"Les sages, en vérité, commencent par se lamenter ; les imbéciles se frappent la tête à la fin." - Djalâl-od-Dîn Rûmî
lundi 25 février 2008
Pour reconstruire la gauche : repenser le monde
En repensant à la campagne
Contre la rétention de sûreté (bis)
Mesdames et messieurs les jurés, c'est à peine croyable. En effet, en effet, alors même que le pays entier se divise entre ceux qui soutiennent celui qui ne veut pas être sali et ceux qui soutiennent celui qui assène au précédent un "casse toi pauvre con", un débat d'une toute autre importance est relégué au second plan. "Casse toi pauvre con"... Avant de s'être ainsi brillamment exprimé, le Président avait en effet osé aller plus loin que jamais. Déçu, probablement, que le Conseil Constitutionnel "valide" mais rende inapplicable ou presque la loi sur la "rétention de sûreté", il s'est dit : "ça ne se passera pas comme ça !" et il a donc décidé de tenter de contourner cet avis qui, pourtant, ne permet aucun recours. Laissons Robert Badinter commenter cet extravagant épisode, pour le moins "sombre", comme il dit. Je voudrais simplement ajouter une chose : si le gouvernement nous prend vraiment pour des cons, ce n'est pas une raison pour lui donner ... raison. Je m'explique : comment penser que Sarkozy et son équipe ignore le principe de rétroactivité des lois ? C'est impossible, bien évidemment. Quand bien même notre Président serait le plus grand des ahuris et inculte jusque dans son domaine de formation, l'une des premières mesures prises sous son mandat a justement déjà été invalidée selon ce principe, lui fournissant ainsi une nouvelle merveilleuse occasion de se cultiver. Bref, il le savait, tout le monde le disait durant le débat, l'avis du Conseil Constitutionnel n'est une surprise pour personne. Dès lors, deux possibilités s'offrent à nous pour interpréter l'acharnement de Sarkozy :
- c'est l'idiot du village qui ne comprend rien à rien
- il convient de multiplier les coups de boutoir en espérant trouver une faille, une brèche, après de multiples échecs, préparer l'opinion, faire passer pour archaïques et philosophiques les principes constitutionnels alors qu'il faut trouver des solutions pragmatiques et réalistes
mardi 19 février 2008
Les sacralités républicaines
nce revue selon la légende dorée du catholicisme, notamment, mais pas seulement) se pose la question d'une laïcité adaptée au XXIè siècle. En effet, n'en déplaise aux nouveaux clercs défenseurs inconditionnels d'une "laïcité à la française", seul modèle pur et parfait, universel et éternel à lui tout seul, la laïcité est une construction social-historique et comme telle, évolue ! Il ne s'agit donc pas canoniser Voltaire et de fermer le modèle sur lui-même, de le sacraliser, mais au contraire de penser les nouveaux problèmes qu'il rencontre et pouvoir y apporter des réponses adaptées : que l'on pense notamment à l'autonomisation de l'individu par rapport à la médecine et à l'école - les deux institutions qui, précisément, ont porté la laïcisation - pour se convaincre de la nécessité d'une réflexion renouvelée ; sans parler de l'évolution du paysage religieux du pays ni du rapport, en général, à la religion. Voici donc une introduction aux impensés de l'histoire du modèle républicain sur les 2 derniers siècles.lundi 18 février 2008
Visite du village planétaire

vendredi 15 février 2008
No limit à la commémorativite
Histoire et mémoire(s)
Histoire et mémoire(s) : complémentaires, antagonistes, concurrentes
Histoire et mémoire sont souvent confondues tant leur complémentarité saute aux yeux. Mais justement, il faut aller au-delà des évidences, des idées reçues, adopter une démarche critique de connaissance et de questionnement. C’est alors que se sont constituées les disciplines scientifiques. L’histoire, bien qu’elle rencontre des difficultés à s’affirmer en tant que science, n’échappe pas à ce phénomène au XIXè siècle et ce n’est qu’alors qu’elle prend le dessus, si l’on peut dire, sur la mémoire. Jusque-là, la conception était plus proche de celle de la Grèce antique ou Mnémosyne est une déesse épouse de Zeus et Clio n’est qu’une des 7 Muses : la mémoire prévaut sur l’histoire. Au XIXè donc, l’école « méthodique » met en question la mémoire qui peut alors devenir un objet d’histoire. La prise de distance est claire (du moins en théorie) : la mémoire est subjective, affective, sacralisante alors que l’histoire est objective, distanciée, méthodique. Si mémoire et histoire sont bien deux représentations du passé, si une liaison indissociable les relie, elles ne peuvent se situer au même niveau et leurs démarches sont différentes. On s’en convaincra si besoin est avec l’utilisation des témoignages qui sont porteurs de mythes, qui déforment la réalité ou tout simplement ne peuvent voir que de leur point de vue.
Le tournant des années 80 : le retour mémoriel
Henry Rousso, dans La hantise du passé, a analysé ces processus de refoulements collectifs et de mémoire obsessionnelle après la 2ème guerre mondiale :
- années 45-50 : épurations, persistance rationnement, amnistie (oubli imposé et nécessaire, mais pas pardon, simplement pour aller de l’avant)
- années 50-60 : refoulement de la vérité historique. On ne parle pas de la collaboration d’Etat, résistancialisme pour reconstruire moralement notamment
- 1971 – 90’s : retour du refoulé. Marcel Ophuls en 1971, Le chagrin et la pitié, est interdit jusqu’en 1981 ! 1973 : Robert Paxton, La France de Vichy. Remise en cause radicale. Mémoire de la Shoah. Dans Nuit et brouillard, Jean Ferrat ne distingue pas les Juifs des autres. Procès Eichmann. Guerre des 6 jours en 1967… Feuilleton en 1979 : Holocauste. 1985 : Shoah de Claude Lanzmann. Série de procès en France (Barbie, Touvier, Papon)
Pierre Nora évoque et provoque (malgré lui) ce tournant mémoriel dans Les lieux de mémoire (1984). Alors qu’il veut historiciser la mémoire (nationale) et par là sanctionner la rupture entre mémoire et histoire, c’est le contraire qui se produit. Voilà ce qu’il dit lors de la deuxième édition en 1992 : « la boulimie commémorative a absorbé la tentative destinée à maîtriser le phénomène ». Concrètement ? Les mémoires se concurrencent. On ne sait pas, en 1989, si on doit célébrer juste 1789 ou comme le disait Clemenceau, la Révolution comme un bloc, donc comprenant 93-94… C’est François Furet qui l’emporte sur Michel Vovelle : la Révolution comme bloc. Changeons d’échelle et le problème n’apparaîtra que plus important. La commémoration de la guerre d’indépendance algérienne : le 19 mars (1962 : application des accords d’Evian) eut été logique… mais les Pieds Noirs ont fait pression et c’est le 5 décembre qui a été retenu (insignifiant). Chaque groupe communautaire est ainsi porteur d’une mémoire concurrente de celles des autres. Le risque évident est de voir une inflation victimaire, identitaire, un enfermement communautaire. Pierre Nora disait que la mémoire divise alors que l’histoire rassemble… cette phrase sonne comme venant d’un historien faisant la promotion de sa discipline, mais a une incontestable part de vérité.
Les impensés de ce « n’importe quoi mémoriel » (J.-P. Rioux)
Aujourd’hui, toujours selon Rousso, nous sommes dans une phase de « mémoire obsessionnelle ». Jean-Pierre Rioux (La France perd la mémoire) fustige les programmes scolaires qu’il a pourtant contribué à établir et qui, selon lui, participent du « n’importe quoi mémoriel ». Antoine Prost (Douze leçons sur l’histoire) parle lui de « commémorativite ». Tzvetan Todorov, Annette Wieviorka, et finalement les historiens dans leur ensemble s’inquiètent de ce phénomène. Et c’est lié à ces questions, la pétition « Liberté pour l’histoire » s’en prend aux lois mémorielles depuis la loi Gayssot.
Une fois le diagnostic admis, encore faut-il analyser les causes de ce qui tourne au « marketing mémoriel » désormais selon Henry Rousso (Sarkozy et Guy Môquet, puis les enfants « français » [en fait « de France »] victimes de la Shoah). Ce sont les sociétés les moins sûres d’elles-mêmes, celles qui sont en crise plus ou moins profonde, celles qui fuient le présent, ont peur de l’avenir, qui sont en proie au vide idéologique, qui doivent légitimer une politique qui ne passe pas qui font le plus appel à la mémoire. Ou alors, les sociétés totalitaires. Et de fait, la France au tournant des 30 Glorieuses s’enfonce dans la crise de société : crise économique bien sûr, mais aussi fin d’une époque (tradition rurale du pays), disparition de piliers industriels, crise de l’Etat-nation (mondialisation, Europe, régionalismes). Qu’est-ce qu’un Français ? La Marche des Beurs en 1983. La question se pose. On élargit la notion de patrimoine (Jack Lang), des musées se créent sur les vestiges industriels (musée de la mine à St Etienne), on reconstitue des fermes traditionnelles dans les campagnes. Bref, à défaut de vivre le présent et de penser l’avenir, on se cristallise sur le passé, les racines, la mémoire.
Du « devoir de mémoire » au « travail de mémoire »
L’historien a-t-il un rôle dans cette histoire, si je puis dire ? Ne peut-il pas transformer cette demande mémorielle en histoire pour fonder un projet de société ? C’est ce que propose Antoine Prost. Ce n’est pas autre chose que ce que dit Friedrich Hayek au sortir (pas tout à fait même) de la guerre : « C’est parce que – qu’il le veuille ou non – l’historien forme les idéaux politiques de l’avenir qu’il doit être guidé par les idéaux les plus élevés et se tenir à l’écart des débats politiques du jour. Plus élevés seront les idéaux qui le guident, plus il pourra rester indépendant des mouvements politiques qui poursuivent des buts proches, plus il pourra espérer rendre possible, à long terme, bien des choses pour lesquelles le monde n’est pas encore prêt ». (Essais de science politique, de philosophie et d’économie).
« Une fois encore, seule émerge du passé une mémoire mortifère, seule est digne d’être remémorée avec éclat une histoire criminelle. De l’Histoire, de sa profondeur, de sa complexité, on ne nous montre plus aujourd’hui qu’un usage utilitaire. Le passé est devenu un entrepôt de ressources politiques ou identitaires, où chacun puise à son gré ce qui peut servir ses intérêts immédiats. Il est inquiétant de voir qu’une fois de plus, le - mauvais - exemple est donné au plus haut niveau, que la «mémoire» et la défense de bons sentiments ne servent qu’à faire passer les ombres de la politique réelle. » (Henry Rousso, « Un marketing mémoriel », Libération, 15/02/08)
Pour sortir de là, hormis la réinvention d’un projet politique digne de ce nom, certains pensent pouvoir puiser dans la psychanalyse. C’est le concept de perlaboration c’est-à-dire d’un travail de mémoire qui permet de se remémorer au lieu de répéter, d’utiliser le langage pour éviter la compulsion de répétition. Oublier (c’est le cas de le dire) le « devoir de mémoire », lui substituer un « travail de mémoire ». La résilience de Boris Cyrulnik ne traîne pas très loin. Se libérer d’un passé enfoui dans l’inconscient mais (et) subsistant à l’état de latence. Le travail de deuil de Freud. C’est le philosophe Paul Ricoeur qui a le plus écrit sur ces questions (La mémoire, l’histoire, l’oubli [noter la place centrale de l’histoire, moyen de sortir du couple mémoire/oubli]). Cependant, transposer ces concepts de l’individu à la société n’est pas sans poser des difficultés : il faut admettre le concept de « conscience collective » (Halbwachs). Expédions ici ce débat pour admettre que la société peut accepter ou enfouir et refouler son passé. Ricoeur met en avant la distance critique pour réconcilier et éviter l’écueil énoncé par Primo Lévy : « Toute société qui oublie son passé est condamné à le revivre. » C’est dire si l’inflation mémorielle rend d’autant plus fort le rôle de l’historien dans la société : toujours rester dans la complexité, dans la construction sur des bases scientifiques de la mémoire, être au-dessus des passions, faire confiance à sa méthode entre négationnisme et relativisme (François Hartog). En somme, le « devoir de mémoire » implique le « devoir d’histoire » (P. Jutard, A. Prost).
jeudi 14 février 2008
L'avocat du diable
Le Nouvel Obs', ensuite. Ce grand journal où publiaient les plus grands intellectuels de gauche est en bien mauvaise posture. Déjà la Une avec Simone de Beauvoir nue et un article quasiment people associé m'avait semblé marquer l'apothéose, si je puis dire, d'une grande dégringolade. Voilà qu'ils publient un SMS que le Président aurait envoyé. Que ce SMS existe ou non me laisse complètement de marbre, la vie privée de Sarkozy ne m'intéressant que moyennement... Que le Nouvel Obs' se permette ça, voilà qui est bien plus triste. La séparation de la vie privée et de la vie publique et l'opacité de cette première, voilà quelque chose de constitutif d'une démocratie, et que les philosophes et intellectuels ont maintes fois rappelé dans les colonnes même du Nouvel Obs'. Que ça vole en éclats est un signe très inquiétant. Il est facile de se cacher derrière l'argument selon lequel Sarkozy expose sa vie privée et qu'il n'a que ce qu'il mérite. Au contraire : parce que Sarkozy expose sa vie privée dont on se fout complètement, on attend d'un journal d'opposition qu'il ne tombe surtout pas dans ce travers et qu'il s'attache à la reconstruction de la gauche en renouvelant ses concepts, que les intellectuels meurent d'envie de féconder. L'attitude de Nouvel Obs' est donc tout à fait pitoyable. Et pourtant, Philippe Val le rappelle dans Charlie Hebdo cette semaine, la solidarité s'impose face à la plainte déposée par Sarkozy. Pourquoi ? Sarkozy a en effet droit au respect de sa vie privée. Mais la manière employée est très dangereuse : "Au lieu de la procédure habituelle en matière de presse, il attaque au pénal pour faux, usage de faux et recel, délits passibles de le prison. Les lois de 1881 sur la presse offrent toutes les possibilités à Nicolas Sarkozy de faire condamner lourdement le responsable. Mais dans aucune démocratie moderne on ne menace de prison les journalistes coupables de ce genre de fautes. Il n'y a que Poutine qui attaque sur ce genre de mode." explique P. Val avant de conclure, à propos de Sarkozy : "S'il fallait que nous portions plainte contre lui chaque fois qu'il dit une contrevérité, il passerait son temps au tribunal." Au final, donc, l'attaque contre la presse libre se révèle plus grave encore que la faute du Nouvel Obs'. Décidément, c'est la surenchère dans le démantèlement des "tabous", c'est-à-dire de ce qui sépare la démocratie d'un régime totalitaire. Ce n'est guère réjouissant. Devoir d'un côté défendre Sarkozy contre le Nouvel Obs' et de l'autre le Nouvel Obs' contre Sarkozy, alors que dans les deux cas les défendus ne le méritent pas, c'est dur !
Ayaan Hirsi Ali, enfin. Les intellectuels médiatiques demandent sa naturalisation et, en tant que femme menacée par les islamistes, elle répond à un engagement de Sarkozy durant sa campagne. Soit, je n'ai rien contre une naturalisation d'Ayaan Hirsi Ali, évidemment. Mais ce qui est plus gênant, c'est ce climat qui veut que les intellectuels de gauche, ces néo-républicains, commencent à tourner en rond de manière inquiétante dans une sorte de sacralisation du modèle républicain laïque français. Jean Baubérot avait prédit que cette famille de pensée tournerait au néo-conservatisme. En est-on loin ? Non ! Souvenons-nous de l'affaire Redeker pendant laquelle il était interdit de critiquer les propos de Redeker sous peine d'être accusé de faire le jeu des intégristes. Et de l'affaire des caricatures pendant laquelle Voltaire fut élevé au rang de saint laïque, manifestation paroxystique d'une religion laïque (national-laïque) avec ses intégristes. Il y a beaucoup à dire sur la laïcité "à la française" qui se pense modèle unique et parfait à préserver des attaques venant de l'extérieur. Que d'occultations et de contrevérités proférées alors même que c'est la démarche critique et rationnelle qui est mise en avant ! C'est le même phénomène avec Ayaan Hirsi Ali. La naturaliser, oui, mais en oubliant sa collaboration avec le douteux Théo Van Gogh, en oubliant que c'est un think tank néo-conservateur proche de Bush qui l'emploie désormais ? L'assassinat de Théo Van Gogh est un double scandale (fait de tuer + tuer pour des idées) ; j'estime que si on pouvait éviter un troisième scandale (saborder l'esprit critique au nom d'une lutte pour "les martyrs de l'Islam(isme)"), on ne s'en porterait que mieux. A défaut de projet de société porteur d'avenir, la gauche républicaine se cherche un combat quasi-mystique pour la démocratie et la laïcité à la française, quitte à combler à grande vitesse la mer qui la sépare du camp néo-conservateur du choc des civilisations. Inquiétant. Merci à Esther Benbassa de s'être élevée contre ce phénomène. Et là encore, ça ne me fait pas plaisir de m'en prendre à ceux qui pensent sincèrement combattre l'intégrisme et le totalitarisme... Pour se réconforter, on peut se dire qu'un travail critique et scientifique sur l'Islam a le vent en poupe avec notamment la récente publication du Dictionnaire du Coran sous l'égide de Mohammed-Ali Amir-Moezzi.