestable part de vérité. Cependant, la même pensée républicaine universaliste est aussi à l’origine de la colonisation (puisque nous sommes porteurs de l’universalisme, il faut l’apprendre aux sauvages). Cependant, comme le rappelle Alain Touraine, la France terre d’accueil a aussi envoyé Hannah Arendt et Walter Benjamin, entre autres, en camps de concentration alors qu’ils fuyaient le nazisme. Sans m’étendre davantage, je veux simplement rappeler que notre histoire est profondément ambivalente (plus encore même que ma présentation ne le suggère, puisque ce sont par exemple aussi des idées européennes qui sont à l’origine des mouvements de décolonisation) et qu’il s’agit d’en faire la critique raisonnable qui permettrait de ne pas se retrouver en position de grand écart entre notre statut autoproclamé de « Pays des Droits de l’Homme » et une perception de plus en plus négative des autres pays du monde, de quelque région qu’ils soient.

Venons-en à la gauche. Je suis face à elle un peu comme le jeune Werther de Goethe est face à la vie : ce ne sont pas ses violents et spectaculaires soubresauts (rejet TCE, CPE, retraites…) qui me font souffrir, mais bien davantage son quotidien de désolation, d’atonie, « cette force dévorante qui est cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui l’environne et ne se détruise soi-même. » Le besoin d’air, de rénovation et de mouvement est plus criant que jamais. Or, voilà qu’un combat typiquement de gauche s’offre à nous : n’est-ce pas là l’occasion de reprendre du poil de la bête, de s’affirmer, de se repenser, de se penser tout court en tant que gauche européenne du XXIè siècle ? Je le pense, et voit 3 chantiers susceptibles d’être ouverts à la suite de la mobilisation contre l’amendement ADN :
1/ Eviter les Charybde et Scylla que sont l’universalisme abstrait et le communautarisme
2/ Proclamer une politique d’immigration de gauche
3/ Repenser (enfin) l’idée de progrès

C’est d’abord le problème de la laïcité. La République laïque « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. » Cet universalisme abstrait est directement hérité des Lumières. Le problème, c’est que dans la réalité, les distinctions sont monnaie courante. La France est par exemple le pays détenteur du record de temps écoulé entre le suffrage dit universel et le droit de vote accordé aux femmes. Est-il besoin de mentionner les multiples discriminations que subissent les personnes de couleur ou dont le nom ne sonne pas comme il faudrait ? En bref, la belle volonté de ne pas discriminer conduit la République a être aveuglée et/ou désarmée face aux discriminations. L’International Crisis Group a ainsi été conduit à conclure au moment des émeutes de banlieue que la République était communautariste quand les émeutiers étaient individualistes : le problème est l’inverse de ce que l’on prétend. Car ce qui est perçu, c’est la menace communautariste, contre laquelle se fige une laïcité néorépublicaine dans une lecture nationaliste, obscurantiste et intégriste de l’histoire de la laïcité française (la France serait le modèle le plus parfait, voire l’unique de la laïcité, alors même qu’il a été historiquement élaboré par inspirations d’expériences étrangères, passées sous silence). Aujourd’hui, les enjeux de la laïcité ne sont plus les mêmes qu’au XXè siècle : l’individu cherche à s’émanciper des institutions qui étaient celles qui menaient l’émancipation laïque (école, médecine). Comment une pensée de gauche pourrait-elle faire l’économie d’une réflexion complexe sur la nécessaire lutte contre les discriminations et la restructuration de liens sociaux ? Comment rester sourd à la proposition de l’ECRI (une commission du Conseil de l’Europe) invitant à bannir le profilage racial ET à collecter des données ethniques dans le but de lutter contre les discriminations ? Il faut en tout cas trouver des solutions instaurant des gardes-fous puissants contre les dérives fascisantes et racistes tout en permettant de penser la diversité sociale. Ce n’est pas le lieu d’aller plus loin, je me contenterai de renvoyer à : Baubérot, L’intégrisme républicain contre la laïcité ; Macé, Les imaginaires médiatiques ; Weil, La République et sa diversité ; par exemple.

C’est ensuite la question de l’immigration. Les sociétés européennes sont confrontées à un problème démographique fort clair : le vieillissement de la population. Face à cela, deux solutions. La droite caresse le rêve que la natalité remonte, et veut se protéger de l’immigration. La gauche doit prendre acte de ce mouvement sociétal et revendiquer clairement que l’Europe a un besoin vital d’immigration, faute de quoi nos sociétés sont destinées à être de plus en plus exsangues, sclérosées, égoïstes, tendues et distendues. Oui, il faut le dire et le répéter, ce n’est pas de faire du chiffre d’expulsions que l’on a besoin, mais au contraire de faire venir du monde, d’être assez attractifs pour cela (et d’éviter par la même occasion que les plus hauts diplômés quittent le navire). Il s’agit donc de donner une toute autre image de l’accueil des étrangers, plutôt que d’estimer perpétuellement qu’ils sont la source de tous les maux. Il s’agit aussi de résoudre le problème de l’intégration dans une société (une dissociété) qui tend vers la désintégration. Voilà le défi majeur : parce qu’elle renonce à prendre cette question en charge, la gauche est démunie pour défendre une politique d’immigration, elle passera inévitablement pour laxiste, utopique, généreuse mais dupe bienfaitrice alors que, vous savez, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Là encore, laissons les vieux schémas de l’époque industrielle, des 30 Glorieuses, et adoptons une grille de lecture plus moderne. Des pistes : Héran, Le temps des immigrés ; Touraine, Penser autrement ; Cohen, Trois leçons sur la société post-industrielle.

C’est enfin repenser l’idée de progrès. Peut-être la question la plus fondamentale et la plus difficile pour la gauche. Longtemps, elle a été porteuse du Progrès, et puis le XXè siècle nous a appris que le progrès n’était pas automatique, que le temps des certitudes était dépassé, que la plus grande barbarie pouvait naître des idées progressistes. Il y a, de fait, une peur du progrès, et le sens de l’histoire se fait largement moins certain. Peur du réchauffement climatique, des OGM, du nucléaire, etc. Du coup, c’est la droite qui tente de récupérer ce thème. N’est-ce significatif ? La génétique arrive dans le débat par la droite, et la gauche s’y oppose farouchement. Il faut éviter de tomber dans le piège. C’est le progrès, la science, la génétique des populations qui a permis de mettre définitivement à la poubelle les théories raciales : ne faisons pas de la génétique, de l’ADN, des gros mots parce qu’on voudrait les utiliser à des fins que nous refusons catégoriquement. Il faut réinvestir le terrain du progrès, en accepter et en penser l’ambivalence, faire ce que la droite ne fera pas, investir dans la recherche massivement, faire le pari de l’avenir : n’est-ce pas le point de départ de la constitution d’un projet de société novateur, enthousiasmant et réaliste, digne d’une prudente confiance, qui fait si cruellement défaut à la gauche actuellement ? « Il faut résister. […] L’avenir n’est plus la fulgurante marche en avant, ou, plutôt, c’est à la fulgurante marche en avant des menaces d’asservissement et de destruction qu’il faut résister aussi. […] C’est dans Nuit et Brouillard qu’il nous faut jouer » (Edgar Morin, Pour entrer dans le XXIè siècle).