mardi 17 février 2009

Et c'est ainsi qu'Allah est grand

Je vous reparle d'Alexandre Vialatte, donc... ou plutôt je le laisse parler. Quelques-unes des citations extraites du premier volume des Chroniques de la Montagne qui me plaisent le plus. Je vous fais juges.

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Les lapins s'ébrouent dans le jardin, font mille folies dans la carotte, commettent des crimes dans la luzerne ; et s'ébattent dans le chou quintal avec une naïveté charmante. Ils se jettent dans les jambes du facteur. Jamais ils ne sortent par la porte ! Un jour, ils sauteront d'eux-mêmes dans la casserole ; on s'étonne des progrès de la civilisation. – Chronique n°2

Où allons-nous si Ferdinand Lop se met à offenser la grammaire ! Nous n'y allons plus, nous y sommes. C'est une époque extraordinaire. J'oubliais en effet de dire que l'almanach Vermot nous apprend qu'on a trouvé en Tchécoslovaquie, à Petovice exactement, des mammifères amphibies à trois yeux ! Le progrès fait rage ! – Chronique n°9

Quand on a vu des choses pareilles, on se retire en serrant les jambes, avec de la sueur sur le front – Chronique n°11

L’homme est en exil sur cette terre – Chronique n°23

En un mot, on rêve du gorille, surhomme de l’époque civilisée – Chronique n°41

Le progrès ne recule devant rien – Chronique n°56

Si les Gaulois jetaient eux-mêmes par-dessus bord, cinq siècles avant Jules César, la civilisation gauloise, où allons-nous ? – Chronique n°57

Le progrès ne connaît plus de limites – Chronique n°67

De qui se moque-t-on ? De rien ! De personne ! C’est bien ce qui est grave. C’est le commerce qui tente sa chance – Chronique n°87

L’homme parle depuis si longtemps qu’il éprouve le besoin de se taire – Chronique n°125

Ce n’est pas le « progrès » mais l’harmonie, nous le voyons trop de nos jours, qui fait une civilisation – Chronique n°131

Les végétaux poussent à tort et à travers – Chronique n°139

Si l’âge d’or n’est plus que l’âge de l’or, si l’âge de l’homme n’est plus que l’âge du client, où est le progrès ? – Chronique n°151

Le génie fait rage – Chronique n°173

La civilisation ne peut naître que des amateurs supérieurs – Chronique n°212
[Auschwitz ; le phosphore] Ce qui est à l’opposé de la civilisation. La civilisation consiste à n’assassiner qu’avec choix. – Chronique n°310

La civilisation est couverte de plaies. Qu’on entretient en les grattant : comme l’eczéma – Chronique n°377
Une petite compétence lointaine fait beaucoup plus que tous les « engagements » du monde contre la « gravité du temps où nous vivons » – Chronique n°11

Il est beau de n’être jamais dans le camp du vainqueur – Chronique n°12

Tel est le prestige de la gloire, tel est le succès du scandale : il alimente les conformismes de l’avenir – Chronique n°14

Faites lire ce livre à vos enfants. Ils y trouveront peut-être le goût de choisir, plutôt qu’un métier, une vie – Chronique n°42

Les hommes courent grand risque de n’avoir jamais à choisir qu’entre le libéralisme modéré d’injustice et le despotisme tempéré par l’assassinat – Chronique n°68

Une caricature si féroce qu’elle en est tout près du portrait – Chronique n°76

Les Droits de l’Homme le laissaient patauger dans la vase de la liberté. Les Droits de la Société le mettent sur un sol sec, dans une cellule qui supprime tout problème – Chronique n°91

Il est vraiment de son opinion, il est extrêmement de son avis. Mais il est de son avis avec indifférence. Ce qui étonne, c’est précisément la colossale indifférence avec laquelle il est si extrêmement de son avis – Chronique n°106

Pour la vigne, un système électoral nous oblige à en avoir trop et à payer cher pour n’en savoir que faire. Sinon ce seraient, nous prouve-t-on, des catastrophes, des calamités nationales, que sais-je ? Des députés qu’on ne réélirait pas ! Oui, les choses iraient jusque-là. – Chronique n°117

La notion de désintéressement est à la base de toute culture et de toute civilisation. Nous n’avons besoin que de l’« inutile » – Chronique n°212

J’en arrive à me demander si les journalistes sont sérieux. – Chronique n°229

… pour raconter l’odyssée sociale, politique et intellectuelle d’un couple de cérébraux qui se sentent désignés par la beauté de leurs conceptions philosophiques pour réformer le monde (au prix de l’individu s’il n’entre pas dans le moule préconisé. Les pieds dépassent le lit ? Procuste coupe les pieds). – Chronique n°297
Mais la plus belle de ces neuf choses est la dixième – Chronique n°13

Il n’est pas facile de distinguer. Et quand on y parvient, on se trompe – Chronique n°18

Le paradoxe y coule de source – Chronique n°19

J’apprends enfin par l’édition suédoise de l’organe local des Témoins de Jéhovah qu’il n’y aurait plus au ciel que quatre cent cinquante-quatre places. On ne dit pas si elles sont assises. – Chronique n°29

C’est assez dire qu’il fut pharmacien en banlieue. On ne sait quelle conjonction d’astres explique une chose si surprenante. Après avoir abandonné pour toute sa vie le julep et la boule de gomme, il s’est refait pharmacien ; aux Halles ! Rue Montorgueil ! Nul ne saura jamais pourquoi – Chronique n°33

l’urgence de tous les sujets éternels [Enquête sur la moustache, H. Rey] – Chronique n°35

Mais un geôlier impitoyable me refuse l’entrée de la prison. Je ne sais plus quel crime commettre – Chronique n°37

Mort ? cet homme est mort guéri. […] On ne meurt que tué par son remède et non pas par sa maladie – Chronique n°42

Mais qui dira pourquoi, en face d’une mitrailleuse, on n’a jamais envie de se tuer ? Les mitrailleuses ont je ne sais quoi de bavard qui leur donne raison d’avance. Elles abrègent les monologues d’Hamlet. Elle font trouver mille raisons de vivre. – Chronique n°69

Et l’état civil ne signale la naissance d’aucun poète – Chronique n°88

On ne peut plus être célèbre sans que tout le monde le sache – Chronique n°94

Les morts eux-mêmes ont déserté leurs tombes – à l’exception de cent quarante-deux, on ne sait pourquoi – Chronique n°113

« Il vient de m’arriver une histoire vraie »… Ce qui est doublement prodigieux : car, premièrement, il [Michel Chrestien] ne lui arrive jamais que des histoires fausses et, deuxièmement, il ne peut arriver que des histoires vraies – Chronique n°126

Bonne nouvelle : le cerveau électronique, endoctriné par des chimistes, a rédigé à l’usage des pharmaciens un catalogue de tous les mots qui pouvaient être fabriqués pour désigner de nouveaux médicaments : abechamycine, starvcid, platuphyl, etc. etc. Il ne reste plus qu’à lancer dans le public les maladies que guériraient ces remèdes nouveaux – Chronique n°160

Je découvre en effet, dans les journaux récents, que la Chambre, ne pouvant voter parce que les députés étaient trop peu nombreux, vota quand même parce qu’ils étaient si peu qu’ils n’étaient pas assez pour prouver par un vote qu’ils étaient trop peu pour voter ! – Chronique n°163

L’inutile est indispensable – Chronique n°182

Quand un homme a mis dans sa vie l’idée fixe qu’il ne vivra que dans l’ombre d’un laurier-rose, le désert lui-même est obligé de s’incliner. Telle est la force de l’absurde – Chronique n°203

Il n’est donné qu’à l’être humain de pouvoir ainsi surpasser l’homme – Chronique n°236

L’homme est le grand-père de tous les animaux. Tel est le dernier état de la science. Il est en marche vers l’amibe, au-delà de laquelle il n’y a rien – Chronique n°281

On fait des horloges plus justes que le temps. Le bon Dieu va nous demander l’heure ; le Soleil est affreusement vexé ; s’il est bien sage on lui offrira une montre le jour de sa première communion – Chronique n°306

L’inutile est indispensable. […] et l’incroyable est le pain quotidien – Chronique n°398

L’homme est un marin écœuré qui veut entrer dans la marine – Chronique n°415

Rien ne sert la vie si bien que l’absurde – Chronique n°457
Car nous vivons dans l’eau qu’ils [les cubistes] nous ont fait couler – Chronique n°16

L’ambition de l’homme du XXe siècle est de se digérer l’estomac – Chronique n°25

[Cousteau] Ce n’est plus un homme, c’est un homard – Chronique n°49

Rien [définition du guépard] ne saurait mieux prouver à l’homme que ce monde n’est qu’un accident parmi des millions de mondes possibles – Chronique n°53

Notre époque est friande de chiffres. [ironique] A juste titre. – Chronique n°58

On ne saurait se passer d’idéal. L’homme sent en lui je ne sais quoi de vaste et de pur le porter aux nobles ambitions. Il faut des phares à la nuit d’une époque où vacille la nef de l’esprit. C’est ainsi que toute une presse, tentée par le sublime, rêve de photographier le pape en caleçon de bain – Chronique n°64

De qui se moque-t-on ? On ne se moque pas. Nous sommes au siècle des experts. […] Rien ne les arrête – Chronique n°80

Le pays qui a produit Tolstoï est devenu fier de fabriquer des montres – Chroniques n°87

A croire que l’homme du XXe siècle est né de l’orgue de Barbarie – Chronique n°104

Nous sommes devenus bons à absorber tout ce que le commerce invente. Il nous vend le bruit des ruisseaux. C’est une fable de La Fontaine ! Une moitié du monde prend l’homme pour une machine à produire, l’autre moitié pour une machine à consommer. Et si l’homme était autre chose ? – Chronique n°135

On n’a pas le temps. C’est un signe de l’époque. Nous sommes au siècle de la vitesse, et la vitesse a fait perdre le temps – Chronique n°139

En leur donnant à tous le bachot, la question n’est résolue. On ne va pas assez loin. On devrait réserver le diplôme à ceux qui ne peuvent pas l’obtenir. Car autrement, les mêmes ont tout, science et diplôme, les autres rien. Où est la justice ? – Chronique n°207

Car la célébrité doit précéder l’exploit, et surtout la vente du produit. – Chronique n°256

Car nous vivons à une époque où un hareng qui cueille des cerises n’attire plus l’attention de personne. C’est à vous dégoûter de marcher sur les oreilles – Chronique n°271

Les guerres ont commencé le travail, la civilisation électroménagère l’a porté au point d’achèvement. – Chronique n°373

Jamais Archimède n’eût songé à inventer son fameux principe en prenant un bain taylorisé – Chronique n°420

Que conclure de ces opinions ? Qu’il existe deux sortes d’ouvrages : ceux qui sont édités bien qu’ils manquent de talent et ceux qui le sont parce qu’ils en manquent. Ce qui laisse au lecteur le plaisir de choisir. – Chronique n°446

C’est toujours du sommet de la côte qu’on aperçoit ce qu’aurait pu être le chemin. Le meilleur maître, disait Goethe, dans sa Province pédagogique, n’est pas trop bon pour enseigner les éléments ; il n’est que lui qui les comprenne – Chronique n°2

Ce qu’on n’ose pas dire est toujours véritable – Chronique n°23

Les chinoiseries varient avec les peuples – Chronique n°37

On reconnaît la maxime excellente à ce qu’on a d’abord envie de la contredire – Chronique n°39

Qui d’entre nous n’ait vocation d’un autre monde ? Le bonheur, comme disait Dante, se trouve toujours sur l’autre rive – Chronique n°44 Voilà pourquoi tant de gens savent si bien nager – Chronique n°48

L’homme pense avec ses pieds, la femme pense avec sa tête – Chronique n°78

Nous sommes faits par notre jeunesse, l’adulte est le fils de l’enfant – Chronique n°83

Résumons-nous : l’événement fait le journaliste ; le romancier fait l’événement – Chronique n°113

Car l’homme ne cesse d’étonne l’homme. Quant à la femme, elle le stupéfie – Chronique n°119

La morale de cette histoire, c’est que plus l’échelle est longue, mieux on se casse la figure. « Plus le singe monte haut, dit un proverbe hindou, et plus il montre son derrière. » Le derrière du singe est un affreux spectacle – Chronique n°205

Les grandes pensées ne peuvent naître que de vastes curiosités ! – Chronique n°212

On croit que l’intérêt mène les hommes. Ce n’est pas vrai : ce sont les passions ; et la passion, c’est le rêve. Et le rêve c’est le perdu. Le temps perdu mène le monde – Chronique n°232

Le désordre de l’homme est un hasard de l’ordre, tandis que l’ordre, dans la nature, est au contraire un hasard du désordre – Chronique n°272

L’homme n’a pas à s’occuper de l’endroit où veut aller le fleuve, mais de l’endroit où doit aller l’homme [sur le sens de l’Histoire] – Chronique n°274

Les grands plaisirs ne se partagent pas. Les véritables châtiments sont invisibles – Chronique n°321
Sur le milieu de la journée, Ivan, occupation éminemment chrétienne, rendait visite aux prisonniers ; malheureusement, ça consistait à féliciter le serrurier et prêter la main au bourreau. C’était le tour du propriétaire. Il en revenait tout rajeuni. On faisait alors venir les femmes. Là, ça dépasse la description. Elles en mouraient de peur ou de honte, et quittaient ces réjouissances avec douze flèches dans le derrière : car il est bon de s’entretenir au tir à l’arc. – Chronique n°124

Mais le plus beau texte du mois […était] une simple circulaire (on peut être grand sans être long) : elle chargeait l’administration de demander aux délégués pour le scrutin sénatorial de faire connaître leur opinion ou leur parti avant le vote. Ne faut-il pas sauver la République ? – Chronique n°127

Un Anglais a juré qu’il mangerait son chapeau – Chronique n°175

Il connaîtrait enfin sans larme ce qu’il faut savoir de ces auteurs fameux devant lesquels l’enfance recule comme devant l’huile de foie de morue, mais dont la gloire croît de siècle en siècle à mesure que s’écoulent plus de générations qui ont toujours refusé de les lire. – Chronique n°232

Le corps de l’homme a un verso. La bienséance consiste à n’en rien croire. C’est en effet une chose si indécente qu’on ne l’a jamais dite aux Anglais – Chronique n°263

L’homme de Cami avait encore un nom. Il s’appelait M. Rikiki. L’homme de Chaval est anonyme. C’est ce qui nous reste. – Chronique n°373

Il a fallu que je cherche dans le Larousse, et j’ai vu : « hésichiaste »… l’omphalopsyque est tout bonnement un hésichiaste. Alors pourquoi ne pas le dire tout de suite ? – Chronique n°378

Victor Hugo, qui était poète, comme son nom l’indique à merveille, n’a jamais parlé de l’okapi. – Chronique n°421

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