jeudi 28 février 2008

De Mai 68 à mai 2008 : de Zabriskie point à Into the wild ?


L’homme qui pense est un nain, l’homme qui rêve est un géant - Hölderlin

Je tiens au point d’interrogation du titre parce qu’il me paraît bien imprudent de prétendre dépeindre une évolution de 40 ans à partir de deux films, tout autant que de réduire Mai 68 à Zabriskie point ou notre temps à Into the wild. Rien d’affirmatif donc, rien de généralisateur non plus, ou plutôt, garder à l’esprit que les généralisations que je fais ici ne sont pas pertinentes et n’échappent pas aux lieux communs, à la mythologie Mai 68 ou encore à la dépression que suscite notre époque. Les éditeurs s’en donnent à cœur joie et c’est une avalanche de publications sur Mai 68 qui nous tombe dessus. A ma connaissance, La brèche, écrit par Claude Lefort, Edgar Morin et Cornelius Castoriadis, n’a pas vu sa réédition programmée : c’est dommage. Je me contenterai pour le moment du Journal de Californie de Morin, et, le moment venu, de ce que pouvaient dire de 68, à l’époque, Raymond Aron d’un côté, les situationnistes, notamment, de l’autre.
Pour l’heure, c’est du côté du cinéma que je me tourne. Into the wild, de Sean Penn, est l’un des gros succès de ce début d’année et les compliments fusent. Un étudiant, brillant, lecteur de Thoreau et Tolstoï, décide de quitter la société pour finalement vivre en communion avec la nature en Alaska. La fuite n’est certes pas un genre nouveau, et c’était le thème de Zabriskie point de Michelangelo Antonioni en 1970. Contrairement à Into the wild, il semble que Zabriskie point n’ait rencontré ni le succès public ni le succès critique, à l’époque, mais il est ressorti en salles en ce début d’année.

Après avoir vu Into the wild, j’étais très partagé. D’un côté, je me sens très concerné par thème de la fuite et la sympathie pour un personnage qui a le courage (et la naïveté) de ses convictions me poussaient à prendre la leçon de plein fouet, et ce même si pour ce qui est de la critique radicale des sociétés humaines et l’idéal de sagesse autarcique naturelle, le chef-d’œuvre (pour le coup, ce n’est pas usurpé) de Kim Ki-Duk (Printemps, été, automne, hiver… et printemps) avait placé la barre bien plus haut. Seulement, le malaise ressenti devant Into the wild en masquait les points positifs. J’avais l’impression de voir avec ce film tout ce que je déteste : grandiloquence de plans faisant craindre à tout moment l’arrivée de la voix de Céline Dion, spectateur pris par la main, sentimentalisme avec le point de vue de la famille, citations toutes faites, etc. Je serais méchant en surnommant ce film L’antisocial pour les nuls, mais enfin, c’est un peu ce que je ressentais. Peu importe, ça reste un film intéressant et je comprends qu’il puisse être passionnant pour certains. Ce n’est pas mon problème. Mais quand Zabriskie point est ressorti, j’ai voulu saisir cette opportunité de comparaison. Que tous les défauts d’Into the wild n’y figurent pas en fait un film choc, pour moi. Que les philosophies, si je me permets cet abus de langage, des deux films – des deux époques – diffèrent sensiblement, c’est là ce qui m’intéresse.
Zabriskie point s’ouvre pourtant par les images d’une caméra filmant les facs françaises en lutte contre le CPE … Non, pardon, je me suis trompé d’époque. Ah ! Eternel retour… Bref. Examinons les différences.
Pourquoi Mark et Daria, héros de Zabriskie point, s’enfuient-ils dans le désert ? C’est à la fois évident et absolument incertain. C’est évident parce que la société qu’ils quittent leur est insupportable, ils ont besoin d’air. C’est totalement incertain parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils y cherchent, je veux dire : ne le savent pas, au fond. Ils ne comprennent pas ce qu’ils font, mais ils le font. La place du rationnel là-dedans est pour le moins limitée. Mark en est porteur encore plus que Daria, d’ailleurs. En revanche, Christopher, dans Into the wild, a lui une idée bien plus précise en tête, ce n’est pas, précisément, un coup de tête, il est au contraire bien préparé, décidé, et déterminé à aller au bout, convaincu par ses lectures, notamment. Sachant que les 3 sont « rebelles », ce renversement dans l’approche est intéressant : alors que la société donnait encore une ligne de conduite, une direction, une logique rationnelle, poussant les étudiants marginaux à rejeter tout cela et agir plus instinctivement, c’est aujourd’hui le contraire puisque dans une société privée de repères, de certitudes, de confiance en l’avenir, le fuyard lui est déterminé, a tracé son chemin à l’avance, et va au bout de sa logique, consciemment et rationnellement. Ça n’empêche pas qu’il connaîtra le même sort que Mark.
Pas tout à fait, d’ailleurs, et c’est un autre point essentiel. Mark est tué par les forces de l’ordre, alors que Christopher est tué par… la nature. Là où, chez Antonioni, la rage contre la société n’en sort que grandie, c’est le contraire chez Penn. Christopher, peut-être, s’est mis à lire Dostoïevski trop tard (on le voit lire Crime et châtiment en cours de route) et aurait du lire Goethe : il aurait alors remarqué que la nature elle-même est cruelle et qu’il n’y a rien qui ne détruise le reste et finisse par se détruire soi-même… ce dont il se rend compte une fois en Alaska, mais trop tard. Cela étant, ça ne rend pas vain son aventure : même s’il se rend compte d’erreurs qu’il a commises, il ne regrette pas et n’a pas à regretter. Mais c’est l’effroi qui prend place alors : quand bien même on parviendrait à se libérer des déterminations sociales, la souffrance et la cruauté restent les mêmes, il n’y a pas d’échappatoire. Il en va tout autrement dans Zabriskie point. Ici, l’ennemi reste : la société. Ici, l’individu garde une arme contre : le fantasme et l’imagination. Cette arme, Antonioni nous en livre les deux visages : créatrice quand Daria et Mark font figure de nouveaux Adam et Eve ; destructrice (et avec quelle violence !) quand Daria fait voler en éclats la société et ses multiples objets. Allez, poussons le bouchon : Zabriskie point contre Into the wild, c’est Don Quichotte contre Sancho Panza. Et je convoque également Arizona Dream d’Emir Kusturica : le poisson ne pense pas, il sait.
Il ne s’agit pas de diviniser Zabriskie point et de laminer Into the wild, de regretter 68 et de pleurer sur 2008. Il s’agit de se ressaisir de cette puissance imaginative, car c’est sur ce terrain que les révoltes radicales, ultra-violentes et poétiques (au sens courant comme au sens de création-poïesis) peuvent se mener. Agir, agir en technicien, agir en connaissance de (liens de) cause (à effet), agir rationnellement et en vue d’un but préétabli… c’est certes un idéal (curieusement) de l’époque, mais c’est faire preuve d’hémiplégie. C’est oublier la question humaine, c’est oublier l’imagination radicale, c’est oublier la nature de l’autonomie individuelle. Sans tomber dans le gouffre opposé, n’est-il pas possible de reconnecter les deux pôles ? N’est-ce pas en ne parvenant pas à connecter ces deux versants que 68 a échoué ? L’imagination au pouvoir … est-ce possible ? Soyons réalistes, demandons l’impossible ?

lundi 25 février 2008

Pour reconstruire la gauche : repenser le monde

Voici une liste de sites ou blogs contenant des articles d'universitaires permettant de mieux saisir le monde d'aujourd'hui, condition première d'une action politique pertinente.
Agence Telos : fondée par Zaki Laïdi, cette agence a le grand mérite d'être supranationale, de faire intervenir des universitaires de tous les pays.
La vie des idées : dans le prolongement de la collection de la République des idées (autour de Pierre Rosanvallon), là aussi ouvert sur l'actualité intellectuelle internationale.
Transversales : dans le prolongement, cette fois, du Groupe de Recherches Inter et Transdisciplinaires (Edgar Morin, René Passet, Henri Laborit, Joel de Rosnay, Jacques Robin, etc.)
Cosmopolitiques : une revue pour une écologie politique
Association pour la pensée complexe Jean Baubérot : la laïcité au programme, et ses impensés !
Sébastien Fath : histoire et sociologie des religions, notamment le protestantisme, mais pas seulement
Esther Benbassa : elle aussi spécialiste des religions, mais judaïsme et islam plutôt
International Crisis Group : institut indépendant regroupant des experts internationaux produisant des rapports critiques très intéressants
Persée : un portail des revues de sciences humaines, une mine d'or
Revues.org : pour compléter Persée
Terra Economica : économie et développement durable
Canal C2 : colloques scientifiques en ligne

En repensant à la campagne

Je n'ai certes pas d'affinité avec la pensée de droite, et cela ne me laissait que peu de chances d'en apprécier le représentant "décomplexé". Mais la répulsion à l'égard de Sarkozy dépassait de loin ce que sa position sur l'échiquier politique n'aurait laissé imaginé, malgré tout. Je voyais en lui un animal politique d'un genre nouveau qui me laissait craindre toutes sortes d'attaques contre tout ce qui a émergé des Lumières, ce qu'il était alors difficile d'exprimer sans être caricaturé comme assimilant Sarko à un facho - caricature (il est vrai formulée par des opposants à Sarkozy) qui en dit long sur l'inculture politique de ceux qui la formulent, mais qui, surtout, rend le débat bien difficile. Car, si Sarkozy n'est l'héritier d'aucune des différentes traditions de pensée de la droite, cela comprend également le fascisme dont il n'est clairement pas l'héritier. Je n'ai pas ici l'ambition de revenir longuement sur ces questions, mais simplement de rappeler quelques points essentiels alors que depuis son élection l'opinion (qu'est-ce donc que l'opinion?) est passée de l'attitude la plus courtisane au lynchage dont la virulence montre tout ce dont cette opinion est porteuse d'espoirs déçus.


2 textes me suffiront, ici, pour résumer brièvement les raisons pour lesquelles il ne fallait pas que Sarkozy soit élu, selon moi, et pourquoi tout ce qui se passe ne me surprend pas.


Le premier est une tribune publiée par l'économiste Thomas Piketty dans Libération qui expliquait que le programme économique de Sarkozy était totalement abracadabrantesque puisque se proposant de faire 2 fois mieux que Thatcher en 2 fois moins de temps tout en réduisant la dette et en finançant son programme... Il fallait être fou pour croire tout cela possible. Or, Sarkozy, il représentait après Mitterrand II et Chirac le retour du volontarisme politique et c'est, je pense, l'une des raisons majeures de son élection. Démonstration était faite par Piketty que tout cela n'était que poudre aux yeux et que les déceptions allaient vite arriver. A l'heure où la France est plongée dans une vision anxiogène de la mondialisation supposée déposséder les États de leurs possibilités d'action, un retour du volontarisme politique aurait en effet été le bienvenu... si seulement il reposait sur des bases solides et réalistes, pas en forme de ballon de baudruche appelé à se dégonfler dans les 6 premiers mois d'exercice présidentiel. Du "triomphe" du "travailler plus pour gagner plus" (slogan le plus stupide qui soit, mais qui a laissé croire que c'était possible) au fameux aveu sur le pouvoir d'achat signifiant que le Président n'y pouvait rien, il n'y aura en effet pas eu longtemps. Sa visite à Gandrange est symptomatique de ce grand n'importe quoi qui promet ce qu'il ne peut promettre et qui ne trompe plus personne. C'est désastreux. Comment ce pays va-t-il de nouveau pouvoir croire en l'action politique et ses marges de manœuvre ?


Le second texte a eu une diffusion beaucoup plus confidentielle : Le sarkozysme est un anti-humanisme par Pierre Cornu et Jean-Luc Mayaud, historiens. Il est pourtant plus important parce que remontant au plus profond, au plus essentiel, au plus archaïque. Les auteurs posent la question de la légitimité de son élection, non pas en tant que contestation d'un vote démocratique, mais en tant que liquidation des Lumières et de leur projet "d'aspiration humaine au bonheur, à la connaissance et au partage", en tant que "courant souterrain et proprement pathologique de remise en cause radicale du contrat social et du statut de l’Autre". C'est pour cela que sont mélangées dans son discours obsession de la délinquance, origine ethnique, formes de sexualité, appels à "l'Histoire" (en réalité à la mémoire, donc à l'oubli) et aux Grands Hommes (même de gauche révolutionnaire ! mais en tout cas jamais des XVIIè ni XVIIIè siècles... jamais, et c'est significatif de son reniement des Lumières), à la religion... Le tout au service d'un "utilitarisme post-humaniste" : l'efficacité. Rien, à partir de ce constat fait avant son élection, ne peut surprendre dans ce qui s'est passé depuis. Les tests ADN, les chiffres d'expulsés, la rétention de sûreté, les attaques contre la non-réciprocité des lois, la tentation de contourner le Conseil Constitutionnel, la commémorativite morbide en CM2, le discours raciste de Dakar, les discours de Latran et de Riyad et leur fond néo-clérical, l'attaque au pénal du Nouvel Obs', la mise en avant de sa vie privée, etc.


Le problème, c'est qu'on n'a pas su montrer cela durant la campagne, en se faisant piéger par la victimisation appuyée sur un "TSS" caricatural. Il s'agit donc d'adopter une meilleure stratégie, car la gauche est manifestement loin de se remettre sur pieds, et rien n'indique que la chute de Sarkozy soit irréversible. En ce sens, l'Appel à la vigilance républicaine publié dans Marianne me semble à la fois trop consensuel et trop stigmatisant (c'est un exploit de réunir les deux)... Il faudrait faire attention au retour de flamme. Et réfléchir au meilleur moyen de contrer le moulin à parole sarkozyste qui, tous les jours, produit de nouvelles inepties dont chacune nécessite de longs développements et réflexions. Il y a là un défi important à relever.

Contre la rétention de sûreté (bis)

Françaises, Français, Belges, Belges, Socialistes, Socialistes... Bonjour ma colère salut ma hargne et mon courroux coucou

Mesdames et messieurs les jurés, c'est à peine croyable. En effet, en effet, alors même que le pays entier se divise entre ceux qui soutiennent celui qui ne veut pas être sali et ceux qui soutiennent celui qui assène au précédent un "casse toi pauvre con", un débat d'une toute autre importance est relégué au second plan. "Casse toi pauvre con"... Avant de s'être ainsi brillamment exprimé, le Président avait en effet osé aller plus loin que jamais. Déçu, probablement, que le Conseil Constitutionnel "valide" mais rende inapplicable ou presque la loi sur la "rétention de sûreté", il s'est dit : "ça ne se passera pas comme ça !" et il a donc décidé de tenter de contourner cet avis qui, pourtant, ne permet aucun recours. Laissons Robert Badinter commenter cet extravagant épisode, pour le moins "sombre", comme il dit. Je voudrais simplement ajouter une chose : si le gouvernement nous prend vraiment pour des cons, ce n'est pas une raison pour lui donner ... raison. Je m'explique : comment penser que Sarkozy et son équipe ignore le principe de rétroactivité des lois ? C'est impossible, bien évidemment. Quand bien même notre Président serait le plus grand des ahuris et inculte jusque dans son domaine de formation, l'une des premières mesures prises sous son mandat a justement déjà été invalidée selon ce principe, lui fournissant ainsi une nouvelle merveilleuse occasion de se cultiver. Bref, il le savait, tout le monde le disait durant le débat, l'avis du Conseil Constitutionnel n'est une surprise pour personne. Dès lors, deux possibilités s'offrent à nous pour interpréter l'acharnement de Sarkozy :
- c'est l'idiot du village qui ne comprend rien à rien
- il convient de multiplier les coups de boutoir en espérant trouver une faille, une brèche, après de multiples échecs, préparer l'opinion, faire passer pour archaïques et philosophiques les principes constitutionnels alors qu'il faut trouver des solutions pragmatiques et réalistes
Sympathique...

mardi 19 février 2008

Les sacralités républicaines

Sarkozy, d'une manière pour le moins surprenante (et pourtant prévisible pour peu que l'on ait porté attention à ses écrits), bouscule violemment un équilibre qui pourtant tient bien debout et qui a mis longtemps justement à acquérir cette stabilité, je veux parler de la laïcité. Cependant, au-delà des absurdités proférées (l'histoire de France revue selon la légende dorée du catholicisme, notamment, mais pas seulement) se pose la question d'une laïcité adaptée au XXIè siècle. En effet, n'en déplaise aux nouveaux clercs défenseurs inconditionnels d'une "laïcité à la française", seul modèle pur et parfait, universel et éternel à lui tout seul, la laïcité est une construction social-historique et comme telle, évolue ! Il ne s'agit donc pas canoniser Voltaire et de fermer le modèle sur lui-même, de le sacraliser, mais au contraire de penser les nouveaux problèmes qu'il rencontre et pouvoir y apporter des réponses adaptées : que l'on pense notamment à l'autonomisation de l'individu par rapport à la médecine et à l'école - les deux institutions qui, précisément, ont porté la laïcisation - pour se convaincre de la nécessité d'une réflexion renouvelée ; sans parler de l'évolution du paysage religieux du pays ni du rapport, en général, à la religion. Voici donc une introduction aux impensés de l'histoire du modèle républicain sur les 2 derniers siècles.

lundi 18 février 2008

Visite du village planétaire




Etant donné que la mondialisation est le principal processus de transformation de nos sociétés contemporaines, de nombreux débats ont lieu sur cette question dans lesquels foisonnent les lieux communs et les idées reçues. C'est pourquoi j'ai tenté de rassemblé les idées et connaissances que j'ai rencontrées dans mes lectures pour en avoir une vision aussi complexe que possible.


vendredi 15 février 2008

No limit à la commémorativite

Alors même que je voulais écrire sur « Histoire et mémoire(s) », Sarkozy a lancé une nouvelle lubie : que les enfants de CM2 parrainent la mémoire d’un enfant français (le terme adéquat aurait été "de France") victime de la Shoah. Alors je reporte un article sur la mondialisation pour celui-ci


Histoire et mémoire(s)




Histoire et mémoire(s) : complémentaires, antagonistes, concurrentes

Histoire et mémoire sont souvent confondues tant leur complémentarité saute aux yeux. Mais justement, il faut aller au-delà des évidences, des idées reçues, adopter une démarche critique de connaissance et de questionnement. C’est alors que se sont constituées les disciplines scientifiques. L’histoire, bien qu’elle rencontre des difficultés à s’affirmer en tant que science, n’échappe pas à ce phénomène au XIXè siècle et ce n’est qu’alors qu’elle prend le dessus, si l’on peut dire, sur la mémoire. Jusque-là, la conception était plus proche de celle de la Grèce antique ou Mnémosyne est une déesse épouse de Zeus et Clio n’est qu’une des 7 Muses : la mémoire prévaut sur l’histoire. Au XIXè donc, l’école « méthodique » met en question la mémoire qui peut alors devenir un objet d’histoire. La prise de distance est claire (du moins en théorie) : la mémoire est subjective, affective, sacralisante alors que l’histoire est objective, distanciée, méthodique. Si mémoire et histoire sont bien deux représentations du passé, si une liaison indissociable les relie, elles ne peuvent se situer au même niveau et leurs démarches sont différentes. On s’en convaincra si besoin est avec l’utilisation des témoignages qui sont porteurs de mythes, qui déforment la réalité ou tout simplement ne peuvent voir que de leur point de vue.


Le tournant des années 80 : le retour mémoriel

Henry Rousso, dans La hantise du passé, a analysé ces processus de refoulements collectifs et de mémoire obsessionnelle après la 2ème guerre mondiale :
- années 45-50 : épurations, persistance rationnement, amnistie (oubli imposé et nécessaire, mais pas pardon, simplement pour aller de l’avant)
- années 50-60 : refoulement de la vérité historique. On ne parle pas de la collaboration d’Etat, résistancialisme pour reconstruire moralement notamment
- 1971 – 90’s : retour du refoulé. Marcel Ophuls en 1971, Le chagrin et la pitié, est interdit jusqu’en 1981 ! 1973 : Robert Paxton, La France de Vichy. Remise en cause radicale. Mémoire de la Shoah. Dans Nuit et brouillard, Jean Ferrat ne distingue pas les Juifs des autres. Procès Eichmann. Guerre des 6 jours en 1967… Feuilleton en 1979 : Holocauste. 1985 : Shoah de Claude Lanzmann. Série de procès en France (Barbie, Touvier, Papon)

Pierre Nora évoque et provoque (malgré lui) ce tournant mémoriel dans Les lieux de mémoire (1984). Alors qu’il veut historiciser la mémoire (nationale) et par là sanctionner la rupture entre mémoire et histoire, c’est le contraire qui se produit. Voilà ce qu’il dit lors de la deuxième édition en 1992 : « la boulimie commémorative a absorbé la tentative destinée à maîtriser le phénomène ». Concrètement ? Les mémoires se concurrencent. On ne sait pas, en 1989, si on doit célébrer juste 1789 ou comme le disait Clemenceau, la Révolution comme un bloc, donc comprenant 93-94… C’est François Furet qui l’emporte sur Michel Vovelle : la Révolution comme bloc. Changeons d’échelle et le problème n’apparaîtra que plus important. La commémoration de la guerre d’indépendance algérienne : le 19 mars (1962 : application des accords d’Evian) eut été logique… mais les Pieds Noirs ont fait pression et c’est le 5 décembre qui a été retenu (insignifiant). Chaque groupe communautaire est ainsi porteur d’une mémoire concurrente de celles des autres. Le risque évident est de voir une inflation victimaire, identitaire, un enfermement communautaire. Pierre Nora disait que la mémoire divise alors que l’histoire rassemble… cette phrase sonne comme venant d’un historien faisant la promotion de sa discipline, mais a une incontestable part de vérité.


Les impensés de ce « n’importe quoi mémoriel » (J.-P. Rioux)

Aujourd’hui, toujours selon Rousso, nous sommes dans une phase de « mémoire obsessionnelle ». Jean-Pierre Rioux (La France perd la mémoire) fustige les programmes scolaires qu’il a pourtant contribué à établir et qui, selon lui, participent du « n’importe quoi mémoriel ». Antoine Prost (Douze leçons sur l’histoire) parle lui de « commémorativite ». Tzvetan Todorov, Annette Wieviorka, et finalement les historiens dans leur ensemble s’inquiètent de ce phénomène. Et c’est lié à ces questions, la pétition « Liberté pour l’histoire » s’en prend aux lois mémorielles depuis la loi Gayssot.
Une fois le diagnostic admis, encore faut-il analyser les causes de ce qui tourne au « marketing mémoriel » désormais selon Henry Rousso (Sarkozy et Guy Môquet, puis les enfants « français » [en fait « de France »] victimes de la Shoah). Ce sont les sociétés les moins sûres d’elles-mêmes, celles qui sont en crise plus ou moins profonde, celles qui fuient le présent, ont peur de l’avenir, qui sont en proie au vide idéologique, qui doivent légitimer une politique qui ne passe pas qui font le plus appel à la mémoire. Ou alors, les sociétés totalitaires. Et de fait, la France au tournant des 30 Glorieuses s’enfonce dans la crise de société : crise économique bien sûr, mais aussi fin d’une époque (tradition rurale du pays), disparition de piliers industriels, crise de l’Etat-nation (mondialisation, Europe, régionalismes). Qu’est-ce qu’un Français ? La Marche des Beurs en 1983. La question se pose. On élargit la notion de patrimoine (Jack Lang), des musées se créent sur les vestiges industriels (musée de la mine à St Etienne), on reconstitue des fermes traditionnelles dans les campagnes. Bref, à défaut de vivre le présent et de penser l’avenir, on se cristallise sur le passé, les racines, la mémoire.


Du « devoir de mémoire » au « travail de mémoire »

L’historien a-t-il un rôle dans cette histoire, si je puis dire ? Ne peut-il pas transformer cette demande mémorielle en histoire pour fonder un projet de société ? C’est ce que propose Antoine Prost. Ce n’est pas autre chose que ce que dit Friedrich Hayek au sortir (pas tout à fait même) de la guerre : « C’est parce que – qu’il le veuille ou non – l’historien forme les idéaux politiques de l’avenir qu’il doit être guidé par les idéaux les plus élevés et se tenir à l’écart des débats politiques du jour. Plus élevés seront les idéaux qui le guident, plus il pourra rester indépendant des mouvements politiques qui poursuivent des buts proches, plus il pourra espérer rendre possible, à long terme, bien des choses pour lesquelles le monde n’est pas encore prêt ». (Essais de science politique, de philosophie et d’économie).

« Une fois encore, seule émerge du passé une mémoire mortifère, seule est digne d’être remémorée avec éclat une histoire criminelle. De l’Histoire, de sa profondeur, de sa complexité, on ne nous montre plus aujourd’hui qu’un usage utilitaire. Le passé est devenu un entrepôt de ressources politiques ou identitaires, où chacun puise à son gré ce qui peut servir ses intérêts immédiats. Il est inquiétant de voir qu’une fois de plus, le - mauvais - exemple est donné au plus haut niveau, que la «mémoire» et la défense de bons sentiments ne servent qu’à faire passer les ombres de la politique réelle. » (Henry Rousso, « Un marketing mémoriel », Libération, 15/02/08)

Pour sortir de là, hormis la réinvention d’un projet politique digne de ce nom, certains pensent pouvoir puiser dans la psychanalyse. C’est le concept de perlaboration c’est-à-dire d’un travail de mémoire qui permet de se remémorer au lieu de répéter, d’utiliser le langage pour éviter la compulsion de répétition. Oublier (c’est le cas de le dire) le « devoir de mémoire », lui substituer un « travail de mémoire ». La résilience de Boris Cyrulnik ne traîne pas très loin. Se libérer d’un passé enfoui dans l’inconscient mais (et) subsistant à l’état de latence. Le travail de deuil de Freud. C’est le philosophe Paul Ricoeur qui a le plus écrit sur ces questions (La mémoire, l’histoire, l’oubli [noter la place centrale de l’histoire, moyen de sortir du couple mémoire/oubli]). Cependant, transposer ces concepts de l’individu à la société n’est pas sans poser des difficultés : il faut admettre le concept de « conscience collective » (Halbwachs). Expédions ici ce débat pour admettre que la société peut accepter ou enfouir et refouler son passé. Ricoeur met en avant la distance critique pour réconcilier et éviter l’écueil énoncé par Primo Lévy : « Toute société qui oublie son passé est condamné à le revivre. » C’est dire si l’inflation mémorielle rend d’autant plus fort le rôle de l’historien dans la société : toujours rester dans la complexité, dans la construction sur des bases scientifiques de la mémoire, être au-dessus des passions, faire confiance à sa méthode entre négationnisme et relativisme (François Hartog). En somme, le « devoir de mémoire » implique le « devoir d’histoire » (P. Jutard, A. Prost).