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mardi 24 novembre 2009

Passez, muscade ! Antimodernisme et antisémitisme chez Céline

J’écris souvent que la question de l’époque est celle du langage. Un jour, j’essaierai de relier tout ce qu’il y a à relier sur ce sujet. Pas aujourd’hui. Nous sommes soi-disant dans une société de liberté et de débat dans laquelle les opinions contraires peuvent s’affronter démocratiquement. Arnaque ! tromperie ! duperie ! Ce n’est pas qu’il faille comparer notre société à d’autres dans le monde ou dans le temps et dire : « nous sommes pires ! ». C’est simplement reconnaître qu’il y a aujourd’hui des souffrances ; et, que les souffrants sont privés de parole pour les exprimer.

Ils en sont privés par absence de mots, de vocabulaire, de littérature aux sens strict et large en même temps. Il y a un marché florissant de la culture… mais quels mots trouve-t-on chez ces marchands ? 100 000 Musso vendus ne feront jamais 1 Antonin Artaud.

samedi 29 mars 2008

Fernand Braudel et l'économie-monde




Aucune réflexion sur la mondialisation ne peut, à mon sens, faire l'économie de la connaissance des travaux de Fernand Braudel. Voilà pourquoi je livre ici une rapide présentation ainsi qu'un résumé plus conséquent des 2500 pages de Civilisation matérielle, économie et capitalisme - XVe-XVIIIe siècle.









1/ En repensant à la vie matérielle et à la vie économique. L’économie européenne entre 1400 et 1800 a du son développement à la qualité de ses institutions (Bourses, formes de crédit) plus performantes que dans les régions non européennes qui pourtant connaissent toutes les instruments de l’échange économique, à des degré divers : Japon, Insulinde et Islam, Inde… et tout en bas, habituée à vivre sur elle-même, la Chine. Mais partout, y compris en Europe, les zones d’auto-consommation sont majoritaires.

2/ Les jeux de l’échange. L’économie de marché progresse, reliant entre eux les différents marchés du monde, au point que l’on croit à la « main invisible » (A. Smith), alors que les liaisons ne sont que partielles. Le monde de l’échange est hiérarchisé, les capitalistes faussent la concurrence. Le capitalisme est conjoncturel, non spécialisé. Il y a 2 types d’échanges donc : l’un concurrentiel (le marché), l’autre dominant – c’est le 2è qui est capitalisme, déterminé par le progrès de l’économie d’échange en soubassement (d’où l’erreur de Weber). Il y a donc des conditions sociales favorisant le capitalisme : ordre social stable, faiblesse de l’État. Ce n’est pas le capitalisme qui provoque cela, il arrive après. Faut-il briser les hiérarchies ? Oui pour Sartre en 1968… Est-ce seulement possible ?

3/ Le temps du monde. Le monde s’unifie entre XVè et XVIIIè sous le signe du capitalisme. Des crises provoquent parfois des changements de polarité de l’économie-monde, en général renforcent au contraire la centralité existante. Les inégalités se font ressentir par rapport à ce centre en cercles concentriques : zones de « libertés », pays intermédiaires, régions marginales (servage). Le capitalisme, s’inscrivant sur cet étagement, est une création de l’inégalité du monde, il lui fallait donc l’ouverture économique internationale (ce qui contredit la thèse successive). Il y a – toujours aujourd’hui - tripartition : vie matérielle, économie de marché, économie capitaliste.





Pour aller plus loin : La dynamique du capitalisme, publié en 1985 et présentant l'ouvrage majeur de Braudel en 3 tomes : Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVè - XVIIIè siècle

mardi 11 mars 2008

La place des réseaux internationaux de transport et de communication dans le processus de mondialisation

Voilà, après l'histoire, la géographie. Comme prévu, ça tombe sur la mondialisation, et donc sur les réseaux, ce qui est assez logique. Après coup, un mot du sujet que j'ai sous-estimé certainement, c'est "internationaux" qui semble renvoyer aux travaux de Carroué, qui fait office de référence quasi officielle sur la question mais que je n'ai pas lu. Donc, peut-être une direction était attendue pour le traitement du sujet que je ne pouvais pas prendre, sans connaître les travaux de Carroué.
A cette réserve près, j'estime avoir bien maîtrisé le sujet. Mais, encore une fois, je constate que mon plan et mon traitement de la question est en total décalage avec tout ce qu'ont fait les autres, qui ont construit des plans géographiques thématiques en général, par échelle parfois... Certains ont fait de la géohistoire mais en ne remontant qu'à 1945.
De mon côté, ma première partie est purement géohistorique, mais remontant au XVe siècle, c'est-à-dire à l'origine de la mondialisation, en résumant le livre de Fernand Braudel, trop volumineux pour que les candidats l'aient lu, d'où le fait qu'ils n'en parlent pas. Mais moi je trouve que ça a un intérêt parce qu'il montre comment la mondialisation est née de ces réseaux de transport et de communication d'une part, et que l'asymétrie spatiale est due à ces mêmes facteurs (navigation hauturière, institutions de réduction d'incertitude pour les activités des capitalistes des grandes villes européennes). La preuve du rôle archaïque (premier, essentiel) des réseaux est ainsi faite. Or, on nous demande de traiter de leur place dans le processus !
Ma deuxième partie est elle économique : analyse du passage du fordisme au toyotisme, les 3 configuration de Michalet, la globalisation et l'économie de la vitesse. C'est certes économique et non géographique, mais on ne comprend rien aux dynamiques spatiales sans comprendre la nature de la gobalisation. Là encore, ça se justifie tout à fait selon moi, mais ça fait 2 parties sur 3 qui ne sont pas directement géographiques, et je crains que cela ne me soit reproché.
J'ai donc allongé au maximum la troisième partie, purement géographique, elle, qui dresse une typologie des espaces selon leur degré de connexion au système-monde, et ce à différentes échelles (ce qui plaît par-dessus tout aux géographes) : macrorégionale, nationale, city régions, locale. Avec des exemples à la clé, autant que possible.
Je regrette de ne pas avoir parlé de Dubaï (juste mentionné dans le croquis de synthèse, bien difficile à faire d'ailleurs, avec ce thème !), mais enfin, on ne pouvait pas tout dire. Je ne me souviens pas avoir mentionné l'expression Archipel mégapolitain mondial, ni même économie d'archipel, ce qui est un peu idiot même si j'en ai décrit les logiques. Au final, je pense que je m'en suis plutôt bien sorti, et que ça devrait pouvoir passer. On verra bien au mois de mai.Mon plan, pour mémoire, encore une fois :
A/ Les Grandes Découvertes et le temps du monde
=> Braudel
=> industrialisation / baisse coût du transport / littoralisation économie
=> Michalet et les configurations successives/concurrentes de la mondialisation
B/ La globalisation : une économie de la vitesse
=> Pierre Veltz et la métropolisation
=> externalisation, just-in-time, post-fordisme, risque/assurance, NTIC
=> villes globales, hub&spoke, effet tunnel, réseaux (systémique et complexité)
C/ Etre ou ne pas être connecté... (typologie spatiale)
=> Macrorégions
=> Etats
=> city regions
=> local

lundi 18 février 2008

Visite du village planétaire




Etant donné que la mondialisation est le principal processus de transformation de nos sociétés contemporaines, de nombreux débats ont lieu sur cette question dans lesquels foisonnent les lieux communs et les idées reçues. C'est pourquoi j'ai tenté de rassemblé les idées et connaissances que j'ai rencontrées dans mes lectures pour en avoir une vision aussi complexe que possible.


lundi 4 février 2008

Les laïcités dans le monde

Avec l’élection de Nicolas Sarkozy, la France s’est donc « dotée » d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, ce qui, pour avoir suscité un temps quelques levées de boucliers, semble pour le moins bien accepté. Et pour cause ! Ce n’est, finalement, que la manifestation d’un national-laïcisme hégémonique ou presque dans le pays. C’est pourquoi le nouveau « Que sais-je ? » (PUF, n° 3794) rédigé par l’historien et sociologue Jean Baubérot et intitulé Les Laïcités dans le monde devrait résonner et raisonner.



Le format (les 120 pages d’un « Que sais-je ? ») est le principal défaut de cet ouvrage et, souvent, c’est le regret qui nous envahit tant il faut passer vite sur des questions si passionnantes. Qu’importe ! La bibliographie alimentera les plus affamés de réflexion sur la laïcité. La démarche est claire : « Une approche rationnelle, dynamique de la laïcité, où sciences humaines et philosophie concourent ensemble à la construction d’un savoir. Que cette approche soit internationale [...] n’est pas indifférent au sujet traité. »


Je me risquerai même à juger ce livre « salvateur » tant il permet de combattre les idées reçues et de mettre à jour celles refoulées. Qu’y apprend-on ? Déjà que la laïcité n’est pas une idée, un concept pur tombé du ciel (tiens ?) une fois pour toute et pour tous, mais qu’au contraire, la laïcité se construit selon le temps et l’espace, selon des références philosophiques différentes, contradictoires et/ou complémentaires. Par exemple, la laïcité française emprunte largement à l’anticléricalisme voltairien et à la religion civile rousseauiste, mais, ce qui est plus ignoré ou nié, c’est que la séparation de 1905 est tout à fait lockéenne. Comment ? La laïcité française inspirée du modèle anglais ? Je ne puis le croire... Ce n’est pourtant pas le plus stupéfiant. Chacun sait, bien évidemment, que la laïcité est une exception française et que partout ailleurs, il y a de graves manquements. Or, démonstration est faite par J. Baubérot qu’Aristide Briand, père de la séparation de 1905, faisait de l’Amérique latine le continent le plus laïque et s’est largement inspiré des expériences américaines, jugeant ainsi que la France n’était pas du tout à la pointe de la laïcité. Or, quand l’Assemblée nationale réédite Briand pour le centenaire de la loi de 1905, elle oublie purement et simplement le chapitre dans lequel Briand parle des expériences étrangères. C’est comme cela qu’en 2007, le Haut Conseil à l’intégration, lors de l’élaboration d’une Charte de la laïcité, peut tranquillement avancer que le Mexique s’est inspiré du modèle de séparation français alors que la séparation mexicaine date en réalité de 1861 !


Que se cache-t-il derrière tout ça ? La France moderne s’est construite sur ce que les historiens appellent le « conflit des deux France ». Il y avait alors un conflit pour définir l’identité nationale : France catholique versus France laïque. Or, ce conflit est pour ainsi dire terminé si bien que la laïcité, acceptée par la France catholique, fait désormais figure d’emblème national. Dans un contexte de globalisation anxiogène, il s’agit de préserver l’identité nationale, c’est-à-dire la laïcité, qui serait menacée par le communautarisme anglo-saxon et l’islam. D’où le besoin de réécrire l’histoire en oubliant soigneusement ce que la laïcité française doit au reste du monde et en exagérant ce que le reste du monde doit à la laïcité française. Le risque est donc celui de sacraliser un modèle, le rendre intouchable, penser qu’il est immuable pour toujours alors qu’au contraire il a toujours évolué, et de le voir en complet décalage avec la réalité.


La lecture de ce petit livre de J. Baubérot devrait permettre la prise de conscience de ce risque parce que la laïcité est remise sur ses pieds, c’est-à-dire sur son histoire, sur ses fondements philosophiques, sur ses différentes expériences dans le temps (avancées et reculs) et dans le monde. Il permet de dégager des outils pour comparer les niveaux de laïcisation de chaque pays, mais aussi pour en comprendre les mécanismes, liés à la modernité, à la sécularisation. Il permet, par un rapide panorama géopolitique, de dégager les enjeux mondiaux en termes de laïcité, les enjeux du XXIe siècle : une laïcité qui a bien entamé son 3e seuil qui consiste à déconstitutionnaliser les institutions qui ont permis, justement, de déconstitutionnaliser la religion, à savoir l’Ecole, la médecine, l’Etat voulant enseigner la nation. Faute de saisir ces mécanismes et enjeux, ne sommes-nous pas condamnés à prendre les manifestations pour les causes des problèmes ? A voir dans l’islam en France une menace pour la laïcité, pour l’identité française, alors que, selon l’expression de J. Baubérot, il n’en est que le « miroir grossissant » ?





Table des matières :



Introduction - La laïcité, réalité internationale
I/ Protohistoire de la laïcité
II/ Fondements philosophiques de la laïcité
III/ Despotismes éclairés, révolutions, laïcité
IV/ Laïcité et modernité triomphante
V/ Sociétés sécularisées et laïcité
VI/ Géopolitique de la laïcité
VII/ Laos, laïcité et défis du XXIe siècle

mercredi 9 mai 2007

Hé camarades...

Sarkozy Président. Il ne faut rien de plus que ces deux mots ce matin pour déprimer. Oh ! cela ne va pas bouleverser notre quotidien, non, mais se dire que l’on refaaaaait le match (©) joué ces cinq dernières années, en plus triste encore, ce n’est pas ce qu’il y a de plus réjouissant (comme dirait La Palisse). Pire encore, pour quelqu’un de gauche, est le constat que la droite « décomplexée » – dit-on, mais la droite tout court, finalement – est passée avec Sarkozy, c’est-à-dire la droite réactionnaire, l’ennemi héréditaire. Le coup est dur mais ce n’est pas le moment de se laisser abattre. Si les jeux sont faits, au son des mascarades, on pourra toujours se marrer…




Pourquoi cette défaite ? Déjà parce que l’adversaire était très bon, il nous faut le reconnaître :



Une rhétorique et une propagande que n’auraient pas renié Bonaparte.
Il a su réaliser en France ce qui s’est produit un peu partout pour les droites occidentales, qui se modernisent – si j’ose dire – en assumant pleinement leur conservatisme voire leur pulsion réactionnaire.
Alors le mur de cristal qui jusque là séparait la droite républicaine de l’extrême droite peut être abattu (vers un scénario à l’italienne : Berlusconi avec le post-fasciste Fini ?)

Nul besoin d’aller chercher d’autres points forts chez Sarkozy, ses défenseurs le feront bien assez et ce n’est pas mon propos. Ce que je souhaite mettre en évidence, c’est le rôle de la gauche dans cette débâcle. 2002 fut difficile à avaler, mais le possible redressement se faisait sentir… jusqu’à ce référendum du 29 mai 2005. Je ne veux pas revenir sur ce référendum pour lui-même, mais pour ce qu’il m’a fait ressentir : la gauche était coupée en deux, c’était une évidence, mais cette fracture était révélatrice de l’archaïsme de la gauche française, archaïsme qui était déjà criant, j’imagine, pour qui avait pris la peine d’observer les autres gauches européennes. Pendant toute la campagne, je ne comprenais pas mes contradicteurs de gauche qui allaient voter contre l’Europe – selon moi – concédons un « contre cette Europe-là » – selon eux. Mais cette Europe-là est celle bâtie depuis le début ! Ce qui signifie qu’il faut inscrire le refus dans le temps : la gauche du « non » ne voulait plus de l’Europe, désormais. Et c’est vrai, les temps avaient changé : nous sommes passés d’un monde industriel, d’une économie multinationale, à un monde post-industriel, une économie globale. Le monde changeant, les solutions pertinentes devaient à l’évidence changer, et c’est alors l’émergence de la social-démocratie, de la troisième voie, du modèle scandinave, du blairisme… Les pays européens se sont appropriés cette modernisation, mais pas la France. C’est ce qu’a mis en lumière ce référendum.






Prendre le train avec un peu de retard n’aurait pas été dramatique. Hélas ! le train n’a pas été pris. Le parti socialiste s’est démené pour produire son improbable synthèse du congrès du Mans. L’unité était retrouvée, les clivages dépassés, les meubles sauvés. La candidature Royal relève du même état d’esprit : faire bloc tout en laissant en retrait les « éléphants », apporter la rénovation et la liberté de ton pour rassembler de part et d’autre. Peut-être les dirigeants et les militants ont-ils vraiment pensé que cette stratégie pouvait fonctionner et que la gauche reviendrait au pouvoir. Et de fait, ce n’est pas passé si loin, le cataclysme de 2002 ayant en tout cas été évité. Mais non ! Ce dont la gauche avait besoin, c’était d’une profonde autocritique, d’une refondation complète, pas de réparer le Titanic avec du sparadrap.




Faute de cela, la gauche française n’a pas compris qu’elle se perdait, qu’elle ressemblait de plus en plus à la droite, qu’elle devenait conservatrice. Elle s’est trahie elle-même, en se laissant glisser sur la pente naturelle, de manière imperceptible, mais pourtant bien réelle. Ici je veux préciser comment je vois la gauche de façon à ce que l’on saisisse en quoi j’estime qu’elle s’est trahie. Si l’on suit la bipolarisation de la pensée humaine selon des anthropologues comme Roger Caillois ou Mircea Eliade, on obtient la dichotomie suivante :

- D’un côté le sacré, le pur, la vie, l’ordre, le Prince, l’essence, le yang, la droite
- De l’autre le profane, l’impur, la mort, le désordre, la multitude, l’existence, le yin, la gauche


Le hasard fait bien les choses (est-ce un hasard ?). Historicisons la séparation. Au sortir de la Révolution Française, Kant faisait remarquer que l’on entrait dans un temps linéaire (en opposition au temps cyclique), qui se dirigerait donc désormais dans une direction donnée, avec les possibilités de libertés que cela suggère. Il est alors facile de séparer des courants politiques :

- Les révolutionnaires qui veulent accélérer le déroulement du temps vers le Progrès
- Les progressistes (libéraux) qui veulent définir l’avenir dans la continuité
- Les conservateurs qui veulent freiner prudemment l’avancée
- Les réactionnaires qui veulent revenir en arrière


Les deux premiers groupes constituants la gauche, les deux derniers la droite. D’autres définitions sont possibles, très certainement, mais c’est celle-là que je trouve pertinente, et qui m’intéresse, parce qu’elle indique le rôle que doit tenir selon moi la gauche : regarder vers l’avenir, porter un projet progressiste et libéral, un projet de résistance à la pente naturelle du conservatisme, un projet de libertés individuelles, un projet de désordre social (éducation, culture, mobilités).



Au lieu de cela, la gauche s’est figée, au sortir des 30 Glorieuses, sur ses vieux dogmes (Etat-Providence) et ses vieux rêves égalitaires dont l’absurdité saute pourtant aux yeux. Des inégalités, il y en aura toujours, mais si la gauche parvient à créer les conditions de possibilités d’ascension et de mixité sociales, alors elle aura gagné. Sa mission est donc de rendre la société dynamique, puisqu’une société dynamique est une société qui s’ouvre, une société qui regarde vers l’avenir, qui permet les ascensions sociales, les parcours individuels originaux, qui tolère les différences, qui conquiert de nouveaux droits humains, en particulier pour ses minorités maltraitées. Certes, de cette ouverture, les plus riches et les plus puissants profitent le plus, au moins ne sont-ils pas les seuls ! au moins les pesanteurs et conditions d’immobilismes s’abattant sur les plus pauvres se perforent – partiellement seulement bien entendu. Au contraire, dans une société sclérosée, les plus riches et les plus puissants trouvent les moyens de se protéger et de limiter les dégâts, alors que les masses plus démunies, elles, voient les quelques portes entr’ouvertes se refermer, et c’est le retour des rancoeurs, des suspicions envers l’Autre, du racisme, des reniements des droits humains (et à commencer, bien entendu, par ceux des femmes, des minorités ethniques), des fatalités sociales, des exclusions durables.



Quel bilan en tirer ? Eh bien que la clé est donc dans le dynamisme socio-économique, et que celui-ci dépend de la capacité d’une société à s’ouvrir aux autres, à échanger, à commercer. L’objectif est de transformer une société-sablier en société-ballon de rugby : élargir autant que possible le goulot d’étranglement. Et justement, ce dont nous disposons dans le monde actuel nous le permettrait plus que jamais : l’Europe, la mondialisation dite libérale, le monde post-industriel : voilà ce qui devrait nous pousser à l’ouverture, au libre-échange. C’est notre présent, c’est notre quotidien. Le refuser, vouloir revenir aux 30 Glorieuses, aux solutions de l’époque… c’est céder à la pente du conservatisme. C’est ce que fait la gauche française.




Alors aujourd’hui que la gauche a perdu, l’heure ne doit surtout pas être à l’opposition à Sarkozy. Elle doit être à la résistance. Pourquoi ce vocabulaire ? Parce que nous ne devons pas nous opposer symétriquement à Sarkozy, ce serait accepter le diagnostic que la droite a repris à l’extrême droite en l’euphémisant. Ce n’est pas le rôle de la gauche que de parler de protectionnisme européen, de patriotisme économique contre les délocalisations, de ne parler de co-développement que dans la rubrique « lutte contre l’immigration » des programmes, de sacraliser la laïcité, etc. S’opposer à Sarkozy sur son terrain, c’est le renforcer d’une part, et c’est d’autre part ne pas voir à quel point nous sommes loin de nos valeurs. C’est donc le moment de changer de stratégie, de résister au conservatisme, de proposer un vrai projet de gauche. Il faut accepter le monde tel qu’il est et regarder vers l’avenir, accepter le monde post-industriel et la globalisation (dont nous profitons largement, soit dit en passant), ce sont les instruments de l’ouverture et de la remise en question, donc de l’avancée vers l’avenir.




C’est pourquoi aujourd’hui, il faut abandonner la France. Nous ne sommes plus Français, nous ne nous reconnaissons pas dans l’Identité Nationale que l’on nous servira, nous sommes des Humani-Terriens, nous sommes humanistes, mondialistes, écologistes. Nous avons besoin du Monde et nous voulons parler du Monde. Le cosmopolitisme, les métissages, les cultures, les échanges, les voyages : voilà ce que nous voulons porter. Notre rôle de Marianne rebelles est de montrer que oui, nous sommes plus jolis métissés. Durant ces 5 années, notre but sera de montrer que nous n’avons pas peur des Africains, des Musulmans, mais que nous voulons nous enrichir humainement, culturellement, à leur contact ; que nous na craignons pas la mondialisation, mais que nous voulons une ouverture réciproque permettant aux uns de se développer et donc de gagner en libertés, en droits humains, et aux autres d’innover pour continuer à avancer. Pour ces derniers, nous voulons trouver chez les Allemands, les Suédois, les Anglais, les Italiens de Romano Prodi, les Espagnols de José Luis Zapatero leurs solutions les meilleures pour adapter notre société. Pour les premiers, nous voulons que cesse le scandale de la mondialisation d’aujourd’hui : « libéralisme au sud, protectionnisme au nord » ou comment les plus riches, pour sauver leurs agricultures, maintiennent la tête sous l’eau les plus pauvres. Nous voulons une nouvelle impulsion de gouvernance globale, seule solution pour traiter les enjeux environnementaux et pour gérer les conflits qui rongent les rapports entre « civilisations ». En clair, nous voulons rendre évident ce besoin de Monde, ce besoin d’Europe, ce besoin de dépassement (sans dissolution) de la Nation ; il nous faut imaginer une mythologie-monde comparable à la mythologie nationale propagée avec le succès que l’on sait au XIXè siècle. Il nous faut rendre visible la culture-monde, les identités multiples et complexes, la littérature de voyage, le cinéma de voyage, la musique de voyage ; il nous faut promouvoir tout ce qui sert le dialogue interculturel, les échanges et les libertés gagnées par cette voie. Voilà comment nous entendons contrer la perception anxiogène du Monde qui est celle que notre société adopte aujourd’hui. Voilà comment la gauche pourra se retrouver, et donc rêver à nouveau, projeter à nouveau, innover à nouveau, gagner à nouveau. J’espère ne pas avoir usé du « nous » abusivement dans ce paragraphe.




Pour conclure, j’estime qu’il ne faut pas attendre cette rénovation des hommes politiques. Certes des possibilités de mouvements apparaissent : les antilibéraux ont la tentation de se regrouper, et la gauche réformiste a la tentation de regarder vers le centre qui lorgne lui-même vers le centre-gauche depuis son émancipation vis-à-vis de la droite menée par François Bayrou. A l’heure qu’il est, rien ne laisse présager du résultat de ces agitations. Peu importe ! A nous de mener la résistance, à nous de manifester notre humani-terrianisme, à nous de porter nos valeurs, de les apporter sur la place publique et d’en faire l’objet du débat, à nous de faire en sorte qu’on ne parle pas en 2012 d’identité nationale menacée, de déterminisme génétique, de protectionnisme, et d’autant de sujets dont la simple évocation signifie la défaite de la gauche. Nous avons 5 ans pour être constructifs. 5 ans pour réunir les conditions de possibilité de naissance d’une anthropolitique (appelée de ses vœux par Edgar Morin depuis 1965 !), c’est-à-dire faire revenir l’humain et pour cela l’ouverture au Monde, selon la magnifique phrase de Jean-Pierre Vernant que je ne me lasse pas de citer : « Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre. Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont. » Reconstruisons le pont…