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samedi 20 juillet 2013

Tronçonnons de toute urgence les "valeurs du sport"

Le Tour de France se termine. J'admets... ça n'a l'air de rien, dit comme ça... pourtant... faut y penser à tous ces événements historiques qui ne seront plus commentés ! attendu juillet 2014 ! Tout est hystorique pour nos amis journalistes : la pluie qui tombe, la victoire pour la première fois un 7 juillet d'un Ouzbek à Poule-les-Echarmeaux, le triplé de Tartempion, tout. Et c'est une bonne nouvelle pour L'Equipe. Pour vendre du papier ? Surtout, pour remplacer les manuels d'hystoire dans les écoles. 

Cette année, c'est Froome qui va gagner. Hystorique ! Le "Kenyan blanc" qu'ils le surnomment. Normalement, un Kenyan c'est un bamboula qui court pieds nus 95 km par jour pour battre aux hystoriques championnats du monde d'athlétisme les autres acteurs de l'Hystoire avec un grand H. Froome... lui... est blanc... le journaliste aime ! paradoxe ! originalité ! anti-racisme de façade ! bien-pensance ! (revanche sur le bamboula ? chut)

Achtung ! Froome est-il dopé ? Question délicate qui pourrait mettre en cause les valeurs du sport - les valeurs du sport ! Armstrong a avoué... coup terrible ? Formidable opportunité ! Au final, ça permet de le mettre en accusation lui, et son équipe, brebis galeuse, et de rapidement oublier que tous les concurrents battus par Armstrong étaient dopés eux aussi.  Arrive Froome : les journalistes n'ont pas envie de passer pour des naïfs encore une fois, alors ils mettent en doute à demi-mots les performances du bougre, et demandent à d'autres coureurs si Froome court proprement, selon eux. Contador estime Froome propre. Contador, déjà convaincu de dopage... 

Les valeurs du sport
L'expression est moderne... ça commence mal ! Avant, le sport n'avait pas de valeurs (de valeur). Soyons plus précis : il y avait deux types de sport - les tournois et la soule. Les tournois, ça c'est du sérieux, c'était pour les Chevaliers, les Grands Féodaux, règles ! cérémonies ! élite ! pré-Coubertinisme à 100%. Mais la soule, ça c'était pour la canaille, la piétaille, les gueux, les manants quoi... un vulgaire estomac de vache plus ou moins rond posé entre deux villages, les brutes épaisses dégénérées des temps obscurs (ils n'ont pas lu Voltaire) doivent le déposer quelque part. Pas vraiment de règles, tous les coups sont parfois permis, ça pouvait durer plusieurs jours, enfin n'importe quoi vous voyez bien...

Par la Grâce  de la Modernité, la vie toute entière s'est éclairée, rationalisée, normalisée, et pacifiée. C'est-à-dire que l'exploitation féodale a été remplacée par l'exploitation capitaliste, laquelle avait le désavantage de concentrer les manants-ouvriers dans les villes quand les manants-paysans étaient équitablement répartis sur le pays... Ah ! Oh ! manants regroupés égale problème ! Achtung ! Troubles ! Révoltes ! et la discipline, bordel ?! 

Alors, dans les collèges anglais du XIXe siècle, on a une idée. Les gamins de manants dans les collèges deviennent irrévérencieux (si, si !) et voilà qui pourrait faire trembler les bases de la société (les banquiers en haut, la populace en bas). Une solution ! Et là, l'idée de génie !... plutôt que les gamins de manants passent leurs nerfs sur leurs professeurs, il faut qu'ils se battent entre eux. Il y avait dans les temps obscurs des jeux qui plaisaient aux gueux (la soule), il faut les faire jouer à ça, mais en normalisant le jeu. Le football et le rugby étaient nés. D'une pierre deux coups ! On détourne l'énergie populaire vers quelque chose d'inoffensif socialement... et on inculque aux manants les règles et les valeurs de la société moderne. 


Les valeurs du sport ? Les valeurs du capitalisme !... 

un semblant d'égalité (pour le lièvre comme pour la tortue, la ligne de départ est la même)... idéologie du Progrès... propagande méritocrate... univers normalisé rationalisé mécanisé standardisé robotisé... etc.  Arrive là-dessus le Baron - le Baron ! pour placer le dix de der : l'Olympe ! Le triptyque de "l'éducation du peuple" est depuis bien en place : compétition sportive, mérite scolaire, concurrence capitaliste.

Il faut donc à la fois supprimer le BAC et le chronomètre du Tour de France. Voilà qui ne ferait pas plaisir à l'oligarchie, mais à nous non plus, qui avons appris le BAC et le chronomètre comme notre univers. Évidemment... On en redemande, même !

Ah ! mais on veut du PSG ! Hystorique là aussi. On l'aime le "marché des transferts" ! Croyez-moi si vous voulez, voilà ce que j'ai lu dans L'Equipe : 
L’Émir du Qatar recrute Bamboula pour 420 millions d'euros, dont l'agent nous a raconté l'entretien d'embauche.
- Émir du Qatar : là ! un Bamboula ! attrapez-le !
- son conseiller : vous faites erreur... c'est un singe... (® D)
- Émir du Qatar : autant pour moi... et là bas derrière le talus ?
- son conseiller : cette fois vous avez raison !
              au Bamboula : ksss ksss toi venir ici ksss ksss toi vouloir banane ?
- Émir du Qatar : finissons-en !
- son conseiller : tiens Bamboula ! toi voir ballon ? toi taper dedans ! noix de coco ! pareil !
- le Bamboula : ?
- Émir du Qatar : bienvenue au PSG, nous nous félicitons de notre collaboration

Je sais... vous allez dire... j'abuse... c'est pas de l'esclavagisme... Bamboula est payé très cher... Ferari (je sais pas l'écrire, mettez les ® où il convient)... champagne... boîtes de nuit... i-phone gratuit peut-être ?!... Byzance quoi ! va pas se plaindre le Bamboula. 

Alors je réplique. L'argent du capitalisme est ni plus ni moins de la fausse monnaie. Du vent ! que dalle... Si ce n'est : le sang du pauvre (Léon Bloy). Si ce n'est... et ce n'est pas grand'chose, dans l'esprit du capitaliste, le sang du pauvre... L’Émir du Qatar, il débourse 420 millions le lundi, il ne le sait même plus le mardi en se réveillant. Cet argent n'existe pas ! pétrodollars virtuels. Dépense : zéro. Profit : énorme ! Kolossal ! privilèges et tranquillité sociale. Ça n'a pas de prix. La valeurs du sport. Hystorique.

Aucune Femen ne pointe pour tronçonner la Croix de cette religion-là...

jeudi 25 février 2010

Le hasard contre le sport

Oh ! pas grand-chose... quelques mots. Jason Lamy-Chappuis vient de perdre toute chance de second titre olympique uniquement à cause des conditions météo, très défavorables. Il n'est pas la seule victime, des Gottwald, Moan, etc. sont tout autant à plaindre, mais il y a fort à parier que si aucun Français n'avait été touché, personne à France Télévisions n'aurait rien trouvé à redire. D'ailleurs, quand Vincent Jay a bénéficié d'un invraisemblable concours de circonstances (météo et course) pour remporter son titre, on n'a pas vu l'ombre du mot "scandaleux" scandé toujours plus vite, plus haut, plus fort aujourd'hui. M'enfin, je ne veux pas m'en prendre au pitoyable chauvinisme habituel, ce n'est pas intéressant.

Ce que je trouve plus fort, c'est ce dégoût du hasard, ce fantasme de la compétition égalitaire, cette haine de la vie... Le slogan, c'est "La médaille aux médaillables". La médaille, c'est un dû pour le médaillable, que les bougnoules de seconds couteaux ne méritent pas de recevoir. Un favori, ça doit gagner. Sinon, rendez-vous compte les conséquences... Oh ! non, pas sportives, qu'allez-vous imaginer petits coquins ? non ! pensez plutôt aux sponsors - combien vont-ils perdre ? aux médias - combien vont-ils perdre ? On entend : ce sont les JO, ça doit être la compétition la plus égalitaire, par Toutatis ! Je croyais, moi, que c'était la compétition où l'essentiel est de participer. Bah... J'ai du mal comprendre. Au temps pour moi. Au fait... médaillable n'existe pas au dictionnaire... je propose donc son abolition du sens commun.

Et le fait est que le sport en général subit cette Réaction anti-hasard. Il faut absolument réduire l'incertitude et que les meilleurs soient les meilleurs. Les compétitions par poule, par exemple, servent à cela. Un gros peut avoir un accident contre un petit, mais pas deux, pas trois. L'égalité c'est : le plus riche gagne. Parmi les innombrables causes d'agacement que Federer suscite en moi, la principale est l'atteinte qu'il porte au hasard. Son fameux record (hallucinant en effet) de 1/2-finales de grand chelem consécutives l'atteste. D'accord, on n'a jamais vu un tel champion, mais les instances ne sont pas étrangères à cela non plus, en réduisant sans cesse davantage les écarts entre les surfaces : du gazon et des surfaces rapides indoor il n'y en a plus, ou alors, on y joue comme à Roland Garros, à quelques nuances près.

Pourtant, c'est le hasard seul qui rend la compétition digne d'intérêt... mais pas d'intérêts... La tragédie du monde contemporain dans un pluriel. Ce qui est aléatoire, absurde, illogique, anormal, vivant quoi... est repoussé par exorcistes armés jusqu'aux dents de tous les accessoires qu'ils jugent adéquats : vade retro satanas. Qui a écrit que nous étions dans un monde de morts-vivants ?

dimanche 21 septembre 2008

L'individu et le culte de la performance


« Un bon sportif est un sportif mort… certes elles sont dures ces paroles de Pierre de Coubertin » aimait à plaisanter Pierre Desproges. Le sport moderne est né avec l’industrialisation et les idéologies productivistes, positivistes et hygiénistes du XIXe siècle. C’était le moyen pédagogique de faire respecter l’autorité dans les collèges anglais, de préparer au mieux les armées pour les prochaines joyeusetés guerrières, voire de les éviter en offrant une confrontation symbolique dans les stades olympiques plutôt que sur les champs de bataille. Soit. Entre-temps, le monde a bien changé, le nationalisme s’est estompé, puis les grandes idéologies ont périclité pour laisser place à l’insignifiance la plus complète. Les stars remplacent les anciennes idoles. Si l’on cherche des valeurs, on les trouvera dans le sport [elles mériteraient pourtant d’être déconstruites, ce sera en partie le cas dans cette revue de lecture]. Et à tel point que ces valeurs du sport ont fini par déborder leur champ d’origine pour contaminer toute la société, et notamment l’entreprise où déboulent les coachs supposés tirer le meilleur parti des cadres sommés d’être toujours plus productifs [voir La question humaine]. Alors il n’est pas inintéressant, à mon avis, d’analyser le raisonnement du sociologue Alain Ehrenberg, raisonnement exposé dans 3 livres : Le culte de la performance, L’individu incertain, La fatigue d’être soi. Indispensable travail si l’on veut comprendre nos sociétés post-fordistes.

La performance est un concept qui vient du monde du sport moderne né de l’ère industrielle en même temps que celui d’autonomie qui remplace la discipline. Dans les années 1980, Ehrenberg montre comment la performance va se transposer dans le domaine entrepeuneurial et devenir un véritable mythe. Démarre alors le culte de la performance. Le sport, c’est la réconciliation de la justice et de la concurrence, l’égalité devant la compétition, une métaphore (apparente) du modèle et de l’idéal démocratique.
Dans le même temps se développent de nouvelles formes de consommation de loisirs autour du phénomène Club Med notamment où les classes sociales disparaissent pour laisser place à l’individualisation. Ce qu’il faut c’est être visible dans une société reconstituée : le village. Tout le monde est à la même enseigne, il faut donc occuper l’espace pour se réaliser soi-même.
La synthèse de ces deux phénomènes amène à une concurrence exacerbée entre les individus, la discipline disparaît au profit de l’autonomie, chacun peut réussir, peut s’accomplir dans sa vie, chacun doit se gouverner soi-même. C’est ce qui amène à penser non plus en terme d’opium du peuple mais en terme de société dopée dans laquelle on trouverait des individus sous perfusion car il y a les « gagneurs » et les autres, ce qui engendre des dépressions.

Ehrenberg s’attache alors à montrer comment cet individu sous perfusion est socialement envisageable car on est conduit à augmenter sans cesse son estime de soi ; mais aussi et surtout techniquement réalisable à l’aide des antidépresseurs qui soignent de troubles dont on ne sait même plus très bien s’ils relèvent de la maladie mais servent peut-être plutôt à désinhiber dans une société où l’inhibition devient un handicap pour s’insérer socialement et relationnellement et où la confiance en soi est un atout croissant. C’est l’âge des drogues sans toxicomanies que l’on étend de plus en plus dans la société par la réduction des effets secondaires des antidépresseurs au moment où la responsabilisation individuelle croît.
Différemment, la télévision participe du même phénomène : réponse rapide à l’individu incertain. La télévision des reality shows traite l’individu comme quelqu’un en difficulté, elle fabrique du bonheur en rendant héroïque le quelconque. Il y a le mythe de la drogue parfaite, la télévision a construit le mythe de la parole parfaite. La vie en direct nous parle de l’individu incertain trouvant sa place dans la société mobile. Le spectacle de réalité fait rentrer dans la norme les déviances ou différences. Chacun peut être visible, chacun peut se reconnaître dans ces héros quelconques.
L’accentuation de l’exigence et de la demande d’autonomie est donc accompagnée par les moyens (chimiques ou herméneutiques) permettant de répondre à l’incertitude qu’elle engendre quand l’individu doit faire face à ses responsabilités. Le risque est de réduire l’individu à l’apparence physique et psychique. La politique de l’individu est à découvrir afin d’éviter les deux écueils qui sont l’apathie dépressive et la non limitation des rapports de force.

Nous sommes entrés dans l’ère de l’homme nietzschéen, l’homme souverain de lui-même qui doit s’autogouverner [nouvelle phase du mouvement décrit par Norbert Elias pour le XVIIe siècle ?]. Le continent du permis a reculé au profit de celui du possible. Il y a une illusion que tout est possible. La fatigue dépressive vient rappeler que tout n’est pas possible mais que l’individu doit en supporter l’illusion. Le déprimé est marqué d’un triple défaut : défaut de projet, d’un défaut de motivation et d’un défaut de communication qui sont à l’envers des normes de socialisation. L’addiction et la dépression sont donc le recto et le verso de la charge imposée à l’individu par la société : le possible. Les normes d’aujourd’hui sont la responsabilité et l’initiative individuelle, et non plus la discipline ou la culpabilité. En ce sens, le « progrès » de la dépression marque les mutations de l’individu dans nos sociétés contemporaines. Ehrenberg parvient à ces conclusions par une étude des définitions des troubles mentaux et de l’histoire de psychiatrie depuis les divergences entre Freud et Janet.