Affichage des articles dont le libellé est Val. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Val. Afficher tous les articles

dimanche 27 octobre 2013

Sonate d'automne dans les Bauges II

N.-D. de Bellevaux sous la Lune
D'abord la musique.





Pécloz, Armène


Et puis schve-schve... schve-schve. Oh! je sais ce que vous allez dire. Mais on n'imagine pas ce que peut donner un schve couplé en 4. Ce son des feuilles mortes fraîchement tombées sur le sol, maltraitées encore par les séries de 4 pas de tous ces randonneurs scrupuleux - droite, gauche, droite, gauche... J'en étais là, pas pour longtemps puisqu'il faut toujours avancer, j'en étais là en pensant par mes pieds au titre de l'article. Sonate II (Sonate I ici). 


Le Pécloz en descendant de l'Armène

Je suis anti-américain, vous le savez bien, puisqu'il n'est pas né celui qui me fera boire du Coca, chanter les louanges de Monsanto, j'en passe en me questionnant sur le temps écoulé depuis le dernier film hollywoodien que je suis allé voir. Il n'en faut pas plus pour être anti-américain primaire. Posant le pied suivant à terre, c'est Philippe Val qui vient à mon esprit, l'âme tranchante qui m'habite, un peu merle moqueur. L'effroi s'empare de moi. Si Val a raison, étant donné mon anti-américanisme avéré, je suis antisémite. Horresco referens! D'après Val, USA = cosmopolitisme = juifs. Bon. Yabon Coca. 
Je note la subtilité du raisonnement, sans m'en étonner, puisqu'un intellectuel du centre-gauche comme Val ne peut que ça, être subtil. D'ailleurs, c'est un voltairien, autant dire que ses paroles sont Lumière. Il cite Nietzsche et Spinoza tous les matins au petit-déjeuner! Il va sans dire que faut pas être con pour comprendre le conatus.


Mont-Blanc depuis le Pécloz, un âne sur la tête, supposé annoncé la pluie pour demain, validé par Météo France (n'en jetez plus)

Je me sens mal embarqué, mais je pose l'autre pied. L'horreur! quand le raisonnement du sieur Val me paraît corroboré par d'autres faits. J'apprécie Siné, "ordure antisémite" d'après Asko-copain-Val. J'aime beaucoup Dieudonné, "ordure antisémite" d'après Siné. De là : Dieudonné = (ordure antisémite)². Et Céline! (ordure antisémite)^3. Et Lars von Trier qui "comprend Hitler"... l'affaire est pliée.


Montée en forêt

Alors, pour me racheter, si c'est Dieu possible, je rends hommage à ces grands films que je n'ai pas vus, mais qui furent assez grands pour mériter une suite. Je ne les cite pas, vous les connaissez mieux que moi.


Force chocards, moult chamois

Donc, Sonate d'automne dans les Bauges II, le retour. Imagine-t-on Sonate pathétique II ? Satantango II ? Les chants de Maldoror II ? Je dérape encore... ce sont ces satanées feuilles jonchant le sol légèrement humide. A chaque fois que je pose le pied gauche, je pars en vrille. 


Roche Torse

C'est quoi la gauche ? Voici une petite historiette, toute petite, un petit dialogue de rien du tout. Pour cette fois.
- type du centre-droit : Ah voilà! on a découvert des mines de phoslyxium au Congo, il faut les coloniser!
- l'emmerdeur : euh? oui? d'accord, c'est très bien le phoslyxium (encore que, si on réfléchit bien...) mais c'est pas très gentil pour les Congolais
- gusse du centre-gauche : c'est tout à fait exact, oublions le phoslyxium (tu parles) mais colonisons quand même le Congo, pour leur apporter la Démocratie, les Droits de l'homme, la Civilisation, les Lumières
- l'emmerdeur : ah! c'est tout à fait altruiste, me voilà rassuré!


Rassuré... un pas de plus... pas rassuré pour un sou, l'emmerdeur... Centre-gauche et centre-droit rivalisent heureusement d'astuce pour le canaliser. Celui-là, il faut qu'il paraisse être réactionnaire, névrosé, paranoïaque, conspirationniste, négationniste, fasciste, intégriste, etc. faut pas qu'il bouge! pas du tout!



Bauges automnales


L'Empire du moindre mal, c'est quoi? Vous le voyez le lac en surfusion? Renseignez-vous! il n'est pas gelé, il est prêt à l'être d'un coup d'un seul au moindre mouvement de l'eau. Ça y est? Vous les voyez les cavaliers dans le lac? Aucun ne doit bouger. Pas le moins du monde, aucun... absolu. Le moindre con qui bouge la jambe, la patte, c'est fini... tous prisonniers des glaces... tous foutus.



Trélod, Arcalod




Et nous, nous pensons être dans ce satané lac, pétrifiés de peur à l'idée d'être pétrifiés de glace, au moindre mouvement. Alors que... schve-schve... schve-schve... il faut poser les pieds, l'un l'autre l'un... Et caetera.
Descente en forêt
Et on termine...


Rideau - retour

mercredi 12 septembre 2012

Lettre ouverte à Monsieur Millet

Monsieur Millet,

Permettez-moi de vous appeler Monsieur, j'y suis quasiment contraint par d'étranges forces qui me poussent au respect, plus encore que par mon souci, toujours présent, de la Bienséance. 

Une armée de fantastiques Géants, venus aussi bien de l'ouest que de l'est, du haut et du bas, vous attaque, courageusement, à mille contre un. Nous commençons à les bien connaître, ils nous surprennent pourtant éternellement, capables de surpasser leurs exploits à chaque bataille - et ils en mènent, des batailles. C'est qu'ils ont la machinerie moderne pour les conduire, alors que notre pauvre, pauvre, Rossinante commence à fatiguer. 

Je suis de gauche démocrate anti-raciste et internationaliste. Tout devrait donc me pousser contre vous, et dans le camp du Bien, des belles personnes, des bienpensants, des honnêtes gens, des gens de bien, et pourtant : non. Eux aussi se proclament cependant de gauche, démocrates, anti-racistes, internationalistes. 

Je le répète, les honnêtes gens en mènent, des batailles. J'ai pu comprendre, au fil des années, et des défaites, qu'ils ne parlaient pas la même langue que moi. 

Ça a débuté comme ça : Edgar Morin était attaqué pour "incitation à la haine raciale". Et pourquoi pas Gandhi, tant qu'on y est ? D'autres affaires, innombrables, du même acabit, avant et après l'affaire Morin, firent monter la crispation. Le cas Dieudonné est exceptionnel : un métis qui se pense comme tel (donc un pont entre deux continents, deux cultures, donc une négation vivante du racisme) dont le patronyme est devenu synonyme de racisme, quoi de plus tragi-comique ? Mais l'histoire est pleine de ces grands renversements, de ces transferts. Il est facile d'accuser l'Autre d'être ce que nous ne voulons pas voir que nous sommes.

Je ne vous avais encore pas lu. Je vous avais entendu, je crois, dans l'émission Ce soir ou jamais, à propos de cette désormais fameuse complainte du seul blanc. Je n'en avais rien pensé de particulier, si ce n'est que c'est une chanson qui ne peut me toucher. Je ne suis pas attentif à ces détails, je ne les remarque pas, et je suis incapable de réduire un individu à une quelconque communauté. Je crois que je suis nietzschéen par réflexe : dans "Deviens ce que tu es", le terme important est "deviens". Un Homme à la peau noire n'est pas noir tant qu'il ne l'est pas devenu. Sous le regard éhonté du colonisateur (lequel était de centre-gauche, ce conflit idéologique ne date pas d'hier, et j'estime ainsi mon positionnement tout à fait cohérent dans ma critique du racisme et du colonialisme depuis Jules Ferry jusqu'à SOS Racisme), il est devenu nègre. La négritude et le jazz font plus pour ridiculiser le colonialisme que toute la bienpensance anti-raciste réunie - et pour cause !

Ce qui m'intéresse donc chez les autres, c'est leur devenir, leur liberté, pas leur passé ni leur communauté. Je suis d'ailleurs tout à fait infirme quand il s'agit de décrire une personne, avant que cette personne ne m'ait révélé sa façon de se décrire. Quand bien même, je vis dans un quartier assez peu blanc, idem dans mon travail, je n'écoute quasiment que de la musique de nègres et de bougnoules, et j'aime ça. Je suis, je l'espère, curieux de l'Autre, et les ponts historico-géographiques qui nous permettent de les rencontrer, de les connaitre, c'est là une chance. Je ne me suis jamais interrogé, en tant que "seul blanc", et même après réflexion, ça me paraît tout à fait incongru. Obama est plus blanc que Jean Genet, non ? Ah ! j'exagère ?! C'est à cause de Nabe.

Vous enfoncez d'ailleurs le clou, cet été, avec vos pamphlets, et toujours la complainte du seul blanc. Mais cette fois-ci, l'acharnement médiatique contre vous dépasse l'entendement. Toute la bienpensance déglinguée rivalise d'abjection. Tout y passe : vous faites de Breivik un héros, vous êtes raciste, vous insultez la mémoire des victimes, vous êtes fasciste. Des témoins vous auraient vu à plusieurs reprises chez Marc Dutroux, et des amis d'enfance déclarent - horresco referens ! -  que vous torturiez déjà des chats pendant les récréations à l'école. 

Je ne supporte plus ces médiacrates, leur propagande et leur tartuferie, de laquelle Molière lui-même s'étonnerait. Il me fut surtout pénible d'encaisser la chronique de Fabrice d'Almeida sur France Inter, lui qui est historien, et spécialiste des médias et de la propagande. Il est lugubre, lugubre de penser qu'il peut, malgré cela, servir la plus infecte soupe propagandiste sauce Val, préparée du mélange Millet, Dieudonné, Faurisson, Céline, avec pour résultat une clownerie iconoclaste et néanmoins nazifiée.

Quant au coup de grâce, c'est bien entendu au journal Le Monde qu'il revenait de le donner. Après les sous-fifres de itélé, des Inrocks, et compagnie, c'est la maison-mère qui attaque. Trouver 119 écrivains, 119 écrivains !... pour fustiger avec Annie Ernaux votre "fascisme", aucun écrivain au monde n'aurait pu l'imaginer. Cette fois-ci, les choses sont claires, le fond est touché, la partie est terminée, Babylone est brûlée, en cendres. Les mots n'ont plus de sens. La guerre c'est la paix. 

Ils s'y mettent à 119, et pas un, pas un, pas un de ces 119 écrivains n'a compris l'ironie du titre, ne sent que l'anéantissement de la littérature par le Nouvel Ordre moral, selon votre expression, est la condition sine qua non de l'émergence d'un Breivik, et donc que la situation logique, non ironique, voudrait que ce soit un cultureux mondain et mondialiste qui fasse l'éloge de Breivik. Quant à l'écrivain, dinosaure de la littérature, les faits lui ayant donné raison (la montée de l'insignifiance conduisant entre autres à des pratiques terroristes monstrueuses), il ne peut que redoubler de virulence dans ses alertes, ce que le Nouvel Ordre moral, pour se perpétuer, ne peut que prendre comme une justification et un éloge du monstre terroriste. Le piège est terrible, et magnifiquement déjoué par l'ironie de votre titre.

Pas un de ces 119 écrivains n'a le moindre commentaire à faire sur le contenu de vos trois pamphlets. L'histoire littéraire du XXe siècle, la théorie du Spectacle, celle des simulacres de Baudrillard, le rôle de Mai 68, les relations entre les médias, le Culturel et la politique, l'industrie culturelle, l'illusion démocratique, la surestimation totalitaire, Lévi-Strauss, René Girard, rien, il n'y a rien de pertinent à dire. En un sens, je m'en félicite, et vous aussi, assurément, c'est toujours ça de "débat" et de "commentativite" en moins.

La littérature, la langue, l'altérité ? il n'y a personne non plus, ces sujets n'existent pas. Il est beaucoup plus important de chasser le racisme. Pourtant, en cherchant bien, le racisme pourrait être trouvé là où ils ne l'attendaient pas. Vos livres transpirent en effet d'une idée centrale : la défense de l'altérité et la critique de l'indifférentiation. Vous pleurez la disparition de l'Autre. C'est du racisme, ça ? C'est d'extrême-droite, ça ? Si on prend cette propagande au pied de la lettre, cela signifie alors que l'anti-racisme, c'est la tolérance de tous (ceux qui boivent du Coca, écoutent de la pop, et lisent le Da Vinci Code). Quel magnifique exploit que de tolérer le même ! Quel humanisme ! Quel raffinement ! Si j'osais, je citerais la première phrase de Bagatelles pour un massacre. Boum ! Vrang !

Vous vous affirmez au fil des pages comme défenseur de la biodiversité des idées et des cultures. Grâce notamment à Péguy, j'en comprends bien les implications. Je me disais internationaliste - mais pour aller à la rencontre, et au-delà des nations, il faut bel et bien que les nations existent. L'inter-nationalisme, ce n'est pas le mondialisme, c'en est le contraire : l'échange dans l'altérité d'un côté, et la communication globish de l'autre. 

J'en finis, maintenant. Les honnêtes gens ne sont pas démocrates, ils sont voltairiens ; ils ne sont pas internationalistes, ils sont mondialistes ; ils ne sont pas de gauche, ils sont l'instrument de résignation sociale du capitalisme financier. Pasolini nous répèterait que là est le vrai fascisme. C'est pourquoi il est extrêmement important pour eux que leurs opposants passent pour fascistes, d'extrême-droite, racistes. 

Nous le savons. Soyons les plus forts. Enfilons le heaume de Mambrin. Et en avant !

"En avant. […] Puissé-je ne rien garder à mes semelles de tout ce que je quitte, et ne rien emporter que mes belles douleurs, mes belles conquêtes, toutes mes victoires sur moi-même en tant de combats où j’ai été vaincu selon le monde, défait par la laideur et révolté par le bruit. […] En avant !"
André Suarès

Très cordialement,

vendredi 3 avril 2009

Durch Leiden Freude

Il est beaucoup question de jazz et de Marc-Edouard Nabe sur ce blog, ces derniers temps. C'est lui, et Siné, d'ailleurs, qui m'a donné l'envie d'écouter du jazz, par ses textes éblouissants - ceux que j'ai pu lire car c'est la croix et la bannière pour se les procurer - comme La Marseillaise (à propos d'Albert Ayler) et Nuages (sur Django Reinhardt). En fin de compte, ce sont Philippe Val, Claude Askolovitch et Patrick Gaubert que je dois remercier puisqu'en jetant leur dévolu sur Siné l'été dernier, ils ont remué un couteau dans une plaie qui est celle du cirque médiatico-politique. De là j'ai pris Siné plus au sérieux, peut-être, et me suis réellement plongé dans la pensée nabienne. Et c'est ainsi... J'étais moi-même dans une évolution qui me portait tout naturellement à me jeter dans la gueule du loup nabien, mais peut-être serais-je passé à côté sans ce grotesque épisode. J'avoue que cela me fait froid dans le dos. Je n'en pouvais plus du pop-rock que j'écoutais depuis des années, j'ai cherché, avant, ailleurs, j'ai trouvé (le métissage qawwali - flamenco par exemple, extraordinaire). Il manquait quelque chose. Je suis tombé dans le jazz. Ecouter du jazz me fait comprendre Nabe ; lire Nabe me fait comprendre le jazz ; lire Nabe en écoutant du jazz me permet de me comprendre moi-même. Beethoven, par exemple. Toujours été fasciné par l'homme, meurtri par sa musique. Le romantisme d'une manière générale. Celui du XIXe siècle évidemment, pas les niaiseries avec les acteurs à la mode. Je suis complètement débordé par l'invraisemblable violence du monde qui m'est insupportable ; celle dont se plaignent Goethe, Tourgueniev, Dostoïevski, Flaubert et les autres.

Ah ! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations qui
emportent vos villages, ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes,
qui me touchent : ce qui me mine le cœur, c’est cette force dévorante qui est
cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui
l’environne et ne se détruise soi-même… c’est ainsi que j’erre plein de
tourments. Ciel, terre, forces actives qui m’environnent, je ne vois rien dans
tout cela qu’un monstre toujours dévorant et toujours ruminant.

Goethe - Les Souffrances du jeune Werther.

Mais il y a une profonde morbidité dans ce romantisme, elle-même insupportable. J'aime lire ces témoignages de lucidité ; je ne sais me résoudre à accepter l'amère constat. J'en reviens donc à Ludwig van. Lui qui écrivit : Muss es sein ? Es muss sein ! comme une force poussant à l'action. Une de ses devises : Durch Leiden Freude (la joie à travers la souffrance) qui n'est certes pas un slogan sado-maso, mais le programme de ralliement de tous ceux qui aspirent à autre chose que l'imbécilité heureuse. Nabe : "Tous ceux qui sont dans la vie comme un poisson dans l'eau noient le poisson".

La question est : Beethoven a-t-il réussi ? La Neuvième ? Vraiment ? Rah ! Je ne sais pas. Peut-être. Je doute, et pourtant ma vénération pour Beethoven est sans limite et j'aimerais pouvoir lui accorder cela. Je n'en suis pas certain. Et Nietzsche ? En voilà un autre, icone iconoclaste, dieu athéologue... au même rang que Ludwig van dans mon Panthéon personnel. Lui a réussi. Oui. Il a réussi à plonger ses racines suffisamment profondément et les étaler si loin autour du tronc que l'arbre qu'il est atteint les cimes vertiges. Son écriture est pleine de cette jubilation, de cette santé, lui le grand malade. Il a réussi. Et c'est d'un côté ce qui m'a si lontemps fasciné, et de l'autre laissé perplexe, incapable que j'étais de comprendre.

Nabe et le Jazz m'ont apporté l'éclairage nécessaire. Nabe est de la même trempe : un génie qui détruit tout sur son passage. Tout. Certes pas pour détruire, dans une espèce de nihilisme bien contemporain de la débâcle occidentale. Non, il détruit au nom de quelque chose. Au nom de la vie contre la mort ; au nom de l'Art, contre la culture ; au nom de la Poésie. C'est un mystique, un théologien, un prophète. En revoyant son passage chez Pivot en 1985, j'ai été amusé de voir qu'il épargnait deux catégories : les noirs, les femmes. J'ai toujours pensé ça également. En fait, j'aurais tendance à élargir à toutes les victimes, à tous les perdants. Mais parmi eux : même choix.

Je ne voudrais pas m'égarer, et j'en arrive donc au jazz. Le jazz a réussi quand je doute que Beethoven y soit parvenu. Le jazz est si profond. Je rappelais que Nietzsche disait qu'on écoute avec ses muscles (il disait aussi qu'on pense avec ses pieds, et ces deux idées suffisent à indiquer la portée de son oeuvre) ; pour le jazz, on écoute d'abord avec les tripes. Cette musique ne vient pas de nulle part. Elle est chargée, chargée du poids de l'histoire, chargée de toutes les souffrances d'un peuple, de l'universalité de la souffrance. C'est en vain que l'on voudrait venir à bout de ses racines. La tristesse est à son comble. Mais le jazz a aussi cette légèreté qui vient non pas annuler, non pas contredire, mais dépasser, surmonter sa lourdeur. C'est juché sur une montagne de cadavres qu'Ahmad Jamal donne sa fête. Car il n'y a pas plus festif que le jazz : le finale de Devil's in my den, de Human Nature du grand Miles suffiront à prouver ce que j'avance. Ecoutez ce fantastique morceau de Sidney Bechet, à rendre fou : Blues My Naughty Sweetie Gives To Me. Et dites-moi si ce ne sont pas toutes les larmes du monde qui font la fête ces cinq minutes durant. Existe-t-il un équivalent ? Le jazz - meilleur antidote à la superficialité ambiante. La lueur d'espoir.

samedi 20 décembre 2008

Cavanna Siné qua non


« Le seul fait que Cavanna existe est une insulte au bon goût français » disait Pierre Desproges.



On ne saurait rendre un plus bel hommage à cette légende. De la place qu’il reste à cette légende il sera donc question ici. L’été dernier, nous fûmes tout occupés à départager Siné de Val dans une grotesque affaire montée sur prétexte antisémite – on voit aujourd’hui mieux encore qu’hier combien ce prétexte était fallacieux. Chaque camp en a tiré les conclusions qui s’imposent et cohabitent désormais Charlie Hebdo et Siné Hebdo. A Charlie, on subit peut-être une migration du lectorat, et il s’agit d’indiquer clairement où est le bon grain et où est l’ivraie. C’est Caroline Fourest qui s’en charge cette fois dans Le Monde (« La démocratie des cerveaux disponibles ») : « D’où la division au sein de la presse satirique entre, d’un côté, celle qui veut fortifier la démocratie et, de l’autre (celui des « pulsions infantiles, bêtes et méchantes » précise-t-elle avant), celle qui s’en moque, voire celle qui la vomit. »

Cavanna dont la désillusion se faisait sentir depuis quelques temps ; Cavanna qui s’était plaint que Philippe Val l’utilise pour incendier Siné dans son dernier livre ; Cavanna l’initiateur de cet humour et de cette nouvelle presse satirique bête et méchante ; Cavanna n’allait pas laisser passer cela.

Sa chronique cette semaine : Les dinosaures avaient-ils le trou du cul aussi petit que la bouche ? Il explique : « Ce grand ennui qui m’alanguit depuis trop longtemps, ce n’était donc pas mon exclusif désenchantement qui là, perçait, mais bien le symptôme collectif, peut-être universel, d’un bouleversement majeur dans le cosmos. » La décadence. La mort du bête et méchant. L’affadissement. La victoire des bienpensants. Et de critiquer l’évolution de « Charlie », dont les caricaturistes ont rangé leurs griffes (Choron dernière de Pierre Carles, sortie le 7 janvier), dans lequel les caricatures sont trop souvent politiques et si facilement anti-sarkozystes. Lui préfèrerait du sociétal (« comme si nous vivions en un monde où la politique prime sur toute autre activité humaine ») croqué par la « racaille rabelaisienne ».

Il termine en fustigeant ambition, carriérisme, et finalement un journal – comme il est amère de lire ça sous sa plume à propos de Charlie Hebdo – « Pas encore bon chic bon genre, mais déjà estimé des gens en place. Des gens qui placent. » Se pose donc la question de l’avenir de ses chroniques : « Ce que je fous là, moi, dinosaure bouffé aux mites, sur mon tas de décombres ? On me le fera bientôt savoir, je pense. » J’ai quand même du mal à imaginer que l’on puisse signifier à Cavanna qu’il n’a plus rien à faire dans un journal, dans ce journal ! Va-t-il y rester ?

Et de fait, Caroline Fourest, qui peut répliquer avant le bouclage, répond à Cavanna dans le même numéro de Charlie. Rien n’est laissé de côté dans la flagornerie – vouvoiement, « il fait partie de ces dieux que l’on préférerait ne pas avoir offensés » etc. – et le mea culpa est trop gros pour ne pas paraître balourd. Ainsi, ce n’est pas Cavanna ni toute l’équipe d’Hara Kiri qu’elle visait, mais « une facette de cet humour « bête et méchant ». » Fourest fait ainsi mine de ne pas comprendre. La rupture est consommée ou presque. Elle a beau objecter que la censure est devenue politique et religieuse, ça n’enlève rien à la pertinence du propos de Cavanna, rien. C’est pour cela que Siné était détesté jusqu’à aller au clash que l’on sait. En réalité, le pas était difficile à franchir, mais c’était une bonne chose que de le faire et Siné se porte assurément mieux dans son hebdo que dans « Charlie ». Quant à Cavanna ? Ce sont eux les porteurs de la légende ; le titre Charlie Hebdo leur a en quelque sorte été dérobé ; mais sans eux, qu’en reste-t-il ? Cavanna : « On ne rit pas du SDF. On le regarde crever, mais on ne rit pas. C’est ainsi qu’on fait des carrières. Pas des légendes. »

C’est pourquoi j’aimerais que Siné Hebdo aille plus loin encore, ne tombe pas dans l’anti-sarkozysme facile, évite une philosophie onfrayenne un peu emballée… mais il est vrai que quelques signatures sont quelques peu décevantes (Geluck ?! Isabelle Alonso !?).

En attendant qu’une relève pointe le bout de son nez et bâtisse une légende nouvelle ?

vendredi 25 juillet 2008

Si l'on demandait à chacun...



"Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est Arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !"




Cet extrait de chronique de Siné fait donc grand bruit. Siné est viré de Charlie, Askolovitch ayant crié à l'antisémitisme, Val se fait lyncher, Siné poursuit Askolovitch, et BHL se croit investi de la mission d'empêcher l'opinion d'ânonner (ce sont ses termes) et de dispenser les vraies Lumières d'aujourd'hui. Résultat des courses : on risque de perdre Charlie (sans Siné, ce n'est quand même plus la même chose), une crispation supplémentaire sur l'antisémitisme, et probablement un virage réactionnaire (anti-Internet, anti-gauchisme ou plutôt "islamo-gauchisme" comme ils disent, voltairisme aigu faisant silence sur le fait que Voltaire était l'ami des despotes éclairés et pas démocrate pour un sou) sans retour de l'ensemble des "philosophes médiatiques". C'est lourd. Et pourtant, si on demandait à chacun des protagonistes, tous auraient la conviction d'être dans le vrai.



Je comprends Val, profondément marqué par l'Affaire Dreyfus, dans sa vigilance contre l'antisémitisme. Cependant, le risque est d'en faire une fixation et d'en être aveuglé. Il a toutefois raison en cela que la chronique de Siné peut être interprétée comme antisémite, à condition de ne pas comprendre que Siné fustige le cynisme et l'opportunisme de Jean Sarkozy - et c'est une condition bien difficile à remplir. Alors oui, Siné aurait pu clarifier ses propos, et reconnaître qu'ils pouvaient être mal interprétés : il avait accepté. Ce qu'il a refusé, c'est d'être désavoué par l'ensemble de la rédaction ; et les excuses à Jean Sarkozy - quoi de plus normal ? Que Jean Sarkozy ait pu être blessé n'est pas la question, puisque chaque semaine, dans chaque chronique de Siné, quiconque apparaît peut se sentir blessé (quid de la famille d'un chasseur mort lors d'une partie de chasse, ce dont ne manquait de se réjouir Siné, par exemple ?). Je trouve donc bien regrettable qu'on en soit arrivé à de telles extrémités et aussi rapidement. C'était quand même, outre la personnalité de Siné elle-même, un gros point fort de Charlie que de faire cohabiter des chroniques aussi divergentes que celles de Siné et Val pouvaient l'être.



Quant à BHL, peut-on le comprendre ? Sans doute, sans doute. Mais là c'est exaspérant. Probablement de toute bonne foi, il arrive à falsifier les faits et à organiser toutes sortes de confusions et d'anachronismes alors même qu'il prétend mettre les choses au point. Commençant par distinguer la critique des religions (c'est bien) du racisme et de l'antisémitisme (c'est vilain), il est déjà hors-sujet. Siné n'est certes pas le dernier à critiquer les religions, mais ce n'est pas du tout l'objet de la chronique incriminée où il critique une conversion et donc, soit le cliché antisémite "mieux vaut être Juif pour réussir", soit, si on comprend mieux et si on écoute les clarifications apportées par Siné, l'opportunisme de se convertir pour épouser une héritière. Ici, un doute m'habite car peut-être certains esprits éclairés estimeront que le simple mot "héritière" est antisémite (cf. le procès imbécile fait récemment au livre de Bourdieu et Passeron, Les Héritiers).



Mais ce n'est pas tout (loin de là). Notre guide lumineux poursuit en parlant "d'antisémitisme le plus rance". Car voyez-vous, que Siné soit antisémite ou pas n'est pas la question, ce qui compte ce sont les mots. Mettons quand même Siné, Dieudonné, Le Pen dans le même panier antisémite au cas où les mots ne seraient pas la seule chose qui compte. BHL : "une oreille française ne pouvait pas ne pas entendre l'écho de l'antisémitisme le plus rance". Eh bien si, justement. Déjà parce que Siné se moque d'un individu opportuniste, pas du judaïsme ou du Juif en général et qu'il serait fou de faire l'amalgame (lire l'article de Reynaert à ce propos). Ensuite parce que nous sommes en 2008, pas en 1894. L'antisémitisme a une histoire, et lorsqu'il naît à la fin du XIXe, c'est en se cristallisant autour de 3 pôles :


- l'antijudaïsme chrétien
- les théories "scientifiques" racistes de la linguistique ou de l'anthropologie en formation
- l'anticapitalisme se cristallisant sur le mythe de la réussite sociale du Juif


Alors, il permettait aux nationalistes de s'unir contre un ennemi commun à tous, et il mettait parfois la gauche en difficulté quand il s'agissait d'après elle, comme dans le cas de l'Affaire Dreyfus, de problèmes de bourgeois alors que l'urgence était à la lutte des classes (Guesde contre Jaurès, si l'on veut schématiser, ou "crétins" contre "traitres" pour reprendre les termes de Val). Mais la situation n'est plus la même aujourd'hui (méditez là-dessus). Pourquoi faut-il qu'elle soit la même ? Eh bien pour faire de tout antisionniste ou même de tout opposant à la politique israélienne un antisémite, un "fascislamiste" ou son meilleur ami "l'islamo-gauchiste". Délirant. Et comme le rappelle Siné dans sa dernière chronique, non publiée, cela sert à terminer le débat, car en effet, il n'y a pas pire qu'un antisémite depuis la Shoah. Circulez, y a rien à discuter. Ce doit être cela, les "Lumières de notre temps", en effet. Le bon BHL livre la Pensée comme elle doit être, et le peuple composé d'ânes écoute, et approuve ce despote éclairé si généreux, mais ne saurait avoir l'outrecuidance de penser différemment ou d'interpréter les choses dans un autre sens. Ah! la populace ! pénible !





Hélas, Cornélius Castoriadis ou encore Pierre Vidal-Naquet ne sont plus parmi nous pour fustiger l'imposture intellectuelle de cet ex "nouveau philosophe". "Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un « auteur » peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la « critique » le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ?" se demandait Castoriadis... A lire, avec nostalgie peut-être, toute la controverse, édifiante, entre Vidal-Naquet et BHL, commentée ensuite par Castoriadis à l'époque de la sortie du Testament de Dieu.


vendredi 2 mai 2008

La Princesse de Clèves dans La société de consommation

Qui a lu La Princesse de Clèves ? Et La société de consommation ? Pas moi en tout cas, mais je le regrette et tenterai d'y remédier un jour ou l'autre. Mais ces livres ont probablement assez peu de lecteurs de nos jours pour qu'ils soient traînés dans la boue sans que ça n'émeuve les foules en délire ! La Princesse de Clèves, d'abord, subit régulièrement les attaques - avec un ton et un sourire en coin qui manifestent la certitude de triompher - répétées de celui qui est devenu notre Président de la République. En effet, en effet mesdames et messieurs les jurés, lire de pareilles vieilleries (écrites, et ça n'est pas sans rajouter au grotesque de ce livre, par une femme) aujourd'hui n'a aucun sens, c'est qu'on a autre chose à faire (lire les infos dans le journal de référence 20 minutes ; regarder la Star Ac ; se coucher tôt pour se lever tôt pour travailler plus pour gagner... euh... plus). En fait, c'est devenu le running gag de Sarkozy : qu'il veuille faire rire son public, il lui suffit de critiquer La Princesse de Clèves. Alors c'est vrai qu'il y a plus urgent, qu'il y a plus dramatique et qu'il est un peu dérisoire de défendre un vieux livre. Mais Philippe Val a raison de, régulièrement, voler au secours de ce livre, de la littérature, de la culture et du langage en général. Car langage et culture sont les outils avec lesquels il nous est possible de penser et d'imaginer pour améliorer ce que nous pensons devoir l'être. Le mépris qui s'étend pour la culture, la langue, le temps long : est-il cause ou conséquence d'une époque pendant laquelle on expulse 25 000 immigrés (chiffre à atteindre coûte que coûte), on fait passer des lois judiciaires d'inspiration clairement anti-humaniste, etc. ? Plus on maîtrise la langue et la culture, et plus on peut s'écarter de la voie toute tracée, de la pente droitière, celle sur laquelle quiconque est censé glisser, à moins qu'il ne fasse les efforts pour la remonter. Aucun combat, aussi urgent soit-il, ne devrait nous faire abandonner celui de la culture.
Et d'ailleurs, n'est-il pas lui-même devenu urgent ? Voyez comme le cynisme a définitivement tout ravagé sur son passage en récupérant même ce pauvre Baudrillard (notre ami Beigbeder lit La société de consommation). Je vais être court sur cette question, parce que la pub n'est pas un ennemi nouveau bien entendu, et puis cet article publié sur Rue 89 traite très bien des problèmes que soulève cette horrible publicité. Sauf un, peut-être : la version Femme de cette publicité ne montre pas une femme lisant tel ou tel livre d'intello. En effet, il est évident qu'une femme ne pourrait pas être assez intelligente pour cela. Donc, la pub "Femme" ne montre qu'une femme très légèrement vêtue (sois belle et tais-toi). C'est encore une chance que ces ahuris n'aient pas accolé la tête de Simone de Beauvoir sur cette pub, je me demande d'ailleurs bien pourquoi ils n'ont pas osé, ce sont des petits joueurs. Le plus insupportable reste encore l'indifférence générale face à ces crimes contre l'intelligence.

jeudi 14 février 2008

L'avocat du diable

C'est fatigant... (ou au contraire enthousiasmant) de devoir défendre une opinion au moment même où elle est le moins défendable. 3 affaires se superposent en ce moment pour l'illustrer : la condamnation de Le Pen, le SMS du Nouvel Obs', la naturalisation d'Ayaan Hirsi Ali.


D'abord Le Pen. On se souvient de sa sortie sur l'occupation allemande qui n'aurait pas été "particulièrement inhumaine, même s'il y eut des bavures, inévitables dans un pays de 550 000 km²" (janvier 2005, Rivarol). Eh bien il vient d'être condamné à 3 mois de prison avec sursis et 10 000 € d'amende pour "complicité d'apologie de crimes de guerre et de contestation de crimes contre l'humanité" en vertu de la loi Gayssot. Si Le Pen a été condamné, ce n'est pas pour la phrase en elle-même, mais pour ce que la connaissance du personnage indique de sous-entendus. Autrement dit, une décision judiciaire a été prise pour des raisons politiques. Cette confusion n'est pas vraiment saine ni digne d'une démocratie. Décrire l'occupation allemande est le travail des historiens, l'Etat n'a pas à en définir le degré d'horreur que chacun se doit d'admettre sous peine d'être condamné. D'une manière générale, l'Etat n'a pas à établir de vérité officielle. La loi Gayssot, comme toutes les lois "mémorielles" suivantes doivent être abrogées. Certains prétendent que la loi Gayssot est spécifique parce que derrière la négation des chambres à gaz se cache l'antisémitisme. C'est vrai. Mais d'une part, s'il est déjà étrange en démocratie de condamner quelqu'un faisant usage de sa liberté d'expression, il l'est encore encore plus de le condamner parce qu'on estime que ses propos en cache d'autres qu'il ne dit pas. D'autre part, cette loi Gayssot intervient au moment même où la partie était gagnée contre les négationnistes, ce qui est quand même paradoxal. Enfin, si la vigilance s'impose évidemment toujours, la voie judiciaire n'est certainement pas la meilleure voie pour lutter : on ferait beaucoup mieux de faire lire Les assassins de la mémoire par exemple, non ? Enfin, l'Etat fixe la vérité, un juge applique la loi, Le Pen est condamné, TF1 en a-t-il parlé ? et le problème est réglé ?


Il ne s'agit ici que de réagir à l'actualité, mais cela nécessiterait une plus ample réflexion sur le thème Histoire et mémoire(s)... En attendant, voici le texte de la pétition signée par 19 historiens demandant l'abrogation des lois mémorielles : Liberté pour l'histoire par Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock rejoints ensuite par Esther Benbassa, Jean Baubérot, Elie Barnavi, Marcel Gauchet, Paul Ricoeur, etc.



Le Nouvel Obs', ensuite. Ce grand journal où publiaient les plus grands intellectuels de gauche est en bien mauvaise posture. Déjà la Une avec Simone de Beauvoir nue et un article quasiment people associé m'avait semblé marquer l'apothéose, si je puis dire, d'une grande dégringolade. Voilà qu'ils publient un SMS que le Président aurait envoyé. Que ce SMS existe ou non me laisse complètement de marbre, la vie privée de Sarkozy ne m'intéressant que moyennement... Que le Nouvel Obs' se permette ça, voilà qui est bien plus triste. La séparation de la vie privée et de la vie publique et l'opacité de cette première, voilà quelque chose de constitutif d'une démocratie, et que les philosophes et intellectuels ont maintes fois rappelé dans les colonnes même du Nouvel Obs'. Que ça vole en éclats est un signe très inquiétant. Il est facile de se cacher derrière l'argument selon lequel Sarkozy expose sa vie privée et qu'il n'a que ce qu'il mérite. Au contraire : parce que Sarkozy expose sa vie privée dont on se fout complètement, on attend d'un journal d'opposition qu'il ne tombe surtout pas dans ce travers et qu'il s'attache à la reconstruction de la gauche en renouvelant ses concepts, que les intellectuels meurent d'envie de féconder. L'attitude de Nouvel Obs' est donc tout à fait pitoyable. Et pourtant, Philippe Val le rappelle dans Charlie Hebdo cette semaine, la solidarité s'impose face à la plainte déposée par Sarkozy. Pourquoi ? Sarkozy a en effet droit au respect de sa vie privée. Mais la manière employée est très dangereuse : "Au lieu de la procédure habituelle en matière de presse, il attaque au pénal pour faux, usage de faux et recel, délits passibles de le prison. Les lois de 1881 sur la presse offrent toutes les possibilités à Nicolas Sarkozy de faire condamner lourdement le responsable. Mais dans aucune démocratie moderne on ne menace de prison les journalistes coupables de ce genre de fautes. Il n'y a que Poutine qui attaque sur ce genre de mode." explique P. Val avant de conclure, à propos de Sarkozy : "S'il fallait que nous portions plainte contre lui chaque fois qu'il dit une contrevérité, il passerait son temps au tribunal." Au final, donc, l'attaque contre la presse libre se révèle plus grave encore que la faute du Nouvel Obs'. Décidément, c'est la surenchère dans le démantèlement des "tabous", c'est-à-dire de ce qui sépare la démocratie d'un régime totalitaire. Ce n'est guère réjouissant. Devoir d'un côté défendre Sarkozy contre le Nouvel Obs' et de l'autre le Nouvel Obs' contre Sarkozy, alors que dans les deux cas les défendus ne le méritent pas, c'est dur !



Ayaan Hirsi Ali, enfin. Les intellectuels médiatiques demandent sa naturalisation et, en tant que femme menacée par les islamistes, elle répond à un engagement de Sarkozy durant sa campagne. Soit, je n'ai rien contre une naturalisation d'Ayaan Hirsi Ali, évidemment. Mais ce qui est plus gênant, c'est ce climat qui veut que les intellectuels de gauche, ces néo-républicains, commencent à tourner en rond de manière inquiétante dans une sorte de sacralisation du modèle républicain laïque français. Jean Baubérot avait prédit que cette famille de pensée tournerait au néo-conservatisme. En est-on loin ? Non ! Souvenons-nous de l'affaire Redeker pendant laquelle il était interdit de critiquer les propos de Redeker sous peine d'être accusé de faire le jeu des intégristes. Et de l'affaire des caricatures pendant laquelle Voltaire fut élevé au rang de saint laïque, manifestation paroxystique d'une religion laïque (national-laïque) avec ses intégristes. Il y a beaucoup à dire sur la laïcité "à la française" qui se pense modèle unique et parfait à préserver des attaques venant de l'extérieur. Que d'occultations et de contrevérités proférées alors même que c'est la démarche critique et rationnelle qui est mise en avant ! C'est le même phénomène avec Ayaan Hirsi Ali. La naturaliser, oui, mais en oubliant sa collaboration avec le douteux Théo Van Gogh, en oubliant que c'est un think tank néo-conservateur proche de Bush qui l'emploie désormais ? L'assassinat de Théo Van Gogh est un double scandale (fait de tuer + tuer pour des idées) ; j'estime que si on pouvait éviter un troisième scandale (saborder l'esprit critique au nom d'une lutte pour "les martyrs de l'Islam(isme)"), on ne s'en porterait que mieux. A défaut de projet de société porteur d'avenir, la gauche républicaine se cherche un combat quasi-mystique pour la démocratie et la laïcité à la française, quitte à combler à grande vitesse la mer qui la sépare du camp néo-conservateur du choc des civilisations. Inquiétant. Merci à Esther Benbassa de s'être élevée contre ce phénomène. Et là encore, ça ne me fait pas plaisir de m'en prendre à ceux qui pensent sincèrement combattre l'intégrisme et le totalitarisme... Pour se réconforter, on peut se dire qu'un travail critique et scientifique sur l'Islam a le vent en poupe avec notamment la récente publication du Dictionnaire du Coran sous l'égide de Mohammed-Ali Amir-Moezzi.