mardi 4 mars 2008

Mai 68 et le "désastre scolaire"

On n’a pas fini d’entendre parler de Mai 68 et de voir s’affronter sa mémoire mythique et sa mémoire angoissée dans un nouvel avatar de la lutte des mémoires qu’une compréhension de l’histoire (peut-être une question générationnelle est-elle sous-jacente à cette mécompréhension…) permettrait d’apaiser. Vécu avec enthousiasme par ses protagonistes, et raconté par eux depuis, cet événement reste le grand moment de la gauche, quitte à lui accorder une importance qu’il n’a pas. En retour, c’est pour la droite le repoussoir premier. Cependant, cette opposition est possiblement sur le point de commencer à s’estomper et si Sarkozy a eu besoin de lancer une charge féroce contre Mai 68, « il n’en pense pas un mot » comme l’explique Cohn-Bendit qui rappelle simplement qu’à ce moment, Sarkozy doit contrer le rapprochement PS-Verts-UDF que l’esprit 68 appelle de ses vœux (Cohn-Bendit, Kouchner, etc.) : c’est purement électoral. Demeurent des oppositions idéologiques, malgré tout, et c’est d’elles qu’il sera question ici.

Alain Finkielkraut est attachant : sa sincérité et sa passion ne sont que trop frappantes et le voir souffrir – réellement ! – lorsque ses interlocuteurs énoncent des propos avec lesquels il est en total désaccord est impressionnant. Certes, parfois, la sincérité de sa passion le conduit à l’aveuglement – plus qu’à la mauvaise foi – comme lors d’épisodes célèbres (Underground, débats avec Edgar Morin, etc.) mais c’est un revers de la médaille sans trop d’importance. En revanche, comment ne pas être consterné par ses interventions médiatiques qui dénotent une accumulation de confusions intellectuelles qui force le respect venant d’un philosophe !

Il a raison de vouloir « commémorer » Mai 68 en lui joignant une lecture de Rhinocéros de Ionesco, montrant par là que toute subversion porte en elle le risque du conformisme. Il a raison, surtout, d’insister toujours plus sur la culture alors qu’elle est sans cesse dévalorisée dans notre société. C’est passer pour un ahuri que de préférer de nos jours Beethoven à n’importe quel star-académicien, Les frères Karamazov au Da Vinci Code, Cornélius Castoriadis à Bernard-Henri Lévy… Il a raison, encore, d’opposer un 68 parisien, jeune et spontanéiste, à un 68 pragois, adulte et cultivé (il pourrait admettre cependant que la culture sous un régime communiste étant plus mise à mal que sous le régime gaulliste, il est logique que celle-ci soit plus mise en avant là-bas qu’ici). Il a tort d’en tirer les conclusions à l’emporte-pièce qu’il tire et de rendre Mai 68 coupable du « désastre scolaire » et de la grande promotion de Disneyland, de la Citroën « Picasso » et de Bigard.

Tout d’abord, Mai 68 n’est pas coupable. On peut voir, sur le site de l’INA, des archives montrant les discussions de l’époque et que disait-on à l’époque ? Que le niveau se dégradait, que l’enseignement manquait de moyens, que le déclin était en marche. Ce n’est pas convaincant ? Que dit Thomas Mann en 1935 dans un petit texte (Achtung Europa !) ? Ceci : il dénonce « L’invraisemblable déchéance de la culture et la régression morale » qui est « l’affaire du siècle ». Diantre ! Mai 68 a eu des effets rétroactifs d’une puissance inimaginable ! L’argumentaire de Mann, pour en parler brièvement, reprend celui de José Ortega y Gasset (La rebelion de las masas) décrivant l’intrusion des masses dans une civilisation qu’elles ne comprennent pas : à la suite d’un certain anti-intellectualisme (Marx, Nietzsche) justifié (car au nom de l’esprit, pas de son mépris) contre l’idéologie allemande, contre le platonisme, le christianisme, c’est une véritable réaction non-intellectuelle qui s’est produite, méprisant par dessus tout vérité, justice et liberté, ainsi que la durée : la culture, pour résumer. Pourquoi, dès lors, une telle fixation sur Mai 68 aujourd’hui ? C’est d’autant plus surprenant venant de Finkielkraut qu’il en appelle régulièrement à Hannah Arendt qui, pourtant, se place dans le cadre de la modernité quand elle parle d’autorité, de crise de la culture, etc. Or, la modernité, elle commence sa fin en 68, précisément, laissant place à une post-modernité, une ultra-modernité, une modernité tardive selon les auteurs. Pourquoi ne jamais rappeler que le processus était déjà enclenché depuis bien longtemps, plus frappant encore : qu’il était sur le point de passer à autre chose ?

Plus intéressante que la surenchère idéologique, l’analyse des processus socio-économiques et des décisions politiques qui conduisent au « désastre » que l’on « connaît » (et que, justement, il faudra remettre en question plus loin). Finkielkraut, par son célèbre mépris pour les sociologues, refuse d’aller sur ce terrain, grand bien lui fasse.
Premier processus à l’œuvre, ce que Jean Baubérot appelle le « troisième seuil de laïcisation » (Laïcité 1905 – 0005 : entre passion et raison) autour de la période 68-89. Dans la société de consommation (Jean Baudrillard) et de communication, dans le culte de la performance (Alain Ehrenberg), l’individu devient incertain et il y a crise des identités. Des identités, au pluriel, car l’identité n’est plus nationale, façonnée par l’Etat, mais davantage liée aux droits fondamentaux, l’individu est plus nietzschéen, souverain de lui-même, autogouverné, abandonnant la civilisation des mœurs soit la discipline sociale par intériorisation de la contrainte (Norbert Elias). Concrètement, cela se manifeste par une laïcisation des laïcisateurs : l’Ecole et la Médecine, les deux institutions qui ont fait triompher la laïcité jusque-là sont elles-mêmes prises dans le processus et les nouveaux clercs qu’étaient instituteurs et médecins sont contestés dans leur autorité. On peut le regretter, mais on peut aussi y voir un progrès du couple liberté / responsabilité. Le propos ici n’est pas de juger, mais de montrer que le résultat ne provient pas de la seule « pensée 68 » mais qu’il s’inscrit dans une histoire longue de la laïcisation et des rapports individus – société : mieux vaut comprendre avant de hurler au loup. Mai 68 marque le début d’une nouvelle étape, mais largement amendée par la suite d’une part, et conditionnée par ce qui précède d’autre part.
Autre processus faisant intervenir l’histoire longue : la mondialisation, cette grande perturbation (Zaki Laïdi). Elle bouscule en effet les conceptions bodiniennes de la souveraineté, mettant à mal l’autorité de l’Etat, l’identité de la nation, et construisant un imaginaire nouveau basé sur des formes communes (d’où la peur de l’uniformité), une vie quotidienne mondiale et des happenings incessants (d’où la dévaluation culturelle du temps long), un vivre-ensemble émotif (d’où une sentimentalisation sur les décombres du politique), un règne du marché (d’où un relativisme certain, une haine du « détour », de la culture), un caractère normatif du temps mondial (d’où la crise de souveraineté et de l’action politique). Si l’on suit Fernand Braudel (La dynamique du capitalisme), on admettra que le temps du monde date de quelques siècles avant Mai 68. Cela ne signifie pas que tout est joué depuis le XVIè siècle, depuis toujours, que tout est écrit, qu’il n’y a pas d’alternative. Les hommes font toujours leur époque, sans le savoir ni même sans vouloir le savoir, mais si l’on peut légitimement échapper au déterminisme, au rôle déterminant de la structure, on doit aussi, en retour, ne pas accorder à l’événement une force et une singularité qu’il n’a pas. Cela pour signifier qu’il est trop aisé de se défausser en attaquant Mai 68 et en oubliant dans le même geste les processus dont cet événement constitue l’écume, pour reprendre une image braudelienne.

Maintenant, cette tarte à la crème qui consiste à dire que « le niveau baisse » et non seulement baisse, mais de manière tout à fait catastrophique et inédite, et dont le responsable serait Mai 68 qui aurait ruiné la transmission des savoirs en sapant l’autorité du maître, dans une confusion entre le maître de l’esclave et le maître de l’élève. Faire le constat d’un « désastre scolaire » est pour le moins surprenant et risque de signifier qu’on est prêt à jeter le bébé avec l’eau du bain. Il est indiscutable que le niveau général a augmenté par la démocratisation de l’éducation. Les effets positifs sont immenses : il y a aujourd’hui 7 fois plus d’étudiants dans le supérieur qu’en 1960, les filles réussissent désormais mieux que le garçons, etc. Comme c’est systématiquement oublié, il vaut mieux le rappeler. Mais ce n’est pas le seul oubli, loin de là. Il y a au sortir de la guerre une fantastique demande scolaire, dépassant de loin la décision politique : l’exemple de l’école maternelle qui a crû d’elle-même vers 1950-60 est à ce titre très significatif (Antoine Prost parle de « non-décision gouvernementale »). La société était en avance sur un pouvoir central qui avait déjà du mal à gérer un appareil si lourd. C’est elle qui a su dépasser les limites d’une conception héritée des Lumières, angoissée à l’idée que la populace s’investisse des savoirs. Désastre scolaire ?
Autre point fondamental que Finkielkraut n’aborde jamais. C’est le révolutionnaire anti-autoritaire bien connu, le Général de Gaulle, qui a, dans les années 60, orchestré un bouleversement majeur qui n’est pas sans conséquence : le remplacement du latin par les mathématiques comme matière d’excellence. Il est vrai, longtemps les savoirs scientifiques ont eu peu de place dans l’école républicaine. Après la libération, le terrain leur sera plus favorable. De Gaulle veut moderniser le pays, affirmer la puissance militaire et industrielle et les sciences vont donc se retrouver au centre des préoccupations. Au début des années 60, on peut parler de coup d’Etat des mathématiques renversant le latin. Il est fini le temps où l’Ecole républicaine avait pour mission l’unité nationale autour de sa langue, de sa géographie, de son histoire. Une autre utilité lui est donnée. Comment ne pas en voir les conséquences ? Jusqu’à Sarkozy qui estime : « Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études » (20 Minutes, 16/04/07). Autrement dit : il est complètement farfelu de comparer le niveau orthographique et littéraire « avant » et « après » et en conclure que ce sont les pédagogies nouvelles de Mai 68 qui en sont responsables. Comme on dit, la condition « toutes choses égales par ailleurs » n’est ici absolument pas vérifiée. Garder les mêmes critères d’évaluation alors que les contenus, les attentes, les utilités ont été bouleversés, voilà bien quelque chose de curieux.

D’ailleurs, Mai 68 n’a absolument pas inventé les pédagogies nouvelles : encore un raccourci d’une facilité indigne d’un intellectuel. C’est avec Rousseau que se marque une première rupture non dénuée de suite, même si cette suite s’est émancipée de son héritage rousseausite (excellence de la nature, perversion de la société) en s’investissant de la psychologie de la fin du XIXè siècle. Les délicates questions du constructivisme et des pédagogies nouvelles ne seront pas posées ici (se référer aux écrits de Jean Piaget, Herbert A. Simon, Edgar Morin). L’aventure scientifique depuis la fin du XIXè a ruiné les bases du positivisme et dans la perspective constructiviste, l’intelligence chez l’enfant se forme en construisant des structures en structurant le réel selon un processus de développement (et les modes de transmission éducative), les connaissances sont donc de nature active, la tabula rasa – boîte vide à remplir par les savoirs prédisponibles du maître – est rejetée. Finkielkraut a parfaitement le droit, à son tour, de rejeter cette conception, mais alors il doit argumenter contre, et non pas se satisfaire d’un rejet moral au nom d’une préservation de l’autorité du maître prétendument menacée. Prétendument parce que l’autorité, au moins depuis un bel article de Diderot dans L’encyclopédie (« Autorité politique »), ne peut plus être vue comme monolithique. Olivier Reboul en montre 6 formes : le contrat, l’expert, l’arbitre, le modèle, le leader, le Roi-Père. Les pédagogies nouvelles ne font que mettre l’accent sur l’expert, l’arbitre, plus sûrement le contrat, mais ne viennent pas à bout de l’autorité, même si certains discours en 68 notamment ont allègrement confondu l’autorité en général avec sa forme « Roi-Père ». Ce n’est jamais l’enfant qui décide qu’il y aura contrat, mais l’institution ! La rigueur reste un « invariant pédagogique » (Michel Tardy), le souci est qu’elle ne soit pas arbitraire. Qui plus est, malgré les réformes de 1969, les pédagogues ont échoué là où les psychologues ont réussi et on ne peut estimer que les pédagogies nouvelles aient été appliquées (réformes liquidées en 1975 puis encore plus en 1985). Ce serait un formidable tour de passe-passe que de les tenir pour responsables !

Il ne s’agit pas d’être angélique et de nier les problèmes éducatifs rencontrés par notre société, bien au contraire. Si Thomas Mann craignait en 1935 l’abrutissement totalitaire, nous avons à craindre aujourd’hui l’abrutissement d’une « démocratie de marché ». Il est vrai que Mai 68, en s’attaquant à l’Etat jacobin, au PCF, à la famille… s’est attaqué à ce qui restait comme contrepoids au marché. Mais ce n’est là qu’une variation sociétale d’un processus socio-économique plus profond. L’éducation rencontre de nombreux problèmes :
En se démocratisant, l’Ecole a intégré les tensions sociales : « exclus de l’intérieur » (Pierre Bourdieu), marché du travail difficile, demande sociale d’égalité de résultats, …
Bureaucratisation et centralisation sans cesse croissante alourdissant la gestion ; corporatismes et conservatismes bloquant les évolutions
Société foncièrement anti-éducative comme l’illustre le monopole de l’éducation tenu par l’Ecole. Sans suivre Ivan Illich qui considère l'Ecole nocive et inefficace, on ne peut que regretter la « démission » des autres institutions à vocation éducative (famille, partis politiques, associations, média, etc.)

N’est-ce pas un formidable paradoxe ? alors que l’Ecole est en état de crise permanent, et même de crise de plus en plus prononcée, son quasi-monopole éducatif ne fait que se renforcer ! Pourquoi ne pas profiter de ce débat pour réfléchir plus globalement sur les valeurs de l’éducation ? Alain disait : « nous n’avons pas besoin d’une élite éclairée, mais d’un peuple éclairé ». Parfois, le procès simultané de Mai 68 et de la démocratisation de l’éducation sonne comme une condamnation des propos d’Alain et une nostalgie des Lumières seules cultivées et appelées à guider le bon et docile peuple. La querelle autour de Mai 68 est agaçante car stérile : elle masque le fantastique défi à relever qui est de penser l’éducation du XXIème siècle. Il est certain que Finkielkraut veut relever ce défi...

4 petits Que sais-je ? comme introduction à ces questions, ce qui me permet avec Montaigne de dire que les choses ne vont pas de soi : il s’en suit que la réflexivité, la construction/déconstruction est le but de l’éducation.


REBOUL (2006), La philosophie de l’éducation, QSJ n° 2441
TROGER & RUANO-BORBALAN (2005), Histoire du système éducatif, QSJ n° 3729
LEMOIGNE (1999), Les épistémologies constructivistes, QSJ n° 2969
RESWEBER (2006), Les pédagogies nouvelles, QSJ n°2277

jeudi 28 février 2008

De Mai 68 à mai 2008 : de Zabriskie point à Into the wild ?


L’homme qui pense est un nain, l’homme qui rêve est un géant - Hölderlin

Je tiens au point d’interrogation du titre parce qu’il me paraît bien imprudent de prétendre dépeindre une évolution de 40 ans à partir de deux films, tout autant que de réduire Mai 68 à Zabriskie point ou notre temps à Into the wild. Rien d’affirmatif donc, rien de généralisateur non plus, ou plutôt, garder à l’esprit que les généralisations que je fais ici ne sont pas pertinentes et n’échappent pas aux lieux communs, à la mythologie Mai 68 ou encore à la dépression que suscite notre époque. Les éditeurs s’en donnent à cœur joie et c’est une avalanche de publications sur Mai 68 qui nous tombe dessus. A ma connaissance, La brèche, écrit par Claude Lefort, Edgar Morin et Cornelius Castoriadis, n’a pas vu sa réédition programmée : c’est dommage. Je me contenterai pour le moment du Journal de Californie de Morin, et, le moment venu, de ce que pouvaient dire de 68, à l’époque, Raymond Aron d’un côté, les situationnistes, notamment, de l’autre.
Pour l’heure, c’est du côté du cinéma que je me tourne. Into the wild, de Sean Penn, est l’un des gros succès de ce début d’année et les compliments fusent. Un étudiant, brillant, lecteur de Thoreau et Tolstoï, décide de quitter la société pour finalement vivre en communion avec la nature en Alaska. La fuite n’est certes pas un genre nouveau, et c’était le thème de Zabriskie point de Michelangelo Antonioni en 1970. Contrairement à Into the wild, il semble que Zabriskie point n’ait rencontré ni le succès public ni le succès critique, à l’époque, mais il est ressorti en salles en ce début d’année.

Après avoir vu Into the wild, j’étais très partagé. D’un côté, je me sens très concerné par thème de la fuite et la sympathie pour un personnage qui a le courage (et la naïveté) de ses convictions me poussaient à prendre la leçon de plein fouet, et ce même si pour ce qui est de la critique radicale des sociétés humaines et l’idéal de sagesse autarcique naturelle, le chef-d’œuvre (pour le coup, ce n’est pas usurpé) de Kim Ki-Duk (Printemps, été, automne, hiver… et printemps) avait placé la barre bien plus haut. Seulement, le malaise ressenti devant Into the wild en masquait les points positifs. J’avais l’impression de voir avec ce film tout ce que je déteste : grandiloquence de plans faisant craindre à tout moment l’arrivée de la voix de Céline Dion, spectateur pris par la main, sentimentalisme avec le point de vue de la famille, citations toutes faites, etc. Je serais méchant en surnommant ce film L’antisocial pour les nuls, mais enfin, c’est un peu ce que je ressentais. Peu importe, ça reste un film intéressant et je comprends qu’il puisse être passionnant pour certains. Ce n’est pas mon problème. Mais quand Zabriskie point est ressorti, j’ai voulu saisir cette opportunité de comparaison. Que tous les défauts d’Into the wild n’y figurent pas en fait un film choc, pour moi. Que les philosophies, si je me permets cet abus de langage, des deux films – des deux époques – diffèrent sensiblement, c’est là ce qui m’intéresse.
Zabriskie point s’ouvre pourtant par les images d’une caméra filmant les facs françaises en lutte contre le CPE … Non, pardon, je me suis trompé d’époque. Ah ! Eternel retour… Bref. Examinons les différences.
Pourquoi Mark et Daria, héros de Zabriskie point, s’enfuient-ils dans le désert ? C’est à la fois évident et absolument incertain. C’est évident parce que la société qu’ils quittent leur est insupportable, ils ont besoin d’air. C’est totalement incertain parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils y cherchent, je veux dire : ne le savent pas, au fond. Ils ne comprennent pas ce qu’ils font, mais ils le font. La place du rationnel là-dedans est pour le moins limitée. Mark en est porteur encore plus que Daria, d’ailleurs. En revanche, Christopher, dans Into the wild, a lui une idée bien plus précise en tête, ce n’est pas, précisément, un coup de tête, il est au contraire bien préparé, décidé, et déterminé à aller au bout, convaincu par ses lectures, notamment. Sachant que les 3 sont « rebelles », ce renversement dans l’approche est intéressant : alors que la société donnait encore une ligne de conduite, une direction, une logique rationnelle, poussant les étudiants marginaux à rejeter tout cela et agir plus instinctivement, c’est aujourd’hui le contraire puisque dans une société privée de repères, de certitudes, de confiance en l’avenir, le fuyard lui est déterminé, a tracé son chemin à l’avance, et va au bout de sa logique, consciemment et rationnellement. Ça n’empêche pas qu’il connaîtra le même sort que Mark.
Pas tout à fait, d’ailleurs, et c’est un autre point essentiel. Mark est tué par les forces de l’ordre, alors que Christopher est tué par… la nature. Là où, chez Antonioni, la rage contre la société n’en sort que grandie, c’est le contraire chez Penn. Christopher, peut-être, s’est mis à lire Dostoïevski trop tard (on le voit lire Crime et châtiment en cours de route) et aurait du lire Goethe : il aurait alors remarqué que la nature elle-même est cruelle et qu’il n’y a rien qui ne détruise le reste et finisse par se détruire soi-même… ce dont il se rend compte une fois en Alaska, mais trop tard. Cela étant, ça ne rend pas vain son aventure : même s’il se rend compte d’erreurs qu’il a commises, il ne regrette pas et n’a pas à regretter. Mais c’est l’effroi qui prend place alors : quand bien même on parviendrait à se libérer des déterminations sociales, la souffrance et la cruauté restent les mêmes, il n’y a pas d’échappatoire. Il en va tout autrement dans Zabriskie point. Ici, l’ennemi reste : la société. Ici, l’individu garde une arme contre : le fantasme et l’imagination. Cette arme, Antonioni nous en livre les deux visages : créatrice quand Daria et Mark font figure de nouveaux Adam et Eve ; destructrice (et avec quelle violence !) quand Daria fait voler en éclats la société et ses multiples objets. Allez, poussons le bouchon : Zabriskie point contre Into the wild, c’est Don Quichotte contre Sancho Panza. Et je convoque également Arizona Dream d’Emir Kusturica : le poisson ne pense pas, il sait.
Il ne s’agit pas de diviniser Zabriskie point et de laminer Into the wild, de regretter 68 et de pleurer sur 2008. Il s’agit de se ressaisir de cette puissance imaginative, car c’est sur ce terrain que les révoltes radicales, ultra-violentes et poétiques (au sens courant comme au sens de création-poïesis) peuvent se mener. Agir, agir en technicien, agir en connaissance de (liens de) cause (à effet), agir rationnellement et en vue d’un but préétabli… c’est certes un idéal (curieusement) de l’époque, mais c’est faire preuve d’hémiplégie. C’est oublier la question humaine, c’est oublier l’imagination radicale, c’est oublier la nature de l’autonomie individuelle. Sans tomber dans le gouffre opposé, n’est-il pas possible de reconnecter les deux pôles ? N’est-ce pas en ne parvenant pas à connecter ces deux versants que 68 a échoué ? L’imagination au pouvoir … est-ce possible ? Soyons réalistes, demandons l’impossible ?

lundi 25 février 2008

Pour reconstruire la gauche : repenser le monde

Voici une liste de sites ou blogs contenant des articles d'universitaires permettant de mieux saisir le monde d'aujourd'hui, condition première d'une action politique pertinente.
Agence Telos : fondée par Zaki Laïdi, cette agence a le grand mérite d'être supranationale, de faire intervenir des universitaires de tous les pays.
La vie des idées : dans le prolongement de la collection de la République des idées (autour de Pierre Rosanvallon), là aussi ouvert sur l'actualité intellectuelle internationale.
Transversales : dans le prolongement, cette fois, du Groupe de Recherches Inter et Transdisciplinaires (Edgar Morin, René Passet, Henri Laborit, Joel de Rosnay, Jacques Robin, etc.)
Cosmopolitiques : une revue pour une écologie politique
Association pour la pensée complexe Jean Baubérot : la laïcité au programme, et ses impensés !
Sébastien Fath : histoire et sociologie des religions, notamment le protestantisme, mais pas seulement
Esther Benbassa : elle aussi spécialiste des religions, mais judaïsme et islam plutôt
International Crisis Group : institut indépendant regroupant des experts internationaux produisant des rapports critiques très intéressants
Persée : un portail des revues de sciences humaines, une mine d'or
Revues.org : pour compléter Persée
Terra Economica : économie et développement durable
Canal C2 : colloques scientifiques en ligne

En repensant à la campagne

Je n'ai certes pas d'affinité avec la pensée de droite, et cela ne me laissait que peu de chances d'en apprécier le représentant "décomplexé". Mais la répulsion à l'égard de Sarkozy dépassait de loin ce que sa position sur l'échiquier politique n'aurait laissé imaginé, malgré tout. Je voyais en lui un animal politique d'un genre nouveau qui me laissait craindre toutes sortes d'attaques contre tout ce qui a émergé des Lumières, ce qu'il était alors difficile d'exprimer sans être caricaturé comme assimilant Sarko à un facho - caricature (il est vrai formulée par des opposants à Sarkozy) qui en dit long sur l'inculture politique de ceux qui la formulent, mais qui, surtout, rend le débat bien difficile. Car, si Sarkozy n'est l'héritier d'aucune des différentes traditions de pensée de la droite, cela comprend également le fascisme dont il n'est clairement pas l'héritier. Je n'ai pas ici l'ambition de revenir longuement sur ces questions, mais simplement de rappeler quelques points essentiels alors que depuis son élection l'opinion (qu'est-ce donc que l'opinion?) est passée de l'attitude la plus courtisane au lynchage dont la virulence montre tout ce dont cette opinion est porteuse d'espoirs déçus.


2 textes me suffiront, ici, pour résumer brièvement les raisons pour lesquelles il ne fallait pas que Sarkozy soit élu, selon moi, et pourquoi tout ce qui se passe ne me surprend pas.


Le premier est une tribune publiée par l'économiste Thomas Piketty dans Libération qui expliquait que le programme économique de Sarkozy était totalement abracadabrantesque puisque se proposant de faire 2 fois mieux que Thatcher en 2 fois moins de temps tout en réduisant la dette et en finançant son programme... Il fallait être fou pour croire tout cela possible. Or, Sarkozy, il représentait après Mitterrand II et Chirac le retour du volontarisme politique et c'est, je pense, l'une des raisons majeures de son élection. Démonstration était faite par Piketty que tout cela n'était que poudre aux yeux et que les déceptions allaient vite arriver. A l'heure où la France est plongée dans une vision anxiogène de la mondialisation supposée déposséder les États de leurs possibilités d'action, un retour du volontarisme politique aurait en effet été le bienvenu... si seulement il reposait sur des bases solides et réalistes, pas en forme de ballon de baudruche appelé à se dégonfler dans les 6 premiers mois d'exercice présidentiel. Du "triomphe" du "travailler plus pour gagner plus" (slogan le plus stupide qui soit, mais qui a laissé croire que c'était possible) au fameux aveu sur le pouvoir d'achat signifiant que le Président n'y pouvait rien, il n'y aura en effet pas eu longtemps. Sa visite à Gandrange est symptomatique de ce grand n'importe quoi qui promet ce qu'il ne peut promettre et qui ne trompe plus personne. C'est désastreux. Comment ce pays va-t-il de nouveau pouvoir croire en l'action politique et ses marges de manœuvre ?


Le second texte a eu une diffusion beaucoup plus confidentielle : Le sarkozysme est un anti-humanisme par Pierre Cornu et Jean-Luc Mayaud, historiens. Il est pourtant plus important parce que remontant au plus profond, au plus essentiel, au plus archaïque. Les auteurs posent la question de la légitimité de son élection, non pas en tant que contestation d'un vote démocratique, mais en tant que liquidation des Lumières et de leur projet "d'aspiration humaine au bonheur, à la connaissance et au partage", en tant que "courant souterrain et proprement pathologique de remise en cause radicale du contrat social et du statut de l’Autre". C'est pour cela que sont mélangées dans son discours obsession de la délinquance, origine ethnique, formes de sexualité, appels à "l'Histoire" (en réalité à la mémoire, donc à l'oubli) et aux Grands Hommes (même de gauche révolutionnaire ! mais en tout cas jamais des XVIIè ni XVIIIè siècles... jamais, et c'est significatif de son reniement des Lumières), à la religion... Le tout au service d'un "utilitarisme post-humaniste" : l'efficacité. Rien, à partir de ce constat fait avant son élection, ne peut surprendre dans ce qui s'est passé depuis. Les tests ADN, les chiffres d'expulsés, la rétention de sûreté, les attaques contre la non-réciprocité des lois, la tentation de contourner le Conseil Constitutionnel, la commémorativite morbide en CM2, le discours raciste de Dakar, les discours de Latran et de Riyad et leur fond néo-clérical, l'attaque au pénal du Nouvel Obs', la mise en avant de sa vie privée, etc.


Le problème, c'est qu'on n'a pas su montrer cela durant la campagne, en se faisant piéger par la victimisation appuyée sur un "TSS" caricatural. Il s'agit donc d'adopter une meilleure stratégie, car la gauche est manifestement loin de se remettre sur pieds, et rien n'indique que la chute de Sarkozy soit irréversible. En ce sens, l'Appel à la vigilance républicaine publié dans Marianne me semble à la fois trop consensuel et trop stigmatisant (c'est un exploit de réunir les deux)... Il faudrait faire attention au retour de flamme. Et réfléchir au meilleur moyen de contrer le moulin à parole sarkozyste qui, tous les jours, produit de nouvelles inepties dont chacune nécessite de longs développements et réflexions. Il y a là un défi important à relever.

Contre la rétention de sûreté (bis)

Françaises, Français, Belges, Belges, Socialistes, Socialistes... Bonjour ma colère salut ma hargne et mon courroux coucou

Mesdames et messieurs les jurés, c'est à peine croyable. En effet, en effet, alors même que le pays entier se divise entre ceux qui soutiennent celui qui ne veut pas être sali et ceux qui soutiennent celui qui assène au précédent un "casse toi pauvre con", un débat d'une toute autre importance est relégué au second plan. "Casse toi pauvre con"... Avant de s'être ainsi brillamment exprimé, le Président avait en effet osé aller plus loin que jamais. Déçu, probablement, que le Conseil Constitutionnel "valide" mais rende inapplicable ou presque la loi sur la "rétention de sûreté", il s'est dit : "ça ne se passera pas comme ça !" et il a donc décidé de tenter de contourner cet avis qui, pourtant, ne permet aucun recours. Laissons Robert Badinter commenter cet extravagant épisode, pour le moins "sombre", comme il dit. Je voudrais simplement ajouter une chose : si le gouvernement nous prend vraiment pour des cons, ce n'est pas une raison pour lui donner ... raison. Je m'explique : comment penser que Sarkozy et son équipe ignore le principe de rétroactivité des lois ? C'est impossible, bien évidemment. Quand bien même notre Président serait le plus grand des ahuris et inculte jusque dans son domaine de formation, l'une des premières mesures prises sous son mandat a justement déjà été invalidée selon ce principe, lui fournissant ainsi une nouvelle merveilleuse occasion de se cultiver. Bref, il le savait, tout le monde le disait durant le débat, l'avis du Conseil Constitutionnel n'est une surprise pour personne. Dès lors, deux possibilités s'offrent à nous pour interpréter l'acharnement de Sarkozy :
- c'est l'idiot du village qui ne comprend rien à rien
- il convient de multiplier les coups de boutoir en espérant trouver une faille, une brèche, après de multiples échecs, préparer l'opinion, faire passer pour archaïques et philosophiques les principes constitutionnels alors qu'il faut trouver des solutions pragmatiques et réalistes
Sympathique...

mardi 19 février 2008

Les sacralités républicaines

Sarkozy, d'une manière pour le moins surprenante (et pourtant prévisible pour peu que l'on ait porté attention à ses écrits), bouscule violemment un équilibre qui pourtant tient bien debout et qui a mis longtemps justement à acquérir cette stabilité, je veux parler de la laïcité. Cependant, au-delà des absurdités proférées (l'histoire de France revue selon la légende dorée du catholicisme, notamment, mais pas seulement) se pose la question d'une laïcité adaptée au XXIè siècle. En effet, n'en déplaise aux nouveaux clercs défenseurs inconditionnels d'une "laïcité à la française", seul modèle pur et parfait, universel et éternel à lui tout seul, la laïcité est une construction social-historique et comme telle, évolue ! Il ne s'agit donc pas canoniser Voltaire et de fermer le modèle sur lui-même, de le sacraliser, mais au contraire de penser les nouveaux problèmes qu'il rencontre et pouvoir y apporter des réponses adaptées : que l'on pense notamment à l'autonomisation de l'individu par rapport à la médecine et à l'école - les deux institutions qui, précisément, ont porté la laïcisation - pour se convaincre de la nécessité d'une réflexion renouvelée ; sans parler de l'évolution du paysage religieux du pays ni du rapport, en général, à la religion. Voici donc une introduction aux impensés de l'histoire du modèle républicain sur les 2 derniers siècles.

lundi 18 février 2008

Visite du village planétaire




Etant donné que la mondialisation est le principal processus de transformation de nos sociétés contemporaines, de nombreux débats ont lieu sur cette question dans lesquels foisonnent les lieux communs et les idées reçues. C'est pourquoi j'ai tenté de rassemblé les idées et connaissances que j'ai rencontrées dans mes lectures pour en avoir une vision aussi complexe que possible.