vendredi 25 juillet 2008

Si l'on demandait à chacun...



"Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est Arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !"




Cet extrait de chronique de Siné fait donc grand bruit. Siné est viré de Charlie, Askolovitch ayant crié à l'antisémitisme, Val se fait lyncher, Siné poursuit Askolovitch, et BHL se croit investi de la mission d'empêcher l'opinion d'ânonner (ce sont ses termes) et de dispenser les vraies Lumières d'aujourd'hui. Résultat des courses : on risque de perdre Charlie (sans Siné, ce n'est quand même plus la même chose), une crispation supplémentaire sur l'antisémitisme, et probablement un virage réactionnaire (anti-Internet, anti-gauchisme ou plutôt "islamo-gauchisme" comme ils disent, voltairisme aigu faisant silence sur le fait que Voltaire était l'ami des despotes éclairés et pas démocrate pour un sou) sans retour de l'ensemble des "philosophes médiatiques". C'est lourd. Et pourtant, si on demandait à chacun des protagonistes, tous auraient la conviction d'être dans le vrai.



Je comprends Val, profondément marqué par l'Affaire Dreyfus, dans sa vigilance contre l'antisémitisme. Cependant, le risque est d'en faire une fixation et d'en être aveuglé. Il a toutefois raison en cela que la chronique de Siné peut être interprétée comme antisémite, à condition de ne pas comprendre que Siné fustige le cynisme et l'opportunisme de Jean Sarkozy - et c'est une condition bien difficile à remplir. Alors oui, Siné aurait pu clarifier ses propos, et reconnaître qu'ils pouvaient être mal interprétés : il avait accepté. Ce qu'il a refusé, c'est d'être désavoué par l'ensemble de la rédaction ; et les excuses à Jean Sarkozy - quoi de plus normal ? Que Jean Sarkozy ait pu être blessé n'est pas la question, puisque chaque semaine, dans chaque chronique de Siné, quiconque apparaît peut se sentir blessé (quid de la famille d'un chasseur mort lors d'une partie de chasse, ce dont ne manquait de se réjouir Siné, par exemple ?). Je trouve donc bien regrettable qu'on en soit arrivé à de telles extrémités et aussi rapidement. C'était quand même, outre la personnalité de Siné elle-même, un gros point fort de Charlie que de faire cohabiter des chroniques aussi divergentes que celles de Siné et Val pouvaient l'être.



Quant à BHL, peut-on le comprendre ? Sans doute, sans doute. Mais là c'est exaspérant. Probablement de toute bonne foi, il arrive à falsifier les faits et à organiser toutes sortes de confusions et d'anachronismes alors même qu'il prétend mettre les choses au point. Commençant par distinguer la critique des religions (c'est bien) du racisme et de l'antisémitisme (c'est vilain), il est déjà hors-sujet. Siné n'est certes pas le dernier à critiquer les religions, mais ce n'est pas du tout l'objet de la chronique incriminée où il critique une conversion et donc, soit le cliché antisémite "mieux vaut être Juif pour réussir", soit, si on comprend mieux et si on écoute les clarifications apportées par Siné, l'opportunisme de se convertir pour épouser une héritière. Ici, un doute m'habite car peut-être certains esprits éclairés estimeront que le simple mot "héritière" est antisémite (cf. le procès imbécile fait récemment au livre de Bourdieu et Passeron, Les Héritiers).



Mais ce n'est pas tout (loin de là). Notre guide lumineux poursuit en parlant "d'antisémitisme le plus rance". Car voyez-vous, que Siné soit antisémite ou pas n'est pas la question, ce qui compte ce sont les mots. Mettons quand même Siné, Dieudonné, Le Pen dans le même panier antisémite au cas où les mots ne seraient pas la seule chose qui compte. BHL : "une oreille française ne pouvait pas ne pas entendre l'écho de l'antisémitisme le plus rance". Eh bien si, justement. Déjà parce que Siné se moque d'un individu opportuniste, pas du judaïsme ou du Juif en général et qu'il serait fou de faire l'amalgame (lire l'article de Reynaert à ce propos). Ensuite parce que nous sommes en 2008, pas en 1894. L'antisémitisme a une histoire, et lorsqu'il naît à la fin du XIXe, c'est en se cristallisant autour de 3 pôles :


- l'antijudaïsme chrétien
- les théories "scientifiques" racistes de la linguistique ou de l'anthropologie en formation
- l'anticapitalisme se cristallisant sur le mythe de la réussite sociale du Juif


Alors, il permettait aux nationalistes de s'unir contre un ennemi commun à tous, et il mettait parfois la gauche en difficulté quand il s'agissait d'après elle, comme dans le cas de l'Affaire Dreyfus, de problèmes de bourgeois alors que l'urgence était à la lutte des classes (Guesde contre Jaurès, si l'on veut schématiser, ou "crétins" contre "traitres" pour reprendre les termes de Val). Mais la situation n'est plus la même aujourd'hui (méditez là-dessus). Pourquoi faut-il qu'elle soit la même ? Eh bien pour faire de tout antisionniste ou même de tout opposant à la politique israélienne un antisémite, un "fascislamiste" ou son meilleur ami "l'islamo-gauchiste". Délirant. Et comme le rappelle Siné dans sa dernière chronique, non publiée, cela sert à terminer le débat, car en effet, il n'y a pas pire qu'un antisémite depuis la Shoah. Circulez, y a rien à discuter. Ce doit être cela, les "Lumières de notre temps", en effet. Le bon BHL livre la Pensée comme elle doit être, et le peuple composé d'ânes écoute, et approuve ce despote éclairé si généreux, mais ne saurait avoir l'outrecuidance de penser différemment ou d'interpréter les choses dans un autre sens. Ah! la populace ! pénible !





Hélas, Cornélius Castoriadis ou encore Pierre Vidal-Naquet ne sont plus parmi nous pour fustiger l'imposture intellectuelle de cet ex "nouveau philosophe". "Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un « auteur » peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la « critique » le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ?" se demandait Castoriadis... A lire, avec nostalgie peut-être, toute la controverse, édifiante, entre Vidal-Naquet et BHL, commentée ensuite par Castoriadis à l'époque de la sortie du Testament de Dieu.


vendredi 11 juillet 2008

Thank God for mental illness

J'emprunte ce titre à Anton Newcombe, le génie des Brian Jonestown Massacre, pour parler de ce thème paradoxal et néanmoins (ou, pour cette raison même), primordial. Dans Le vif du sujet, Edgar Morin lance cette formule : "Seuls sont créateurs les anormaux, seuls sont productifs les normaux". Ce qui m'intéresse est bien évidemment la création, l'altérité, et surtout pas la productivité... alors essayons de comprendre les liens avec la normalité et la maladie. Tiens, il faudrait lire Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, et lire plus attentivement que je ne l'ai fait jusque-là Michel Foucault... Enfin, on va s'en passer pour le moment pour écrire cet article, et se baser sur une petite série de figures littéraires significatives.



Je pense ici au Werther de Goethe, Raskolnikov (Crime et châtiment) de Dostoievski, à Tchoulkatourine (Journal d'un homme de trop) et au "couple" Aratov / Clara (Clara Militch) de Tourgueniev, au Don Quichotte de Cervantès, à Alceste (Le misanthrope) de Molière, à Ignatius (La conjuration des imbéciles) de Toole, et bien entendu au Zarathustra de Nietzsche. Nul doute que la liste pourrait être considérablement allongée, et encore pourrait-on sortir de la littérature : Ludwig van Beethoven ("Durch Leiden Freude") ne serait-il pas le plus proche de l'idéal-type du créateur ténébreux ? Deux temps : 1/ Comment la société voit et a vu les déviants et 2/ Comment ceux-ci voient la société et se voient eux-mêmes.



Puisque la société fabrique l'anormalité...



C'est Michel Foucault qui le montre à propos de la délinquance, mais c'est généralisable. On pourrait croire en effet que le malade, le fou, le mendiant, le criminel sont des types que l'on rencontre naturellement, partout et de tous temps, il n'en est rien. Ces catégories sont des constructions socio-historiques. Le malade en Afrique n'est pas le même qu'en Europe. Le criminel du XXIe siècle n'est pas le même que celui du XVIIe. Restons un peu sur le XVIIe, siècle intéressant parce qu'il a justement beaucoup été étudié pour ces questions et il semble marquer une rupture assez forte. Jusque-là, en effet, le pauvre est, dans les sociétés chrétiennes, porteur d'une bonne image, en tant qu'il se rapproche le plus de la figure christique. Il en a de la chance de souffrir ici-bas, car cela signifie que Dieu lui promet le Paradis pour l'Eternité. Mais, est-ce parce que les temps deviennent plus difficiles, au niveau économique, mais aussi parce que, après les guerres de religion, il faut "reconquérir les coeurs" ? toujours est-il que l'image des pauvres change à ce moment-là, ou plutôt qu'elle se scinde entre "bons pauvres" et "mauvais pauvres". Il faut venir en aide aux premiers (infirmes) mais condamner, enfermer les seconds (vagabonds).


Il en va de même pour les fous. Les plus violents d'entre eux ont toujours été enfermés, mais la plupart vivait au milieu des autres, avait accès aux sacrements. La folie était même vue comme sagesse, que ce soit avec Luther, Erasme (Eloge de la folie) ou Sébastien Brant (La nef des fous) : le succès de ce dernier est considérable au XVIe siècle. Mais vers 1650, tout change, et on passe au "grand renfermement" selon Foucault. La folie inquiète, parait de plus en plus contraire à la vie en société, à cette société dont les moeurs se civilisent (Norbert Elias, La civilisation des moeurs et La dynamique de l'Occident). Alors seulement, des politiques d'assistance et d'enfermement se centralisent, que ce soit dans les pays catholiques ou protestants.



Quels enseignements en tirer ? Que la société tolère plus ou moins, en fonction de sa crispation, les déviances face à la normalité, ou, autrement dit, que la définition de la normalité est plus ou moins large selon le temps et le territoire... Cela pour justifier d'autant plus l'intérêt qu'il faut porter sur les marges d'une société, sur ses minorités pour la comprendre. D'une manière générale, l'Histoire est écrite par les vainqueurs, c'est-à-dire par l'inertie productive, et la tendance est toujours à rejeter les marginaux, les anormaux. Pourtant : "Mais ce que l'étude de l'histoire m'a appris c'est que la société puisait pour bouger, pour changer, dans l’ensemble des marginalités. C'est que certains de ces non-conformismes, certaines de ces marginalités se révélaient à terme très utiles socialement, c'est que la société au bout du compte se nourrit de gens qu'elle a flingué." (Jean Baubérot). Il serait peut-être inutile d'aligner les exemples. Mais concluons : plus une société va mal, et plus elle a tendance à laminer ses marginaux, qui sont pourtant ceux-là mêmes qui la feront sortir de la crise.



... alors la maladie est une bénédiction



Plus la situation est critique, et plus des esprits, hypersensibles, écorchés vifs, semblent émerger en puisant dans leur souffrance une créativité explosive. C'est le cas de notre hidalgo Don Quichotte de la Manche qui se plaint de la décadence de son époque (le second Siècle d'Or espagnol) et se lance dans d'extravagantes aventures issues de l'imagination du héros qui confine à la folie. Il y a au XIXe siècle toute une livraison de tels auteurs puisque depuis la Révolution Française, la liberté, "le bonheur est une idée neuve en Europe" (Saint-Just). Mais la liberté c'est aussi la souffrance et l'angoisse, comme l'illustre la fameuse phrase de Dostoievski dans Les Frères Karamazov : "Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis." Cette confrontation à la liberté est aussi pleine de promesses qu'insoutenable. En réaction aux Lumières du XVIIIe siècle, c'est le Romantisme qui s'impose alors. On s'inspire volontiers de Rousseau (la nature, la société pervertit l'Homme) et de Shakespeare ("La vie est une histoire, racontée par un idiot, pleine de bruit et de Fureur, et qui ne signifie rien" dans Macbeth). Je vais me contenter de citer quelques passages qui, je pense, se suffisent à eux-mêmes :




Ah ! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations qui
emportent vos villages, ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes,
qui me touchent : ce qui me mine le cœur, c’est cette force dévorante qui est
cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui
l’environne et ne se détruise soi-même… c’est ainsi que j’erre plein de
tourments. Ciel, terre, forces actives qui m’environnent, je ne vois rien dans
tout cela qu’un monstre toujours dévorant et toujours ruminant.

GOETHE (Les souffrances du jeune Werther, p. 49)




Je le vois bien, je le vois bien, le sort m’a préparé de rudes épreuves ! Mais,
courage ! Un esprit léger supporte tout ! Un esprit léger ? Je ris de voir ce
mot venir du bout de ma plume. Hélas ! un peu de légèreté me rendrait l’homme le
plus heureux de la terre ! Quoi ! d’autres, avec très peu de force et de savoir,
se pavanent devant moi, pleins d’une douce complaisance pour eux-mêmes, et moi
je désespère de mes forces et de mes talents ! Dieu puissant, qui m’as fait tous
ces dons, que n’en as-tu retenu une partie, pour me donner en place la confiance
en moi-même et la modestie !
Patience, patience, tout ira mieux. En vérité,
mon ami, tu as raison. Depuis que je suis tous les jours poussé dans la foule,
et que je vois ce que font les gens et comment ils s’y prennent, je suis plus
content de moi-même. Certes, puisque nous sommes faits de telle sorte que nous
comparons tout à nous-mêmes, et nous-mêmes à tout, il s’ensuit que le bonheur ou
l’infortune gît dans les objets que nous contemplons, et dès lors il n’y a rien
de plus dangereux que la solitude. Notre imagination, portée de sa nature à
s’élever, et nourrie par les images et la fantaisie de la poésie, se crée une
hiérarchie d’êtres où nous sommes au bas de l’échelle, où tout en dehors de nous
paraît plus excellent, et où tout autre nous paraît plus parfait que nous-mêmes.
Et cela est tout naturel : nous sentons si souvent qu’il nous manque tant de
choses ; et ce qui nous manque, souvent un autre semble le posséder. Nous lui
donnons alors tout ce que nous avons nous-mêmes, et encore par –dessus tout cela
une certaine égalité d’humeur, tout à fait idéale. Et voilà l’homme heureux bien
au point, créature de nos œuvres.
Par contre, lorsque, avec toute notre
faiblesse, toute notre misère, nous n’avançons que pas à pas, nous arrivons
souvent plus loin, en louvoyant, que d’autres en faisant force de voiles et de
rames ; et… C’est pourtant avoir un vrai sentiment de soi-même que de marcher de
pair avec les autres ou même de les devancer.

GOETHE (Les souffrances du jeune Werther, p. 56)




J’ai été l’homme, ou si l’on veut, l’oiseau le plus superflu de ce monde. […] «
Superflu… de trop… » c’est une excellente expression que j’ai trouvé là. […] A
l’heure qu’il est, je parle de moi avec calme et sans aucun fiel… c’est une
affaire finie ! Pendant tout le cours de mon existence, j’ai toujours trouvé ma
place prise, peut-être parce que je ne la cherchais pas là où elle devait être.
J’ai été susceptible, timide et irritable comme tous les malades. Il y avait de
plus en moi, probablement à cause d’un amour-propre excessif ou par suite de
l’organisation défectueuse de mon être moral, un obstacle incompréhensible et
insurmontable entre mes sentiments, mes idées, et l’expression de ces sentiments
et de ces idées. Lorsque je me décidais violemment à vaincre cet obstacle, à
faire tomber cette barrière, toute ma personne prenait l’empreinte d’une tension
pénible.

TOURGUENIEV (Le journal d’un homme de trop, p. 29-30)




Aux jours heureux de notre enfance, nos professeurs nous racontent et nous
citent comme exemple le trait d’héroïque patience de ce jeune Lacédémonien, qui
ayant dérobé un renard et l’ayant caché sous sa chlamyde, se laissa ronger les
entrailles sans jeter un seul cri, préférant sa mort à l’opprobre… Je ne puis
trouver de meilleur comparaison pour exprimer mes cruelles souffrances pendant
cette soirée où je vis pour la première fois le prince à côté de Lise. Mon
sourire continuellement forcé, ma surveillance pleine d’anxiété, mon silence
stupide, mon désir constant et inutile de m’éloigner, étaient sans doute des
choses assez remarquables en leur genre. Ce n’était pas le renard seul qui me
dévorait les entrailles : la jalousie, l’envie, le sentiment de ma nullité, une
méchanceté impuissante, me déchiraient tour à tour.

TOURGUENIEV (Le journal d’un homme de trop, p. 51-52)



Une hypersensibilité maladive donc, non résolu le problème de la liberté, non comblé le vide laissé par la mort de Dieu. C'est assez différemment que cela s'exprime chez Raskolnikov puisqu'il tue pour constater cette liberté, et la maladie ("le délire") le frappe ensuite, constituant le vrai châtiment de son crime, bien davantage que son exil en Sibérie. User de la liberté pour transcender les valeurs morales, s'affirmer "Surhomme". On en arrive directement à Nietzsche qui est celui qui, ayant appris, disait-il, uniquement de Dostoievski en termes de philosophie, à su théoriser ces questions dans ce qu'il voyait être la réponse au nihilisme qui menaçait de frapper (et qui a frappé, cf. le XXe siècle). Plutôt que de développer longuement les concepts nietzschéen de Surhomme, d'éternel retour et de volonté de puissance, ce qui serait bien difficile et bien trop long pour un petit article qui traîne déjà beaucoup, je vais parler d'une sorte de synthèse qu'en fait Irvin Yalom dans Et Nietzsche a pleuré.


Yalom se place dans la Vienne de 1882 et imagine une rencontre, qui aurait pu avoir lieu, entre Nietzsche, Freud et Breuer et dont aurait résulté l'invention de la psychanalyse. Ce roman est tout simplement passionnant. Nietzsche est très malade, aucun médecin ne parvient à traiter sa maladie et Lou Salomé, qui n'est pas non plus étrangère à la maladie, manigance une rencontre entre le philosophe et le Dr Breuer en dernier espoir. S'en suit un dialogue hors normes entre Nietzsche et Breuer, qui amènera celui-là aux larmes, comme le titre l'indique, et celui-ci à de profonds bouleversements. La question centrale est la suivante : choisit-on sa maladie ? en tire-t-on des bénéfices ? Et Nietzsche de dresser une liste impressionnante des avantages qu'il retire de sa maladie (notamment son éloignement de la vie institutionnelle, par exemple). Et d'en arriver à cette phrase qui choque et estomaque quasiment Breuer : "ma maladie est une bénédiction" ! Pour Nietzsche en effet, la souffrance n'est que l'autre face de la liberté, et il réside donc une angoisse en lui qui est non seulement inéliminable mais souhaitable comme condition de sa liberté d'esprit. Puisque c'est la société fabrique la maladie, alors être malade est le signe d'être inadapté à cette société et donc d'être créateur. Et Nietzsche veut créer, et créer du lointain. Il veut renverser toutes les valeurs. Puisque le temps est infini et la matière finie, celle-ci ne peut que repasser à l'infini par les mêmes formes : tout ce qui est a déjà été et sera de nouveau, c'est l'éternel retour. Cela implique chez lui qu'un choix que l'individu fait est fait... pour l'éternité. Il faut donc être capable de choisir de manière à aimer ce choix pour l'éternité. Ce n'est rien moins que cet incroyable défi que le Surhomme nietzschéen veut relever. Cela implique de savoir se libérer de toutes les passions. Certes pas de vivre en ascète, mais plutôt de vouloir que ce dont on est capable de se passer ! Le chemin de l'émancipation individuelle, son horizon sans cesse repoussé... pour cela, la maladie mentale aura été nécessaire, celle qui met en marge de la société et qui, une fois assumée, comprise comme inéliminable et souhaitable, permet de choisir sa vie librement, de la créer, d'en faire une idiotie - une chose unique, nouvelle, une altérité ...



"Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse" dit Nietzsche, et "Si mes larmes parlaient, elles diraient : "Enfin libres !"." lui fait dire Yalom...



Thank God for mental illness...

dimanche 29 juin 2008

Le beau Danube bleu s'est troublé et assombri

De retour après une période chargée avec un petit billet sur le film d'Ari Folman Valse avec Bachir. Un an après Persepolis de Marjane Satrapi, voilà un nouveau film d'animation qui attire l'attention, mais cette fois-ci, plus qu'une autobiographie, c'est un véritable documentaire, disons un auto-documentaire.
Un soldat israélien tente de renouer avec la mémoire - celle de son rôle dans la guerre du Liban et plus précisément du massacre de Sabra et Chatila en 1982. Jusque-là, cette période de sa vie avait été oubliée, ou plutôt refoulée.
Voilà pour la trame de ce film que je conseille vivement, sauf peut-être aux allergiques à Apocalypse now puisque de nombreux passages sont dans la même veine. Partons du titre. Je m'avance peut-être, n'ayant lu aucune explication de Folman, mais l'emploi du mot "valse" sonne comme un triple renvoi à la Vienne de la fin du XIXe siècle. D'abord, à Freud et la psychanalyse, à la rescousse d'un (anti-)héros à l'image de son pays : malmené dans son identité et troublé dans sa mémoire. Ensuite parce que c'est de Vienne que Herzl pense le premier congrès sioniste de Bâle. Et enfin, parce que la belle eau du Danube de la célèbre valse semble s'être transformée en une mer omniprésente, obsédante et parfois menaçante.
Ce film apparaît alors comme une remise en question radicale de l'identité d'Israel autant qu'un appel à effectuer un véritable travail de mémoire pour ne pas répéter inlassablement car imperceptiblement les mêmes erreurs. Folman n'hésite pas, dans ce qui me semble être une parfaite éthique de la compréhension comme dirait Edgar Morin, ni à faire des soldats israéliens des victimes, ni à assimiler les palestiniens de Sabra et Chatila aux juifs du ghetto de Varsovie et par là à poser l'effroyable question : les soldats israéliens n'ont-ils pas tenu le rôle des nazis ? Davantage peut-être qu'une comparaison forcément fausse, Folman doit vouloir signifier que la vue israélienne est brouillée par la Shoah, menant le pays dans une spirale psychologique néfaste.
Bref, ce film soulève des questions très profondes (qu'y a-t-il de plus enfoui que cette obsession de mer-mère ?) concernant son pays et son rapport à la mémoire et à l'histoire et dont l'appropriation par la société israélienne devrait être fort bénéfique. Malgré la brutalité de ces questions, Folman reste confiant par l'intermédiaire de l'héritier de Freud, le psychanalyste dans le film, qui estime que rien de trop intolérable ne pourra être découvert durant ce travail de mémoire, mais uniquement de l'auto-compréhension, de la comprehension tout court, et donc une sérénité et un apaisement nouveau.

mercredi 21 mai 2008

En vrac, quelques nouvelles

Coluche dirait : "Encore un nouveau pas en avant de la connerie. Mais dites-moi, dites-moi, jusqu'où s'arrêteront-ils ?" Et justement, Coluche est l'une des "stars" qu'Adecco utilise dans une campagne de pub vantant les ressources humaines que chacun d'entre nous possède et qu'Adecco peut donc exploiter. Mais Adecco ne recule devant rien, et utilise également Gandhi pour cette même campagne. Stupéfiant. Comme dans le cas des Galeries Lafayette, ce cynisme-là est trop fort pour nous, semble-t-il. Comment peut-on tolérer ce genre de choses ?

Et revoilà la bêtise de Robert Redeker. Ce philosophe avait commis une tribune dans le Figaro s'en prenant à l'Islam et son "maître de haine" Mahomet. A l'époque, malheureusement, un ahuri l'avait menacé de mort sur internet, ce qui avait fait dire à nos philosophes médiatiques adorés tout un tas de sottises étourdissantes. Ils nous sommaient en effet de soutenir Redeker sans émettre la moindre critique concernant sa tribune, c'est-à-dire qu'il fallait sauver la liberté d'expression, et pour cela ne pas en faire usage. Intéressant. Pourtant, cette tribune est crapuleuse et indigne. Tout comme l'emploi du terme "fatwa" contre Redeker alors qu'il n'y en a jamais eu d'énoncée (ces philosophes ne savent pas, manifestement, ce qu'est une fatwa, ou alors ils ont envie de faire peur, sciemment...). Mais chut. Aujourd'hui, Redeker multiplie les points Godwin et se cache derrière la violence de Voltaire contre la religion pour pouvoir dire ce qu'il veut. Ce qu'il ne comprend pas, c'est que ce n'est pas la violence du propos qui gêne, mais sa bêtise. Il est vrai que ses contradicteurs ne le lui font que rarement remarquer. Du coup, les opposants à Redeker passent pour des adversaires de la liberté d'expression et amis de l'islamisme. Stupide. Le débat peut et doit être violent entre les différents courants philosophiques et religieux, mais rien n'indique qu'il doive être idiot et malhonnête.

Un événement positif, pour une fois : voilà-t-il pas qu'un texte de Rimbaud a été découvert, alors que cela faisait 60 ans qu'aucun texte de lui ne l'avait été. C'est, parait-il, une découverte littéraire de première importance qui remet en question beaucoup de ce qu'on savait de sa vie et de son œuvre. Si je ne m'abuse, c'est aussi le premier texte en prose de Rimbaud. Il aurait ainsi inauguré une carrière journalistique dans "Le progrès des Ardennes" avec ce texte intitulé Le rêve de Bismarck, fin novembre 1870 dans un contexte de guerre avec la Prusse. En tout cas, ce texte est vraiment époustouflant dans son style. Quand on pense qu'il avait alors 16 ans...
Et puis un petit peu de musique ! Le nouvel album des Dandy Warhols, ...Earth To The Dandy Warhols..., est disponible en streaming sur leur site et, après quelques écoutes, tient tout à fait ses promesses. Ils parviennent à être fidèles à eux-mêmes sans se répéter ni répéter une nouvelle fois ce qu'on a déjà mille fois entendu ; et malgré les différences d'ambiance selon les titres, une cohérence et un univers se dégagent pour en faire probablement l'album rock de l'année.
Et l'Univers, justement, pour finir... Dans sa revue de nouvelles scientifiques, Jean Zin traite d'une étude qui m'a particulièrement intéressé. C'est cette idée d'un Univers jumeau du notre qui aurait précédé celui-ci. En fait, le temps est infini, il n'y a donc ni origine ni fin et l'Univers alterne donc phases d'expansion et phases de contraction. En résumé : "Ainsi, notre Univers, sans être une réplique exacte de son jumeau, avec en particulier une histoire différente (c'est moi qui souligne), lui ressemblerait beaucoup." C'est-à-dire que le possible est plus riche que le réel, comme disait déjà Ilya Prigogine : de la multitude des possibles, un seul va se réaliser, mais rien n'indique que dans le futur Univers jumeau, ce soit ce même possible qui soit réalisé. Ces découvertes des sciences physiques me semblent toujours confirmer la thèse de Nietzsche sur l'éternel retour. Puisque le temps est infini et la matière finie, la matière repasse inévitablement par les mêmes états, et ce à l'infini. Ce qui est a donc déjà été et sera de nouveau ; mais sans qu'il n'y ait là un quelconque déterminisme (ce paradoxe est peut-être difficile à comprendre) : place à la volonté de puissance, au choix libre qu'il faut faire pour l'éternité...

vendredi 2 mai 2008

La Princesse de Clèves dans La société de consommation

Qui a lu La Princesse de Clèves ? Et La société de consommation ? Pas moi en tout cas, mais je le regrette et tenterai d'y remédier un jour ou l'autre. Mais ces livres ont probablement assez peu de lecteurs de nos jours pour qu'ils soient traînés dans la boue sans que ça n'émeuve les foules en délire ! La Princesse de Clèves, d'abord, subit régulièrement les attaques - avec un ton et un sourire en coin qui manifestent la certitude de triompher - répétées de celui qui est devenu notre Président de la République. En effet, en effet mesdames et messieurs les jurés, lire de pareilles vieilleries (écrites, et ça n'est pas sans rajouter au grotesque de ce livre, par une femme) aujourd'hui n'a aucun sens, c'est qu'on a autre chose à faire (lire les infos dans le journal de référence 20 minutes ; regarder la Star Ac ; se coucher tôt pour se lever tôt pour travailler plus pour gagner... euh... plus). En fait, c'est devenu le running gag de Sarkozy : qu'il veuille faire rire son public, il lui suffit de critiquer La Princesse de Clèves. Alors c'est vrai qu'il y a plus urgent, qu'il y a plus dramatique et qu'il est un peu dérisoire de défendre un vieux livre. Mais Philippe Val a raison de, régulièrement, voler au secours de ce livre, de la littérature, de la culture et du langage en général. Car langage et culture sont les outils avec lesquels il nous est possible de penser et d'imaginer pour améliorer ce que nous pensons devoir l'être. Le mépris qui s'étend pour la culture, la langue, le temps long : est-il cause ou conséquence d'une époque pendant laquelle on expulse 25 000 immigrés (chiffre à atteindre coûte que coûte), on fait passer des lois judiciaires d'inspiration clairement anti-humaniste, etc. ? Plus on maîtrise la langue et la culture, et plus on peut s'écarter de la voie toute tracée, de la pente droitière, celle sur laquelle quiconque est censé glisser, à moins qu'il ne fasse les efforts pour la remonter. Aucun combat, aussi urgent soit-il, ne devrait nous faire abandonner celui de la culture.
Et d'ailleurs, n'est-il pas lui-même devenu urgent ? Voyez comme le cynisme a définitivement tout ravagé sur son passage en récupérant même ce pauvre Baudrillard (notre ami Beigbeder lit La société de consommation). Je vais être court sur cette question, parce que la pub n'est pas un ennemi nouveau bien entendu, et puis cet article publié sur Rue 89 traite très bien des problèmes que soulève cette horrible publicité. Sauf un, peut-être : la version Femme de cette publicité ne montre pas une femme lisant tel ou tel livre d'intello. En effet, il est évident qu'une femme ne pourrait pas être assez intelligente pour cela. Donc, la pub "Femme" ne montre qu'une femme très légèrement vêtue (sois belle et tais-toi). C'est encore une chance que ces ahuris n'aient pas accolé la tête de Simone de Beauvoir sur cette pub, je me demande d'ailleurs bien pourquoi ils n'ont pas osé, ce sont des petits joueurs. Le plus insupportable reste encore l'indifférence générale face à ces crimes contre l'intelligence.

mercredi 23 avril 2008

Retention de sûreté, encore

Voici un film de T. Lacoste pour le site l'autre campagne qui traite de ce sujet.

" Avec Jean Bérard, historien, Université de Paris VIII, membre de l'Observatoire international des prisons (OIP) ; Jean-Pierre Boucher, juge de l'application des peines au Tribunal de Grande Instance de La Rochelle et ancien président du Syndicat de la magistrature ; Christian Charrière-Bournazel, avocat et bâtonnier de Paris ; Sophie Desbruyères, conseillère d'insertion et de probation (CIP), secrétaire nationale du syndicat national de l'ensemble des personnels de l'administration pénitentiaires (Snepap-FSU) ; Claude-Olivier Doron, philosophe, AMN Paris VII (REHSEIS) et secrétaire éditorial des Cahiers du Centre Canguilhem ; Véronique Mao, surveillante pénitentiaire, secrétaire nationale de l’Union générale des syndicats pénitentiaires (UGSP-CGT) ; Emmanuelle Perreux, juge de l'application des peines au Tribunal de Grande Instance de Périgueux et présidente du Syndicat de la magistrature et Daniel Zagury, psychiatre, chef de service au Centre psychiatrique du Bois-de-Bondy, expert auprès de la Cour d'appel de Paris."

vendredi 11 avril 2008

Un aperçu de culture-monde

Il y a de cela un an, j’assistai à un concert d’Interzone (Serge Teyssot-Gay & Khaled Al Jaramani) avec Antiquarks en première partie. Ce fut comme le révélateur des tensions que je connaissais entre idéal de sagesse autarcique d’une part, traversée des frontières et altruisme d’autre part. Comme la découverte qu’il était, pratiquement, possible – car, idéalement, je le savais depuis « toujours » et d’autant plus après avoir lu Edgar Morin, Jean-Pierre Vernant, Spinoza, etc. – de se construire une identité sans marcher sur les autres. Réciter encore la phrase-programme : « Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre. Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont. » (J.-P. Vernant, La traversée des frontières).

Loin d’une quête d’exotisme pour l’exotisme ou d’une sorte de tourisme culturel sans quitter sa ville, loin aussi des écueils du relativisme absolu ou de l’universalisme abstrait, c’est au contraire multiplier les points de vue (et « le point de vue fait l’objet » disait Bachelard) sur l’unitas multiplex – le complexe, un et multiple – que je veux mieux connaître et comprendre. C’est dans cet optique que j’ai alors tenté de franchir le pont qui me séparait de cultures autres. C’était franchir le Rubicon, cela s’est avéré pour le moins enrichissant. En effet, alors que Noir Désir est en stand by, tout ou presque de ce dont l’industrie musicale nous abreuve par ici me semble fade, déjà entendu, tournant en rond. Il y en a bien sûr pour rester au-dessus des lignes de flottaison : Björk, The Dandy Warhols, Dead can dance, Brian Jonestown Massacre, PJ Harvey, Emilie Simon ou Godspeed you black emperor ont leur univers, leur originalité, leur individualité. Trop épisodique, à moins que ce ne soit ma hantise de la fermeture et de l’égoïsme de nos sociétés qui biaise mon jugement. Peu importe, car en marchant sur le pont, j’ai découvert plus d’artistes enthousiasmants pour eux-mêmes que je n’aurais pu l’imaginer. D’eux, il sera question ci-dessous, dans ce qui apparaîtra malheureusement comme un catalogue, mais il n’y a qu’à écouter, se faire une idée par soi-même, et éventuellement découvrir plus amplement certains d’entre eux.

Quelques liens, avant tout :

Alter Musica : radio de musiques du monde

Voilà, et maintenant, ce que j'ai particulièrement aimé dans ce que j'ai découvert. Mention spéciale, peut-être, au duo Ali Farka Touré / Toumani Diabaté ; à Ravi Shankar et son sitar ; mais aussi au doudouk arménien (Minassian, Gasparyan), au chant polyphonique mongol (Egschiglen) ; aux inévitables du Buena Vista Social Club (voir le film de Wenders) ; à la beauté des chansons de Geoffrey Oryema ; et enfin, aux chants soufis (Faiz Ali Faiz, Nusrat Fateh Ali Khan) dont la force spirituelle sait se faire ressentir. Enjoy... Rendons grâce, également, à Ry Cooder ou Peter Gabriel qui contribuent parmi d'autres à faire connaitre ces artistes du monde entier.


Ravi et Anoushka Shankar